vendredi 11 septembre 2026

Ni seulement « celles », ni seulement « ceux » : Tout comprendre sur le pronom « celleux »

 

Ni seulement « celles », ni seulement « ceux » : Tout comprendre sur le pronom « celleux »

Si vous vous promenez sur les réseaux sociaux, dans les universités ou que vous observez attentivement les affiches culturelles récentes, vous avez peut-être vu passer ce mot intrigant : « celleux ».

Né des évolutions linguistiques contemporaines et de l'écriture inclusive, ce terme suscite autant de curiosité que de questions. Qu’est-ce que cela signifie exactement, d'où vient-il et à qui s'adresse-t-il ? Faisons le point objectivement.

Qu’est-ce que le mot « celleux » ?

Le mot « celleux » est ce que l’on appelle un mot-valise. Il s'agit de la contraction fluide entre deux pronoms démonstratifs bien connus de la langue française :

  • Celles (féminin pluriel)

  • Ceux (masculin pluriel)

En fusionnant les deux, on obtient un pronom unique destiné à englober tout le monde en un seul mot, sans distinction. On le qualifie de pronom neutre ou épicène.

Pourquoi et pour qui utilise-t-on ce pronom ?

L'apparition et l'usage de « celleux » répondent principalement à deux besoins distincts dans la communication moderne.

1. Simplifier la désignation d'un groupe mixte

En grammaire traditionnelle, la règle veut que le masculin l'emporte (on utilise « ceux » pour désigner un groupe composé d'hommes et de femmes). Pour éviter cela, on utilise souvent des doublets, comme dans la formule classique : « Bienvenue à toutes et à tous, à celles et à ceux qui nous rejoignent ».

L'utilisation de « celleux » permet de raccourcir la formule tout en incluant visuellement et oralement les deux genres.

Exemple sur une affiche : « L'été pour celleux qui veulent rencontrer, échanger et s'amuser. » Ici, le mot remplace simplement « celles et ceux ».

2. Inclure les personnes non-binaires

Au-delà de la simplification des groupes mixtes, « celleux » est devenu un marqueur fort pour l'inclusion des personnes non-binaires ou non-genrées (les personnes qui ne se reconnaissent ni dans le genre masculin, ni dans le genre féminin).

Pour ces personnes, choisir entre « celles » et « ceux » est impossible puisque aucun des deux termes ne correspond à leur identité. Le pronom « celleux » leur offre une alternative linguistique pour se désigner, ou pour être désignées collectivement, de manière respectueuse et adéquate.

Comment l'utiliser en pratique ?

Comme il s'agit d'un mot issu de l'usage courant et non des dictionnaires traditionnels, ses règles d'accord restent souples. Généralement, pour maintenir la neutralité de la phrase après « celleux », on cherche à utiliser des adjectifs ou des termes qui ne changent pas de forme au masculin ou au féminin.

  • Formule classique : « Avis à celles et ceux qui sont intéressés... »

  • Formule inclusive : « Avis à celleux qui sont membres... » (le mot "membres" étant identique au masculin et au féminin).

En conclusion

Qu'on choisisse de l'adopter dans son quotidien ou que l'on préfère s'en tenir à la grammaire classique, le mot « celleux » témoigne de la vitalité des débats qui entourent la langue française. Il reflète une volonté d'exprimer, par les mots, les évolutions sociétales et la diversité des identités.

Et vous ? Aviez-vous déjà croisé ce mot sur une affiche ou au détour d'une lecture ? Qu'en pensez-vous ? N'hésitez pas à partager vos impressions dans les commentaires, toujours dans le respect de chacun !

jeudi 10 septembre 2026

Un jour, une expression - Être à cheval sur l'étiquette

Être à cheval sur l'étiquette

1. Sens et signification

L’expression « Être à cheval sur l’étiquette » signifie être d’une exigence absolue, rigoureuse et pointilleuse sur le respect des règles de bienséance, des préséances, du protocole ou de la politesse.

Une personne « à cheval sur l'étiquette » ne tolère aucun manquement aux usages sociaux établis et attache une importance cruciale aux détails des bonnes manières.

