jeudi 12 février 2026

La prosopopée

 


LA PROSOPOPÉE

1. Définition

La prosopopée est une figure de style qui consiste à faire parler et agir une personne absente, un mort, un animal, une chose inanimée ou même une abstraction (comme la Mort, la Patrie, la Justice). Elle va plus loin que la simple personnification en donnant une voix directe au sujet.

2. Histoire

Grande favorite des orateurs de l'Antiquité, elle servait à rendre les discours poignants (faire parler la veuve d'un soldat ou la cité de Rome). Au XVIIe siècle, Bossuet ou Pascal l'utilisaient pour donner une dimension divine ou terrifiante à leurs écrits.

3. Figures proches

  • La Personnification : Elle attribue des traits humains (des bras, des sentiments), mais la prosopopée, elle, donne la parole (le discours).

  • L’Allégorie : Elle représente une idée abstraite par un être vivant, souvent à travers une prosopopée (ex : la Justice qui s'exprime).

  • L’Hypallage : Déplace un adjectif, tandis que la prosopopée déplace toute une conscience humaine.

4. Fonctions et effets

  • Le Pathétique et l'Émotion : Entendre un objet ou un mort parler crée un choc émotionnel fort.

  • Le Sacré ou le Fantastique : Elle donne un caractère surnaturel au texte.

  • La Prise de conscience : En faisant parler la Nature ou le Temps, l'auteur donne une leçon morale plus frappante.

5. Stylistique

La prosopopée est souvent introduite par des verbes de parole ou des guillemets. C'est une figure de "théâtralisation" : le texte devient une scène où l'impossible prend vie.

6. Exemples célèbres

  • « Écoutez ! Je suis la Mort, je viens vous chercher... »

  • « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre... » — Baudelaire, La Beauté (La Beauté elle-même prend la parole).

  • Le célèbre passage où la Loi s'adresse à Socrate dans le Criton de Platon.

  • « Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? » — (La voix du remords ou du passé qui interroge).

mercredi 11 février 2026

La prolepse

 


LA PROLEPSE

1. Définition

La prolepse est une figure de style qui consiste à anticiper. Elle existe sous deux formes principales :

  • En rhétorique : On prévient une objection en y répondant d'avance (comme illustré sur notre visuel : « On m'objectera que... mais je réponds que... »).

  • En narration (narratologie) : C'est un saut en avant dans l'intrigue (un "flash-forward") qui raconte un événement qui se passera plus tard.

2. Histoire

Issue de la rhétorique grecque, la prolepse était l'arme favorite des orateurs pour désarmer l'adversaire avant même qu'il ne prenne la parole. En littérature, elle est devenue un moteur de suspense ou de fatalité, annonçant souvent une fin tragique dès les premières pages.

3. Figures proches

  • L'Analepse : C'est l'inverse exact (le "flash-back"). On revient en arrière dans le récit.

  • L'Hypothèse : Elle envisage un futur possible, alors que la prolepse narrative raconte un futur certain.

  • La Prétérition : On affirme qu'on ne va pas parler d'une chose, mais on le fait quand même.

4. Fonctions et effets

  • L'Autorité : En rhétorique, elle donne l'impression que l'orateur maîtrise parfaitement son sujet et les arguments de l'autre.

  • Le Suspense ou la Fatalité : En annonçant la fin (ex: la mort d'un héros), elle déplace l'intérêt du lecteur du "quoi" vers le "comment".

  • L'Organisation : Elle permet de lier logiquement des événements éloignés dans le temps.

5. Stylistique

La prolepse brise la linéarité. Elle crée un sentiment de destin inéluctable ou une structure argumentative solide. C'est la figure de la "vision du futur".

6. Exemples célèbres

  • Rhétorique : « Je sais ce que vous allez me dire : que le projet est coûteux. Certes, mais il est nécessaire. »

  • Littérature : « Bien des années plus tard, devant le peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi... » — Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude.

  • « Dans deux heures, il serait mort, et il le savait. »

mardi 10 février 2026

Le polyptote

 


LE POLYPTOTE

1. Définition

Le polyptote est une figure de style qui consiste à utiliser plusieurs formes grammaticales d'un même mot (nom, verbe, adjectif, etc.) ou à répéter un verbe sous différentes conjugaisons dans une même phrase ou un même passage.

