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dimanche 20 avril 2025

Joyeuses Pâques

 


A Pâques

Émile VERHAEREN (1855 - 1916)


Frère Jacques, frère Jacques,

Réveille-toi de ton sommeil d'hiver

Les fins taillis sont déjà verts

Et nous voici au temps de Pâques,

Frère Jacques.


Au coin du bois morne et blêmi

Où ton grand corps s'est endormi

Depuis l'automne,

L'aveugle et vacillant brouillard,

Sur les grand-routes du hasard,

S'est promené, longtemps, par les champs monotones ;

Et les chênes aux rameaux noirs

Tordus de vent farouche

Ont laissé choir,

De soir en soir,

Leur feuillage d'or mort sur les bords de ta couche.


Frère Jacques,

Il a neigé durant des mois

Et sur tes mains, et sur tes doigts

Pleins de gerçures ;

Il a neigé, il a givré,

Sur ton chef pâle et tonsuré

Et dans les plis décolorés

De ta robe de bure.


La torpide saison est comme entrée en toi

Avec son deuil et son effroi,

Et sa bise sournoise et son gel volontaire ;

Et telle est la lourdeur de ton vieux front lassé

Et l'immobilité de tes deux bras croisés,

Qu'on les dirait d'un mort qui repose sous terre.


Frère Jacques,

Hier au matin, malgré le froid,

Deux jonquilles, trois anémones

Ont soulevé leurs pétales roses ou jaunes

Vers toi,

Et la mésange à tête blanche,

Fragile et preste, a sautillé

Sur la branche de cornouiller

Qui vers ton large lit de feuillages mouillés

Se penche.


Et tu dors, et tu dors toujours,

Au coin du bois profond et sourd,

Bien que s'en viennent les abeilles

Bourdonner jusqu'au soir à tes closes oreilles

Et que l'on voie en tourbillons

Rôder sur ta barbe rigide

Un couple clair et rapide

De papillons.


Pourtant, voici qu'à travers ton somme

Tu as surpris, dès l'aube, s'en aller

Le cortège bariolé

Des cent cloches qui vont à Rome ;

Et, leurs clochers restant

Muets et hésitants

Durant ces trois longs jours et d'angoisse et d'absence,

Tu t'éveilles en écoutant

Régner de l'un à l'autre bout des champs

Le silence.


Et secouant alors

De ton pesant manteau que les ronces festonnent

Les glaçons de l'hiver et les brumes d'automne,

Frère Jacques, tu sonnes

D'un bras si rude et fort

Que tout se hâte aux prés et s'enfièvre aux collines

A l'appel clair de tes matines.


Et du bout d'un verger le coucou te répond ;

Et l'insecte reluit de broussaille en broussaille ;

Et les sèves sous terre immensément tressaillent ;

Et les frondaisons d'or se propagent et font

Que leur ombre s'incline aux vieux murs des chaumières ;

Et le travail surgit innombrable et puissant ;

Et le vent semble fait de mouvante lumière

Pour frôler le bouton d'une rose trémière

Et le front hérissé d'un pâle épi naissant.


Frère Jacques, frère Jacques

Combien la vie entière à confiance en toi ;

Et comme l'oiseau chante au faîte de mon toit ;

Frère Jacques, frère Jacques,

Rude et vaillant carillonneur de Pâques.

dimanche 1 janvier 2023

1er janvier 2023

 NOUVELLE ANNÉE

Jacques Normand


Le temps, d’un geste familier,

A retourné son sablier ;

Janvier va remplacer décembre,

Et, de l’horloge, à petit bruit,

Les douze larmes de minuit

Viennent de rouler dans la chambre.

Le front couronné de jasmin

Et de frais rubans pomponnée,

Voici venir la jeune année…

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !



Aux devantures des marchands

Brillent des pantins alléchants,

Dardant l’émail de leurs prunelles ;

Cette nuit, dans leurs draps frileux,

Les garçons font des rêves bleus

Où passent des polichinelles.

Les filles voient sur leur chemin

Quelque poupée enrubannée…

Voici venir la jeune année :

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !


Les grands sont de la fête aussi.

Madame, qui n’a pour souci

Que de paraître toujours belle,

Voit passer dans les cieux sereins

Des anges portant des écrins

Et des bijoux par ribambelle.

Oh ! le beau rêve surhumain,

D’être plus qu’une châsse, ornée…


Voici venir la jeune année :

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !


Monsieur, lui, quarante ans passés,

Ventre rond, cheveux… espacés,

— L’âge des ambitions mûres —

Rêve qu’on rend justice, enfin,

À son esprit puissant et fin

Aux combinaisons toujours sûres.

De quel joli trait de carmin

Sa boutonnière est dessinée…

Voici venir la jeune année ;

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !


Victime du calendrier

La demoiselle à marier

Qui commence à monter en graine,

Voit surgir un époux exquis

Du fond d’un sac de chez Marquis

Annuelle et modeste étrenne.


Oh ! que vite et sans examen

Son âme entière s’est donnée…

Voici venir la jeune année !

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !


Plein de son rêve habituel,

X…, candidat perpétuel

À l’immortelle Académie,

Se voit, vainqueur incontesté,

Discourant, l’épée au côté,

Devant une assemblée amie.