2. Origine et étymologie

Pour comprendre cette expression, il faut disséquer ses deux composants :

  • L’étiquette : Au XVIIe siècle, à la cour du Roi-Soleil (Louis XIV) à Versailles, l'« étiquette » désignait un petit billet ou une carte sur laquelle étaient écrites les règles de conduite à tenir en présence du roi, l'ordre des places et les obligations de la cour. Par extension, le mot a fini par désigner l'ensemble de ces règles rigides.

  • Être à cheval sur : Cette image cavalière date du même siècle. Être « à cheval sur » quelque chose (une règle, des principes), c'est dominer la situation de manière ferme, stricte et intransigeante, tout comme un cavalier ferme et déterminé maîtrise sa monture sans en dévier d'un pouce.

3. Registre et nuances

  • Registre : Courant. Elle s'utilise aussi bien à l'oral qu'à l'écrit.

  • Nuance : Elle est souvent légèrement péjorative ou ironique. On l'utilise généralement pour souligner le côté un peu rigide, formel ou vieux jeu de quelqu'un. Elle sous-entend que la personne privilégie la forme (la règle) sur le fond (le bon sens ou la spontanéité).

4. Exemples d'utilisation

  • « Ne t'avise pas d'arriver en retard ou sans cravate à ce dîner, le comte est extrêmement à cheval sur l'étiquette. »

  • « Lors des visites d'État, les diplomates sont particulièrement à cheval sur l'étiquette pour éviter tout incident diplomatique. »

5. Expressions synonymes en français

Si l'on veut varier les plaisirs, le français ne manque pas d'équivalents :

  • Être à cheval sur les principes / sur le protocole. (Variantes directes)

  • Être à cheval sur les formes.

  • Être pointilleux / formaliste / sourcilleux.

  • Être à cheval sur le règlement. (Plus orienté vers le travail ou la loi)

  • Couper les cheveux en quatre (dans le sens de chercher le moindre petit détail, bien que plus général).

6. Équivalents dans d'autres langues

Chaque culture a sa manière d'exprimer cette rigidité protocolaire :

  • Anglais : To be a stickler for etiquette (être un obsédé du détail pour l'étiquette) ou To stand on ceremony (insister sur le cérémonial).

  • Espagnol : Ser muy estricto con la etiqueta ou Mirar las formas de reojo (regarder les formes du coin de l'œil).

  • Allemand : Auf Etikette pochen (insister lourdement / taper sur l'étiquette) ou Sehr formell sein.

7. Variantes et dérivés

L'expression a donné naissance à une structure syntaxique productive : « Être à cheval sur [quelque chose] ». On peut ainsi être :

  • À cheval sur l'orthographe (ne tolérer aucune faute).

  • À cheval sur la propreté (maniaque du ménage).

  • À cheval sur les horaires (très ponctuel).

8. Usage contemporain

Aujourd'hui, la vie de cour a disparu, mais l'expression reste très vivante. Elle s'est modernisée et s'applique désormais beaucoup au monde de l'entreprise (respect de la hiérarchie, des processus, du "code de conduite") ou à la diplomatie. On l'utilise aussi avec humour pour qualifier un ami un peu trop psycho-rigide sur les règles d'un jeu de société ou sur l'organisation d'une soirée !

mercredi 9 septembre 2026

Un jour, une expression : Se bousculer au portillon

 


Se bousculer au portillon

Sens et signification

"Se bousculer au portillon" signifie arriver en très grand nombre au même endroit et au même moment, créant ainsi un embouteillage, une cohue ou une forte concurrence. On l'utilise pour décrire une situation où l'affluence est telle que le passage devient difficile.

Au sens figuré, elle désigne une abondance de prétendants, de candidats ou de propositions pour une seule et même opportunité.

Origine et étymologie

L'expression est née au début du XXe siècle et trouve son origine dans le métro parisien.

À cette époque, l'accès aux quais était contrôlé par des "portillons automatiques" métalliques. Lorsqu'une rame arrivait en station, ces barrières se fermaient automatiquement pour empêcher les voyageurs en retard de se précipiter sur le quai et de bloquer la fermeture des portes du train. Dès que le train repartait, les portillons se rouvraient, et la foule de voyageurs accumulée pendant l'attente se ruait en même temps à travers le passage étroit, se bousculant littéralement pour passer les premiers.