2. Histoire

C'est une figure très ancienne, pilier de la rhétorique classique. Elle était utilisée pour marteler une idée sans pour autant paraître répétitif, grâce à la variation des terminaisons. Les poètes baroques et classiques l'affectionnaient pour exprimer les tourments de l'esprit ou la fatalité.

3. Figures proches

  • La Dérivatio : Très proche, elle consiste à employer des mots ayant la même racine (ex: marché et marchand).

  • L’Anaphore : Répète le même mot en début de phrase, alors que le polyptote change la forme du mot.

  • La Paronomase : Joue sur des mots aux sonorités proches mais aux sens différents, tandis que le polyptote garde le même sens racine.

4. Fonctions et effets

  • L’Insistance : Elle permet de souligner une obsession ou un thème central de manière omniprésente.

  • La Cohérence : Elle lie les différentes parties d'une pensée par un fil conducteur lexical.

  • Le Rythme : Elle crée une harmonie sonore par la répétition de la racine.

5. Stylistique

Le polyptote joue sur la flexibilité de la langue. C'est une figure de la variation dans la continuité. Elle montre un mot sous toutes ses coutures, le faisant passer du sujet à l'action, de l'action à l'état.

6. Exemples célèbres

  • « Rome vous craindra-t-elle, si vous ne craignez Rome ? » — Racine (ici par changement de fonction grammaticale).

  • « Tel est pris qui croyait prendre. » — La Fontaine.

  • « Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie. » — Louise Labé (Polyptote de conjugaison).

  • « Et l'onction de l'oint... » — Bossuet.

lundi 9 février 2026

Citation de la semaine 7

 


La nature est pleine d'enseignements, ouvrez grands les yeux, et elle vous instruira.

Félicité Robert de Lamennais

Photo - Perito Moreno Argentine 1 mars 2020

dimanche 8 février 2026

L'onomatopée

 


L’ONOMATOPÉE

1. Définition

L'onomatopée est une figure de style qui consiste à créer un mot dont la sonorité imite le bruit naturel ou l'objet qu'il désigne. C'est un signe linguistique dont la forme sonore rappelle le référent (le son réel).

2. Histoire

Présente dans toutes les langues depuis l'origine de l'humanité, elle est la forme la plus "primitive" et immédiate du langage. En littérature française, elle a été anoblie par les poètes qui cherchaient à rendre leurs descriptions plus vivantes, puis elle est devenue l'un des piliers de la bande dessinée au XXe siècle.

3. Figures proches

  • L’Allitération : Elle répète des consonnes pour suggérer un bruit (ex: le "s" pour le sifflement), sans pour autant créer un mot-cri comme l'onomatopée.

  • L’Harmonie imitative : C'est un ensemble de sonorités dans un vers ou une phrase qui évoque un bruit, sans forcément utiliser d'onomatopées pures.

  • L'Interjection : Un cri qui exprime une émotion (Ah ! Oh !), alors que l'onomatopée imite un bruit extérieur (Vlan ! Plouf !).

4. Fonctions et effets

  • L'Animation : Elle rend le récit dynamique et vivant, presque sonore.

  • Le Réalisme : Elle permet de plonger le lecteur dans une ambiance concrète (le crépitement du feu, le tic-tac d'une horloge).

  • La Brièveté : Elle remplace souvent une longue description par un son unique et percutant.

5. Stylistique

L'onomatopée est souvent utilisée comme une ponctuation ou une rupture dans le rythme de la phrase. Elle peut être intégrée grammaticalement (ex: "le frou-frou des robes") ou jetée de manière isolée pour marquer une action soudaine. C'est la figure de l'immédiateté.

6. Exemples célèbres

  • « Tac-tac-tac-tac... c'était la mitrailleuse. »

  • « Un petit glou-glou de bouteille qu'on vide. »

  • « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » — Racine (Ici, l'allitération en "s" tend vers l'onomatopée pour imiter le sifflement).

  • « Cric, crac, les sabots de bois sur les pavés. »

samedi 7 février 2026

La métalepse

 


LA MÉTALEPSE

1. Définition

La métalepse est une figure de style qui consiste à substituer la cause à l'effet, ou l'inverse, ou à intervertir le narrateur et le personnage, le moment de l'énonciation et le moment de l'énoncé. Elle crée une transgression des niveaux de réalité et une confusion intentionnelle.