Tel que Titus, le grand Romain,

Il ne perdra point sa journée…

Voici venir la jeune année :

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !


Le ministre, être passager,

Toujours prêt à déménager

Pour peu que la Chambre le veuille,

Rêve qu’on a créé pour lui


Et qu’on lui remet aujourd’hui

Un immuable portefeuille.

Nargue du parlement gamin

Arbitre de sa destinée !

Voici venir la jeune année :

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !


Maigre dans ton habit râpé,

Et ce soir sans avoir soupé

Cherchant le sommeil sur la paille,

Ô triste gueux, comme tu dois

Rêver en te léchant les doigts

De quelque céleste ripaille !

Ton corps sec comme un parchemin

Danse une gigue irraisonnée…

Voici venir la jeune année :

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !


Et toi, pauvre amant délaissé,

Qui dans notre siècle pressé


Crois à l’amour, cette folie,

Rêve, oh ! rêve suavement,

Don Quichotte du sentiment,

À l’infidèle qui t’oublie !

Regarde… Elle te tend la main…

Elle t’aime, ta Dulcinée…

Voici venir la jeune année :

Bonsoir, hier ! Bonjour, demain !

dimanche 23 septembre 2018

Automne - Albert Samain

AUTOMNE

Le vent tourbillonnant, qui rabat les volets,
Là-bas tord la forêt comme une chevelure.
Des troncs entrechoqués monte un puissant murmure
Pareil au bruit des mers, rouleuses de galets.

L’automne qui descend les collines voilées
Fait, sous ses pas profonds, tressaillir notre cœur ;
Et voici que s’afflige avec plus de ferveur
Le tendre désespoir des roses envolées.

Le vol des guêpes d’or qui vibrait sans repos
S’est tu ; le pêne grince à la grille rouillée ;
La tonnelle grelotte et la terre est mouillée,
Et le linge blanc claque, éperdu, dans l’enclos.

Le jardin nu sourit comme une face aimée
Qui vous dit longuement adieu, quand la mort vient ;
Seul, le son d’une enclume ou l’aboiement d’un chien
Monte, mélancolique, à la vitre fermée.

Suscitant des pensers d’immortelle et de buis,
La cloche sonne, grave, au cœur de la paroisse ;
Et la lumière, avec un long frisson d’angoisse,
Écoute au fond du ciel venir des longues nuits.

Les longues nuits demain remplaceront, lugubres,
Les limpides matins, les matins frais et fous,
Pleins de papillons blancs chavirant dans les choux
Et de voix sonnant clair dans les brises salubres.

Qu’importe, la maison, sans se plaindre de toi,
T’accueille avec son lierre et ses nids d’hirondelle,
Et, fêtant le retour du prodigue près d’elle,
Fait sortir la fumée à longs flots bleus du toit.

Lorsque la vie éclate et ruisselle et flamboie,
Ivre du vin trop fort de la terre, et laissant
Pendre ses cheveux lourds sur la coupe du sang,
L’âme impure est pareille à la fille de joie.

Mais les corbeaux au ciel s’assemblent par milliers,
Et déjà, reniant sa folie orageuse,
L’âme pousse un soupir joyeux de voyageuse
Qui retrouve, en rentrant, ses meubles familiers.

L’étendard de l’été pend noirci sur sa hampe.
Remonte dans ta chambre, accroche ton manteau ;
Et que ton rêve, ainsi qu’une rose dans l’eau,
S’entr’ouvre au doux soleil intime de la lampe.

Dans l’horloge pensive, au timbre avertisseur,
Mystérieusement bat le cœur du Silence.
La Solitude au seuil étend sa vigilance,
Et baise, en se penchant, ton front comme une sœur.

C’est le refuge élu, c’est la bonne demeure,
La cellule aux murs chauds, l’âtre au subtil loisir,
Où s’élabore, ainsi qu’un très rare élixir,
L’essence fine de la vie intérieure.

Là, tu peux déposer le masque et les fardeaux,
Loin de la foule et libre, enfin, des simagrées,
Afin que le parfum des choses préférées
Flotte, seul, pour ton cœur dans les plis des rideaux.

C’est la bonne saison, entre toutes féconde,
D’adorer tes vrais dieux, sans honte, à ta façon,
Et de descendre en toi jusqu’au divin frisson
De te découvrir jeune et vierge comme un monde !

Tout est calme ; le vent pleure au fond du couloir ;
Ton esprit a rompu ses chaînes imbéciles,
Et, nu, penché sur l’eau des heures immobiles,
Se mire au pur cristal de son propre miroir :