Registre et nuances

  • Registre : Familier à courant. Très utilisée dans les conversations de tous les jours, dans les médias ou le monde du travail pour imager une situation de forte demande.

  • Nuance : L'expression est presque toujours utilisée à la forme négative ("Ça ne se bouscule pas au portillon") pour souligner avec ironie un manque flagrant d'enthousiasme, de clients ou de candidats pour une tâche ou un poste.

Exemples d'utilisation

  • Au sens affirmatif : "Dès l'ouverture des soldes, les clients se bousculaient au portillon pour obtenir les meilleures réductions."

  • Au sens figuré (ironique) : "Le patron a demandé qui voulait travailler bénévolement ce samedi, et bizarrement, ça ne se bousculait pas au portillon."

  • En politique / médias : "Pour cette élection présidentielle, les candidats se bousculent au portillon."

Expressions synonymes en français

  • Se marcher sur les pieds

  • Jouer des coudes

  • Faire la queue leu leu (avec une notion d'ordre que le portillon n'a pas)

  • Y avoir un monde fou / se presser en masse

  • Il n'y a pas foule (synonyme de la forme négative)

Équivalents dans d'autres langues

Les autres langues traduisent souvent cette cohue par des images de portes, de files d'attente ou de bousculade générale :

  • En anglais : To beat a path to someone's door (frapper à la porte de quelqu'un en masse) ou people are lining up (les gens font la queue). À la forme négative, on dira there's no rush ou people aren't exactly lining up.

  • En espagnol : Agolparse a la puerta (s'entasser à la porte) ou darse de bofetadas por algo (se donner des claques pour obtenir quelque chose, pour insister sur la rivalité).

  • En italien : Fare la fila (faire la queue) ou affollarsi all'ingresso (s'entasser à l'entrée).

  • En allemand : Schlange stehen (faire la queue/faire le serpent) ou sich um etwas reißen (s'arracher quelque chose).

Variantes et dérivés

  • Se presser au portillon : Une variante un peu plus douce qui insiste sur l'empressement plutôt que sur le contact physique de la bousculade.

  • Bien qu'il n'y ait pas de dérivé direct, le mot "portillon" reste fortement ancré dans l'imaginaire collectif français grâce à cette expression, même si les anciens portillons du métro ont depuis longtemps été remplacés par des tourniquets et des lignes de péage modernes.

Usage contemporain

Bien que les portillons mécaniques d'origine aient disparu du métro de Paris dans les années 1960, l'expression a survécu sans prendre une ride. Elle est aujourd'hui employée de manière totalement métaphorique. On la retrouve énormément dans le traitement de l'actualité économique (pour parler des investisseurs) ou culturelle (pour l'achat de billets de concerts ou de festivals).

mardi 8 septembre 2026

Un jour, une expression : Rater le coche

 


Rater le coche

Sens et signification

"Rater le coche" signifie manquer une occasion opportune, laisser passer une chance unique ou arriver trop tard pour saisir une opportunité importante. L'expression implique souvent un regret, une passivité ou une maladresse de la part de la personne qui a laissé filer cette occasion.

Origine et étymologie

Pour comprendre cette expression, il faut remonter au XVIIe siècle. À cette époque, le "coche" n'avait rien à voir avec une case que l'on coche sur un papier. C'était un grand véhicule de transport de voyageurs tiré par des chevaux (l'ancêtre du bus ou du car de voyage).

Ces voitures hippomobiles passaient à des heures régulières. Si un voyageur arrivait en retard au relais, le coche partait sans lui, le laissant sur le pavé et ruinant ses plans de voyage. L'expression est d'abord apparue sous la forme "manquer le coche" avant que le verbe "rater" ne s'impose plus couramment.

Registre et nuances

  • Registre : Courant. Elle s'utilise aussi bien à l'oral qu'à l'écrit, dans la vie quotidienne comme dans le monde professionnel (par exemple, pour parler d'une entreprise qui a manqué un tournant technologique).

  • Nuance : Contrairement à un simple échec, "rater le coche" insiste sur la notion de temporalité et de timing. On a manqué le moment précis où la porte était ouverte. Il y a souvent une idée de rendez-vous manqué avec le destin ou le succès.