2. Histoire

Apparue dans la rhétorique grecque et latine, la métalepse était d'abord une figure d'atténuation. C'est au XXe siècle, avec l'étude des récits (narratologie), qu'elle a pris une importance capitale pour désigner les franchissements des frontières narratives, devenant un procédé courant dans la littérature fantastique et post-moderne.

3. Figures proches

  • La Métonymie : La métalepse peut s'apparenter à une métonymie de la cause pour l'effet (ou inversement), mais elle va plus loin en créant un véritable mélange de niveaux logiques ou narratifs.

  • L'Hypallage : Si l'hypallage déplace une qualité, la métalepse déplace un événement ou un rôle.

  • La Mise en abyme : Comme la métalepse, elle joue avec la structure narrative, mais la mise en abyme est une inclusion, tandis que la métalepse est un franchissement.

4. Fonctions et effets

  • L'Effet comique ou fantastique : Elle peut créer un décalage amusant ou, au contraire, une étrangeté perturbante, en brouillant la distinction entre la fiction et la réalité.

  • La Réflexion sur la narration : Elle attire l'attention sur le processus même de la création et de la lecture.

  • La Mise en question de la réalité : Elle invite le lecteur à s'interroger sur les frontières du réel et de l'imaginaire.

5. Stylistique

La métalepse opère une "intrusion" : un élément d'un niveau (par exemple, le narrateur) intervient dans un autre niveau (le monde des personnages). Elle se manifeste souvent par des expressions qui brisent l'illusion narrative, ou par la substitution d'un événement par sa conséquence.

6. Exemples célèbres

  • « Le vent du soir me fit un si beau chant que je m'endormis. » (Le chant du vent est la cause du sommeil, mais ici le verbe "faire" attribue au vent une intention humaine).

  • « Et le lecteur s'enfonça dans la forêt où l'attendait le loup. » (Le lecteur, hors de la fiction, est invité dans la fiction).

  • « Il écrivit toute la nuit, le jour se leva. » (On passe de l'action d'écrire à l'effet du temps qui passe, sans lien grammatical explicite).

  • Dans La Grotte de Jean Anouilh, l'auteur dialogue avec ses personnages, brisant le quatrième mur.

vendredi 6 février 2026

L'hypallage

 


L’HYPALLAGE

1. Définition

L’hypallage est une figure de style qui consiste à attribuer à un mot d'une phrase ce qui conviendrait logiquement à un autre mot de cette même phrase. Le plus souvent, il s'agit d'un adjectif que l'on déplace d'un nom concret vers un nom voisin (souvent un objet), créant ainsi une image inhabituelle.

2. Histoire

Très prisée par les poètes latins (comme Virgile), l'hypallage a été redécouverte et magnifiée par les poètes français, notamment Baudelaire et les Symbolistes. Elle permet d'infuser des sentiments humains dans les objets inanimés, créant une atmosphère onirique.

3. Figures proches

  • La Personnification : L'hypallage est souvent une forme de personnification, mais elle repose spécifiquement sur un transfert grammatical d'adjectif.

  • La Métonymie : Elles partagent le principe du lien logique (on remplace un élément par un autre proche), mais l'hypallage joue sur la qualification.

  • Le Transfert d'épithète : C'est le nom technique moderne de la forme la plus courante d'hypallage.

4. Fonctions et effets

  • L'Atmosphère : Elle crée une ambiance où le décor semble imprégné de l'émotion des personnages.

  • La Poésie : Elle rompt avec la logique banale pour offrir une vision plus sensitive et subjective du monde.

  • La Surprise : Elle force le lecteur à s'arrêter pour rétablir mentalement le lien logique.

5. Stylistique

L'hypallage fonctionne comme un "glissement". C'est une figure de la confusion organisée. Sur le plan grammatical, tout est correct, mais sur le plan sémantique, il y a un décalage qui rend l'expression mémorable et imagée.

6. Exemples célèbres

  • « Ce marchand accoudé sur son comptoir avide. » — Victor Hugo (C'est le marchand qui est avide, pas le comptoir).

  • « Les habitants de ces campagnes aventureuses. » — (Ce sont les habitants qui sont aventureux, pas les campagnes).

  • « Je suis d'un pas rêveur le soleil solitaire. » — Lamartine (C'est le poète qui est solitaire et rêveur).

  • « Rendre le fer jaloux à sa flamme asservi. » — Racine.