Et, près du feu qui meurt, ce sont des Grâces nues,
Des départs de vaisseaux haut voilés dans l’air vif,
L’âpre suc d’un baiser sensuel et pensif,
Et des soleils couchants sur des eaux inconnues…
Magny-les-Hameaux, octobre 1894

vendredi 7 septembre 2018

Le temps précieux de la maturité



Je partage ce poème reçu d'une amie, je le trouve si beau

Le temps precieux de la maturité. ..
" J’ai compté mes années et j´ai découvert qu’à partir de maintenant, j’ai moins de temps à vivre que ce que j’ai vécu jusqu’à présent…
Je me sens comme ce petit garçon qui a gagné un paquet de friandises: la première il la mangea avec plaisir, mais quand il s’aperçut qu’il lui en restait peu, il commença réellement à les savourer profondément.
Je n’ai plus de temps pour des réunions sans fin où nous discutons de lois, des règles, des procédures et des règlements, en sachant que cela n’aboutira à rien.
Je n’ai plus de temps pour supporter des gens stupides qui, malgré leur âge chronologique n’ont pas grandi.
Je n’ai plus de temps pour faire face à la médiocrité.
Je ne veux plus assister à des réunions où défilent des égos démesurés.
Je ne tolère plus les manipulateurs et opportunistes.
Je suis mal à l´aise avec les jaloux, qui cherchent à nuire aux plus capables, d’usurper leurs places, leurs talents et leurs réalisations.
Je déteste assister aux effets pervers qu’engendre la lutte pour un poste de haut rang.
Les gens ne discutent pas du contenu, seulement les titres.
Moi, mon temps est trop précieux pour discuter des titres.
Je veux l’essentiel, mon âme est dans l’urgence … il y a de moins en moins de friandises dans le paquet…
Je veux vivre à côté de gens humains, très humains
qui savent rire de leurs erreurs, qui ne se gonflent pas de leurs triomphes,
qui ne se sentent pas élu avant l’heure, qui ne fuient pas leurs responsabilités,
qui défendent la dignité humaine, et qui veulent marcher à côté de la vérité et l’honnêteté.
L’essentiel est ce que tu fais pour que la vie en vaille la peine.
Je veux m´entourer de gens qui peuvent toucher le cœur des autres…
des gens à qui les coups durs de la vie leurs ont appris à grandir avec de la douceur dans l’âme.
Oui … je suis pressé de vivre avec l’intensité que la maturité peut m´apporter.
J’ai l’intention de ne pas perdre une seule partie des friandises qu´il me reste…
Je suis sûr qu’elles seront plus exquises que toutes celles que j´ai mangées jusqu’à présent.
Mon objectif est d’être enfin satisfait et en paix avec ma conscience.
J’espère que la vôtre sera la même, parce que de toute façon, vous y arriverez… "

« Le temps précieux de la maturité », de Mário Raul de Morais Andrade, (1893 - 1945) Poète, Romancier, Musicologue Brésilien.

samedi 14 avril 2018

Presse papier - Edmond Rostand




C’est un petit chat noir, effronté comme un page.

Je le laisse jouer sur ma table, souvent,

Quelquefois il s’assied sans faire de tapage ;

On dirait un job presse-papier vivant.



Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge.

Longtemps, il reste là, noir sur un feuillet blanc,

A ces matous, tirant leur langue de draps rouge,

Qu’on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.



Mais le voilà qui sort de cette nonchalance,

Et faisant le gros dos, il a l’air d’un manchon ;

Alors, pour l’intriguer un peu, je lui balance,

Au bout d’une ficelle invisible, un bouchon.



Il fuit en galopant et la mine effrayée,

Puis revient au bouchon, le regarde, et d’abord

Tient suspendue en l’air sa patte repliée,

Puis l’abat, et saisit le bouchon, et le mord.



Je tire la ficelle, alors, sans qu’il la voie ;

Et le bouchon s’éloigne, et le chat noir le suit,

Faisant des ronds avec sa patte qu’il envoie,

Puis saute de côté, puis revient, puis s’enfuit.



Mais dès que je lui dis : « Il faut que je travaille ;

Venez-vous asseoir là, sans faire le méchant ! »

Il s’assied … Et j’entends, pendant que j’écrivaille,

Le petit bruit mouillé qu’il fait en se léchant.

lundi 26 mars 2018

L'hirondelle - Sophie d'Arbouville



Ô petite hirondelle 
Qui bats de l'aile, 
Et viens contre mon mur, 
Comme abri sûr, 
Bâtir d'un bec agile 
Un nid fragile, 
Dis-moi, pour vivre ainsi 
Sans nul souci, 
Comment fait l'hirondelle 
Qui bat de l'aile ?

Moi, sous le même toit, je trouve tour à tour 
Trop prompt, trop long, le temps que peut durer un jour. 
J'ai l'heure des regrets et l'heure du sourire, 
J'ai des rêves divers que je ne puis redire ; 
Et, roseau qui se courbe aux caprices du vent, 
L'esprit calme ou troublé, je marche en hésitant. 
Mais, du chemin je prends moins la fleur que l'épine, 
Mon front se lève moins, hélas ! qu'il ne s'incline ; 
Mon cœur, pesant la vie à des poids différents, 
Souffre plus des hivers qu'il ne rit des printemps.

Ô petite hirondelle 
Qui bats de l'aile, 
Et viens contre mon mur, 
Comme abri sûr, 
Bâtir d'un bec agile 
Un nid fragile, 
Dis-moi, pour vivre ainsi 
Sans nul souci, 
Comment fait l'hirondelle 
Qui bat de l'aile ?

J'évoque du passé le lointain souvenir ; 
Aux jours qui ne sont plus je voudrais revenir. 
De mes bonheurs enfuis, il me semble au jeune agi 
N'avoir pas à loisir savouré le passage, 
Car la jeunesse croit qu'elle est un long trésor, 
Et, si l'on a reçu, l'on attend plus encor. 
L'avenir nous parait l'espérance éternelle, 
Promettant, et restant aux promesses fidèle ; 
On gaspille des biens que l'on rêve sans fin... 
Mais, qu'on voudrait, le soir, revenir au matin !

Ô petite hirondelle 
Qui bats de l'aile, 
Et viens contre mon mur, 
Comme abri sûr, 
Bâtir d'un bec agile 
Un nid fragile, 
Dis-moi, pour vivre ainsi 
Sans nul souci, 
Comment fait l'hirondelle 
Qui bat de l'aile ?

De mes jours les plus doux je crains le lendemain, 
Je pose sur mes yeux une tremblante main. 
L'avenir est pour nous un mensonge, un mystère ; 
N'y jetons pas trop tôt un regard téméraire. 
Quand le soleil est pur, sur les épis fauchés 
Dormons, et reposons longtemps nos fronts penchés ; 
Et ne demandons pas si les moissons futures 
Auront des champs féconds, des gerbes aussi mûres. 
Bornons notre horizon.... Mais l'esprit insoumis 
Repousse et rompt le frein que lui-même avait mis.

Ô petite hirondelle 
Qui bats de l'aile, 
Et viens contre mon mur, 
Comme abri sûr, 
Bâtir d'un bec agile 
Un nid fragile, 
Dis-moi, pour vivre ainsi 
Sans nul souci, 
Comment fait l'hirondelle 
Qui bat de l'aile ?

Souvent de mes amis j'imagine l'oubli : 
C'est le soir, au printemps, quand le jour affaibli 
Jette l'ombre en mon cœur ainsi que sur la terre ; 
Emportant avec lui l'espoir et la lumière ; 
Rêveuse, je me dis : « Pourquoi m'aimeraient-ils ? 
De nos affections les invisibles fils 
Se brisent chaque jour au moindre vent qui passe, 
Comme on voit que la brise enlève au loin et casse 
Ces fils blancs de la Vierge, errants au sein des cieux ; 
Tout amour sur la terre est incertain comme eux ! »

Ô petite hirondelle 
Qui bats de l'aile, 
Et viens contre mon mur, 
Comme abri sûr, 
Bâtir d'un bec agile 
Un nid fragile, 
Dis-moi, pour vivre ainsi 
Sans nul souci, 
Comment fait l'hirondelle 
Qui bat de l'aile ?

C'est que, petit oiseau, tu voles loin de nous ; 
L'air qu'on respire au ciel est plus pur et plus doux. 
Ce n'est qu'avec regret que ton aile légère, 
Lorsque les cieux sont noirs, vient effleurer la terre. 
Ah ! que ne pouvons-nous, te suivant dans ton vol, 
Oubliant que nos pieds sont attachés au sol, 
Élever notre cœur vers la voûte éternelle, 
Y chercher le printemps comme fait l'hirondelle, 
Détourner nos regards d'un monde malheureux, 
Et, vivant ici-bas, donner notre âme aux cieux !

Ô petite hirondelle 
Qui bats de l'aile, 
Et viens contre mon mur, 
Comme abri sûr, 
Bâtir d'un bec agile 
Un nid fragile, 
Dis-moi, pour vivre ainsi 
Sans nul souci, 
Comment fait l'hirondelle 
Qui bat de l'aile ?

Sophie d'Arbouville.

mercredi 14 mars 2018

Défi 94 - Feuille - 14 mars


Feuille

La feuille
Antoine Vincent ARNAULT   (1766-1834)

De ta tige détachée, 
Pauvre feuille desséchée, 
Où vas-tu ? - Je n'en sais rien. 
L'orage a brisé le chêne
Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine 
Le zéphyr ou l'aquilon 
Depuis ce jour me promène 
De la forêt à la plaine, 
De la montagne au vallon. 
Je vais ou le vent me mène, 
Sans me plaindre ou m'effrayer :
Je vais où va toute chose, 
Où va la feuille de rose 
Et la feuille de laurier.

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Je suis descendue dans mon jardin car mon œil était attiré par de minuscules points verts au bout des banches. Pas de doute ; le printemps est en marche et la pousse des feuilles a commencé malgré le froid, malgré la pluie, malgré le vent. La nature est constante. Elle fait son travail. Années après années elle est fidèle au rendez-vous des saisons. Ne vous pressez pas petites feuilles, Monsieur Météo n'a pas de bonnes nouvelles pour vous. Cette fin de semaine devrait voir revenir le froid et le gel. Il serait dommage de vous faire surprendre. J’attendrai bien encore quelques semaines pour vous admirer dans toute votre beauté, une fois votre robe nouvelle repassée. Oh comme j'aspire au printemps !!!

mardi 13 mars 2018

Défi 93 - Papillon - 13 mars


Papillon

Le papillon
Alphonse de Lamartine

Naître avec le printemps, mourir avec les roses,
Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur,
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur,
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté!
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté!

Alphonse de Lamartine, Nouvelles méditations poétiques

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Qu'il soit de jour ou bien de nuit - alucite, argus, attacus, aurore, bombyx,... de vers à soie ou bien de mite, de chrysalide devenant papillon, il s'envole dans les airs, léger comme une plume multicolore. Les enfants courent dans le jardin, le filet à la main et rêvent de collections ; de petits corps raidis accrochés par une aiguille sur un support de mousse. Lepidoptérophiles en herbe, ils rendent plus rare encore la rareté pour le plaisir fugace des yeux. Triste vie !

mardi 13 février 2018

Défi 67 - Voyage - 13 février


Voyage

Le Voyage

Charles Baudelaire

À Maxime Du Camp

I

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’œil ! »
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
« Amour… gloire… bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil !

Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L’Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu ?

IV

« Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus beaux paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

– La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? – Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »

V

Et puis, et puis encore ?

VI

« Ô cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
« Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! »

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l’opium immense !
– Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »

VII

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n’a jamais de fin ! »

À l’accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Charles Baudelaire

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Julien dit qu'on a toujours un bateau dans le cœur, un avion qui s'envole pour ailleurs et c'est vrai. Je vis entre des valises de tailles différentes pour des séjours différents dans des endroits dissemblables. Je vis avec Trivago et le comparateur des prix des vols au bout des doigts. Mon carnet de voyage ne quitte jamais mon bureau car il sait qu'il repartira bientôt. Le monde est grand, le monde est beau et j'aimerais en découvrir toutes ses facettes. Hélas ! il me manque le temps car la montre joue contre mon désir et l'argent, nerf des voyages. Demain, je m'envolerai vers l'Afrique, j'ai hâte que la nuit d'achève. 

lundi 5 février 2018

Défi 59 - Poésie - 5 février


Poésie

La poésie est un art, l'art de créer du texte à l'aide de mot pour en faire ressortir l’essence. La poésie c'est du concentré d'émotions, concentré de beauté. On se laisse porter par le rythme des mots, les pieds des vers, l’harmonie, l'assonance, l'allitération, les rimes... On se noie dans les métaphores, les comparaisons, les sens cachés ou bien doublés. La poésie c'est une musique qui parle au cœur et à l'âme. Nous sommes tous un peu poètes mas pour certains il semble plus simple de cadenasser la porte que de laisser libre cours à sa créativité. J'aime tous les poèmes et si je ne devais en choisir qu'un seul, ce serait Victor Hugo, Demain dès l'aube

Demain, dès l’aube…
Victor Hugo

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo, extrait du recueil «Les Contemplations»

dimanche 4 février 2018

Défi 58 - Sourire - 4 février


Sourire

Je dédie à tes pleurs, à ton sourire

Émile Verhaeren (1855-1916)
Recueil : Les heures claires (1896).

Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, 
Mes plus douces pensées, 
Celles que je te dis, celles aussi 
Qui demeurent imprécisées 
Et trop profondes pour les dire.

Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, 
A toute ton âme, mon âme, 
Avec ses pleurs et ses sourires 
Et son baiser.

Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie ; 
Des liens d'ombre semblent glisser 
Et s'en aller, avec mélancolie ; 
L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit, 
L'herbe rayonne et les corolles se déplient, 
Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit.

Oh ! dis, pouvoir, un jour, 
Entrer ainsi dans la pleine lumière ; 
Oh ! dis, pouvoir, un jour, 
Avec des cris vainqueurs et de hautes prières, 
Sans plus aucun voile sur nous, 
Sans plus aucun remords en nous, 
Oh ! dis, pouvoir un jour 
Entrer à deux dans le lucide amour !...

Émile Verhaeren.

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Un sourire, ce n'est pas un rire parce qu'un sourire c'est délicat, c'est discret, c'est un léger mouvement de la bouche alors qu'un rire peut être immense, énorme, éclatant et quand on n'arrive pas à le réprimer, irrépressible, incoercible. On éclate de rire, pas de sourire, on rit aux éclats, on s'esclaffe, on rit à gorge déployée, aux larmes, de bon cœur, à se tenir les côtes, à se décrocher la mâchoire, à en prendre haleine ou bien encore comme un bossu, comme un fou... On fait un sourire, on l'a sur les lèvres ou sur le coin des lèvres, on salue avec le sourire, on dit, on répond, on avoue avec un sourire. On échange, on distribue, on reçoit des sourires et parfois, tout se termine dans un dernier sourire.

vendredi 26 janvier 2018

Défi 51 - Terre - 26 janvier


Terre

La Terre - Hymne
Victor Hugo

Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ. 
Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant ; 
Elle offre un lit de mousse au pâtre ; 
Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel, 
Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel 
Comme des soeurs autour de l'âtre.

Elle aime le rayon propice aux blés mouvants, 
Et l'assainissement formidable des vents, 
Et les souffles, qui sont des lyres, 
Et l'éclair, front vivant qui, lorsqu'il brille et fuit, 
Tout ensemble épouvante et rassure la nuit 
A force d'effrayants sourires.

Gloire à la terre ! Gloire à l'aube où Dieu paraît !
Au fourmillement d'yeux ouverts dans la forêt, 
Aux fleurs, aux nids que le jour dore ! 
Gloire au blanchissement nocturne des sommets ! 
Gloire au ciel bleu qui peut, sans s'épuiser jamais, 
Faire des dépenses d'aurore !

La terre aime ce ciel tranquille, égal pour tous,
Dont la sérénité ne dépend pas de nous,
Et qui mêle à nos vils désastres,
A nos deuils, aux éclats de rires effrontés,
A nos méchancetés, à nos rapidités,
La douceur profonde des astres.

La terre est calme auprès de l'océan grondeur ;
La terre est belle ; elle a la divine pudeur
De se cacher sous les feuillages ;
Le printemps son amant vient en mai la baiser ;
Elle envoie au tonnerre altier pour l'apaiser
La fumée humble des villages.

Ne frappe pas, tonnerre. Ils sont petits, ceux-ci.
La terre est bonne ; elle est grave et sévère aussi ;
Les roses sont pures comme elle ;
Quiconque pense, espère et travaille lui plaît ;
Et l'innocence offerte à tout homme est son lait,
Et la justice est sa mamelle.

La terre cache l'or et montre les moissons ;
Elle met dans le flanc des fuyantes saisons
Le germe des saisons prochaines,
Dans l'azur les oiseaux qui chuchotent : aimons !
Et les sources au fond de l'ombre, et sur les monts
L'immense tremblement des chênes.

L'harmonie est son oeuvre auguste sous les cieux ;
Elle ordonne aux roseaux de saluer, joyeux
Et satisfaits, l'arbre superbe ;
Car l'équilibre, c'est le bas aimant le haut ;
Pour que le cèdre altier soit dans son droit, il faut
Le consentement du brin d'herbe.

Elle égalise tout dans la fosse ; et confond 
Avec les bouviers morts la poussière que font
Les Césars et les Alexandres ;
Elle envoie au ciel l'âme et garde l'animal ;
Elle ignore, en son vaste effacement du mal,
La différence de deux cendres.

Elle paie à chacun sa dette, au jour la nuit, 
A la nuit le jour, l'herbe aux rocs, aux fleurs le fruit ;
Elle nourrit ce qu'elle crée,
Et l'arbre est confiant quand l'homme est incertain ;
O confrontation qui fait honte au destin,
O grande nature sacrée !

Elle fut le berceau d'Adam et de Japhet, 
Et puis elle est leur tombe ; et c'est elle qui fait
Dans Tyr qu'aujourd'hui l'on ignore,
Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu,
Dans tous les lieux où l'homme a parlé, puis s'est tu,
Chanter la cigale sonore.

Pourquoi ? Pour consoler les sépulcres dormants. 
Pourquoi ? Parce qu'il faut faire aux écroulements
Succéder les apothéoses,
Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui,
Aux disparitions de l'homme évanoui
Le chant mystérieux des choses.

La terre a pour amis les moissonneurs ; le soir, 
Elle voudrait chasser du vaste horizon noir
L'âpre essaim des corbeaux voraces,
A l'heure où le boeuf las dit : Rentrons maintenant ;
Quand les bruns laboureurs s'en reviennent traînant
Les socs pareils à des cuirasses.

Elle enfante sans fin les fleurs qui durent peu ; 
Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu ; 
Des chastes lys, des vignes mûres, 
Des myrtes frissonnant au vent, jamais un cri 
Ne monte vers le ciel vénérable, attendri 
Par l'innocence des murmures.

Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais ; 
Elle fait son possible, et prodigue la paix 
Au rocher, à l'arbre, à la plante, 
Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d'Hermès, 
Qui sommes condamnés à ne lire jamais 
Qu'à de la lumière tremblante.

Son but, c'est la naissance et ce n'est pas la mort ; 
C'est la bouche qui parle et non la dent qui mord ; 
Quand la guerre infâme se rue 
Creusant dans l'homme un vil sillon de sang baigné, 
Farouche, elle détourne un regard indigné 
De cette sinistre charrue.

Meurtrie, elle demande aux hommes : A quoi sert 
Le ravage ? Quel fruit produira le désert ? 
Pourquoi tuer la plaine verte ? 
Elle ne trouve pas utiles les méchants, 
Et pleure la beauté virginale des champs 
Déshonorés en pure perte.

La terre fut jadis Cérès, Alma Cérès, 
Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts ;
Et je l'entends qui dit encore : 
Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux ; 
Et vous me bâtirez un temple radieux 
Sur la colline Callichore.


Paris. - 12 août 1873.

**********************************

Je voudrais faire le tour de la terre, voir chaque recoin de cette petite boule bleue, découvrir tous ses trésors et goûter à tout ce qu'elle offre. Je voudrais faire le tour de la terre avec une paire de chaussures et un sac à dos. Etre libre d'aller et de venir sans rendre de compte à qui que ce soit. Ce serait quelque chose entre elle et moi, sans frontières, sans papiers, sans visas. Tout est devenu tellement compliqué, contrôlé, fermé que s'en est devenu décourageant. Heureusement, il reste les rêves, les livres et les souvenirs que certains ramènent, ceux qui ont osé braver la bureaucratie et tous les obstacles que la vie met sur le chemin. Bientôt, je partirai faire un petit bout du tour de la terre... visiter

mercredi 24 janvier 2018

Défi 49 - Vent - 24 janvier


Vent

 Le vent
Emile Verhaeren

Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre ;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs ;
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent ;
Aux citernes des fermes.
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort, dans leurs mélancolies.

Le vent rafle, le long de l'eau,
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre ;
Le vent mord, dans les branches,
Des nids d'oiseaux ;
Le vent râpe du fer
Et peigne, au loin, les avalanches,
Rageusement du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Dans les étables lamentables,
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitres et de papier.
- Le vent sauvage de Novembre ! -
Sur sa butte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d'éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Les vieux chaumes, à cropetons,
Autour de leurs clochers d'église.
Sont ébranlés sur leurs bâtons ;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent, comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.

Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,
L'avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes,
Criant de froid, soufflant d'ahan,
L'avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes ;
L'avez-vous vu, cette nuit-là,
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n'en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient, comme des bêtes,
Sous la tempête ?

Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant,
Voici le vent cornant Novembre.

**************************************

Il avait le vent en poupe dans son coupe-vent violet. Il allait contre vents et marées même si le vent avait tourné. Il avait semé du vent et récolté la tempête. Qu'importe, un vent d'enthousiasme soufflait et il filait comme le vent. Il fendait le vent, viré à tout vent qu'il était. Il avait eu vent de quelque chose et loin d'avoir du vent entre les oreilles, il fendait le vent avant que le vent ne tourne. Quelle idée avait-il eu de mettre fleurette au vent ? Autant en emporte le vent, la belle avait vendu du vent et de la fumée. Elle était vent dedans et avait du vent dans son sac. Il a pris un vent et se flotte au gré du vent.

lundi 22 janvier 2018

Défi 47 - Fleuve - 22 janvier


Fleuve

Chanson de la Seine

    La Seine a de la chance
    Elle n'a pas de souci
    Elle se la coule douce
    Le jour comme la nuit
    Et elle sort de sa source
    Tout doucement, sans bruit, sans sortir de son lit
    Et sans se faire de mousse
    Elle s'en va vers la mer
    En passant par Paris.
    La Seine a de la chance
    Elle n'a pas de souci
    Et quand elle se promène
    Tout au long de ses quais
    Avec sa belle robe verte
    et ses lumières dorées
    Notre-Dame jalouse, immobile et sévère
    De haut de toutes ses pierres
    La regarde de travers
    Mais la Seine s'en balance
    Elle n'a pas de souci
    Elle se la coule douce
    Le jour comme la nuit
    Et s'en va vers le Havre, et s'en va vers la mer
    En passant comme un rêve
    Au milieu des mystères
    Des misères de Paris.

    Jacques Prévert

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Un fleuve n'est pas une rivière. Le fleuve se déverse dans la mer ou l'océan tandis que la rivière est un affluent, un cours d'eau qui se jette dans un autre cours d'eau. Le point de jonction se nomme confluent. L'estuaire est l'embouchure du fleuve, l'endroit ou se mêle les eaux douces et salées. On parle alors d'eau saumâtre, intermède entre l'eau douce et l'eau de mer. Cette distinction fleuve/rivière est encore une particularité de la langue française qui n'existe ni en italien, ni en anglais, ni en russe, ni en japonais, ni en coréen. Vous direz après cela que le français est une langue simple :)

jeudi 18 janvier 2018

Défi 43 - Lune - 18 janvier


Lune

Au bord de la mer

Théophile GAUTIER


La lune de ses mains distraites 
A laissé choir, du haut de l'air, 
Son grand éventail à paillettes 
Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir elle se penche 
Et tend son beau bras argenté ; 
Mais l'éventail fuit sa main blanche, 
Par le flot qui passe emporté.

Au gouffre amer pour te le rendre, 
Lune, j'irais bien me jeter, 
Si tu voulais du ciel descendre, 
Au ciel si je pouvais monter !

La Lune (avec un L majuscule) est un corps céleste éclairé par le Soleil qui tourne autour de la Terre. On dit que la Lune est l'unique satellite naturel de la Terre car elle est le seul astre lui tournant autour continuellement. Elle est le deuxième objet le plus brillant dans le ciel après le Soleil. Elle effectue une rotation autour de la Terre en 29.5 jours. Elle est l'amie des poètes et des peintres qui l'ont magnifiée. Elle influence l'homme et trouble son sommeil. Elle fascine autant qu'elle effraye.

vendredi 12 janvier 2018

Défi 37 - Fleur - 12 janvier


Fleur

Les fleurs que j'aime.

Fleurs arrosées 
Par les rosées 
Du mois de mai, 
Que je vous aime ! 
Vous que parsème 
L'air embaumé !

Par vos guirlandes, 
Les champs, les landes 
Sont diaprés : 
La marguerite 
Modeste habite 
Au bord des prés.

Le bluet jette 
Sa frêle aigrette 
Dans la moisson ; 
Et sur les roches 
Pendent les cloches 
Du liseron.

Le chèvrefeuille 
Mêle sa feuille 
Au blanc jasmin, 
Et l'églantine 
Plie et s'incline 
Sur le chemin.

Coupe d'opale, 
Sur l'eau s'étale 
Le nénufar ; 
La nonpareille 
Offre à l'abeille 
Son doux nectar.

Sur la verveine 
Le noir phalène 
Vient reposer ; 
La sensitive 
Se meurt, craintive, 
Sous un baiser.

De la pervenche 
La fleur se penche 
Sur le cyprès ; 
L'onde qui glisse 
Voit le narcisse 
Fleurir tout près.

Fleurs virginales, 
A vos rivales, 
Roses et lis, 
Je vous préfère, 
Quand je vais faire 
Dans les taillis 
Une couronne 
Dont j'environne 
Mes blonds cheveux, 
Ou que je donne 
A la Madone 
Avec mes vœux.

Louise Colet (1810-1876)


"Je vous ai apporté des fleurs en gage de mon amour" disait l'amoureux transi. La belle n'en avait que faire; des fleurs c'est périssable. Elle aurait préféré un bijou, un diamant éternel, un rubis, une émeraude, un saphir. Il n'avait pas compris, son bouquet à la main, qu'elle ne l'aimait pas. Il avait pourtant étudié le langage des fleurs. Il était persuadé que les fleurs transmettent les sentiments bien mieux que les mots car elles sont les compagnes de l'homme depuis la nuit des temps. Ses roses rouges disaient "Je vous aime passionnément". Elle regardait sa montre pressée d'en finir. Elle avait espéré autre chose. Ce grand dadais n'était pas un bon pigeon. Sans un regard, elle laissa l'homme et les fleurs et rentra chez elle. Des fleurs et puis quoi encore ?

dimanche 29 octobre 2017

Automne - Emile Nelligan



Comme la lande est riche aux heures empourprées,
Quand les cadrans du ciel ont sonné les vesprées !

Quels longs effeuillements d'angélus par les chênes !
Quels suaves appels des chapelles prochaines !

Là-bas, groupes meuglants de grands boeufs aux yeux glauques
Vont menés par des gars aux bruyants soliloques.

La poussière déferle en avalanches grises
Pleines du chaud relent des vignes et des brises.

Un silence a plu dans les solitudes proches :
Des Sylphes ont cueilli le parfum mort des cloches.

Quelle mélancolie ! Octobre, octobre en voie !
Watteau ! que je vous aime, Autran, ô Millevoye !

samedi 28 octobre 2017

Chant d'automne - Charles Baudelaire


I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !

vendredi 27 octobre 2017

Rayons d’octobre (IV) Nérée Beauchemin



Maintenant, plus d’azur clair, plus de tiède haleine,
Plus de concerts dans l’arbre aux lueurs du matin :
L’oeil ne découvre plus les pourpres de la plaine
Ni les flocons moelleux du nuage argentin.

Les rayons ont pâli, leurs clartés fugitives
S’éteignent tristement dans les cieux assombris.
La campagne a voilé ses riches perspectives.
L’orme glacé frissonne et pleure ses débris.

Adieu soupirs des bois, mélodieuses brises,
Murmure éolien du feuillage agité.
Adieu dernières fleurs que le givre a surprises,
Lambeaux épars du voile étoilé de l’été.

Le jour meurt, l’eau s’éplore et la terre agonise.
Les oiseaux partent. Seul, le roitelet, bravant
Froidure et neige, reste, et son cri s’harmonise
Avec le sifflement monotone du vent.

Nérée Beauchemin, Les floraisons matutinales

jeudi 26 octobre 2017

Rayons d’octobre (III) Nérée Beauchemin




Écoutez : c’est le bruit de la joyeuse airée
Qui, dans le poudroîment d’une lumière d’or,
Aussi vive au travail que preste à la bourrée,
Bat en chantant les blés du riche messidor.

Quel gala ! pour décor, le chaume qui s’effrange ;
Les ormes, les tilleuls, le jardin, le fruitier
Dont la verdure éparse enguirlande la grange,
Flotte sur les ruisseaux et jonche le sentier.

Pour musique le souffle errant des matinées ;
La chanson du cylindre égrenant les épis ;
Les oiseaux et ces bruits d’abeilles mutinées
Que font les gais enfants dans les meules tapis.

En haut, sur le gerbier que sa pointe échevèle,
La fourche enlève et tend l’ondoyant gerbillon.
En bas, la paille roule et glisse par javelle
Et vole avec la balle en léger tourbillon.

Sur l’aire, les garçons dont le torse se cambre,
Et les filles, leurs soeurs rieuses, déliant
L’orge blonde et l’avoine aux fines grappes d’ambre,
Font un groupe à la fois pittoresque et riant.

En ce concert de franche et rustique liesse,
La paysanne donne une note d’amour.
Parmi ces rudes fronts hâlés, sa joliesse
Évoque la fraîcheur matinale du jour.

De la batteuse les incessantes saccades
Ébranlent les massifs entraits du bâtiment.
Le grain doré jaillit en superbes cascades.
Tous sont fiers des surplus inouïs du froment.

Déjà tous les greniers sont pleins. Les gens de peine
Chancellent sous le poids des bissacs. Au milieu
Des siens, le père, heureux, à mesure plus pleine,
Mesure et serre à part la dîme du bon Dieu.

Il va, vient. Soupesant la précieuse charge
Et tournant vers le ciel son fier visage brun,
Le paysan bénit Celui dont la main large
Donne au pieux semeur trente setiers pour un.

Nérée Beauchemin, Les floraisons matutinales