Exemples d'utilisation

  • En amour : "Il a attendu trop longtemps avant de lui déclarer sa flamme, elle est partie s'installer à l'étranger. Il a vraiment raté le coche."

  • En affaires : "Notre entreprise n'a pas cru au potentiel d'Internet au début des années 2000. On a complètement raté le coche."

  • Au quotidien : "Les inscriptions pour ce festival se sont vendues en cinq minutes. J'ai raté le coche."

Expressions synonymes en français

Le français est riche en métaphores pour exprimer cette idée :

  • Manquer le train (la version modernisée du coche !)

  • Laisser passer sa chance / son tour

  • Arriver après la bataille (insiste plus sur le retard que sur l'opportunité manquée)

  • Passer à côté de quelque chose

  • Louper le coche (plus familier)

Équivalents dans d'autres langues

Chaque culture utilise ses propres images, souvent liées aux transports ou aux éléments naturels :

  • En anglais : To miss the boat (manquer le bateau) ou to miss the bus (manquer le bus).

  • En espagnol : Perder le tren (perdre le train) ou perder la oportunidad.

  • En italien : Perdere le treno (perdre le train) ou perdere l'autobus.

  • En allemand : Den Anschluss verpassen (manquer la correspondance).

Variantes et dérivés

Si la forme classique est "rater le coche", on rencontre parfois :

  • Manquer le coche : La version d'origine, un peu plus soutenue.

  • Louper le coche : Variante familière.

  • L'expression a également donné naissance par glissement sémantique à d'autres expressions liées, bien que l'étymologie soit différente, comme "faire la mouche du coche" (s'agiter beaucoup pour se donner de l'importance sans être d'aucune utilité réelle, en référence à une fable de La Fontaine).

Usage contemporain

Bien que le "coche" en tant que moyen de transport ait totalement disparu depuis des siècles, l'expression reste extrêmement vivante et fréquente au XXIe siècle. Elle a survécu à l'apparition du train, de l'automobile et du numérique. On l'utilise aujourd'hui massivement dans le jargon économique et technologique pour désigner les innovations qu'il ne faut pas manquer (comme l'intelligence artificielle ou la transition écologique).

lundi 7 septembre 2026

Citation de la semaine 37

 


Je me tresse un bonheur comme un panier de jonc, - et j'y mets un grillon, une nuit de septembre, - le ciel bien lessivé par un matin tout blond, - une fille endormie qui se mélange à l'ombre.

Claude Roy

dimanche 6 septembre 2026

La dame-Jeanne vs La Dame Jeanne : du goulot aux flots


 

La dame-Jeanne vs La Dame Jeanne : Du goulot aux flots

C’est le propre de la langue française : un même nom peut désigner un objet du quotidien qui trône dans nos salons et un morceau d’histoire fluviale qui fend les eaux. Aujourd'hui, levons le voile sur le mystère des deux « Dame Jeanne ».

1. La dame-Jeanne (la bouteille)

Devenue la star incontournable des brocantes et de la décoration d'intérieur, la dame-Jeanne est avant tout un contenant historique.

Définition

Une dame-jeanne (avec des minuscules et un trait d'union) est une grande bouteille en verre épais, de forme sphérique ou ovoïde, au goulot court. Sa capacité varie généralement de 5 à 50 litres. À l'origine, elle était protégée par une tresse d'osier ou de paille (la chemise) pour éviter la casse lors du transport du vin, de l'huile ou des spiritueux.

Étymologie et Légende

D'où vient ce nom si poétique ? Si plusieurs théories s'affrontent, la plus célèbre relève de la pure légende populaire :

  • La légende de la Reine Jeanne : On raconte qu'en 1347, la reine Jeanne de Naples, chassée de son royaume, se réfugia en Provence. Surprise par un orage, elle s'abrita chez un maître verrier dans le village de Saint-Paul-de-Vence. Impressionné par la visite royale, le verrier, troublé, souffla si fort dans son tube qu'il créa une bouteille monumentale. Il voulut la baptiser "Reine-Jeanne", mais la souveraine, par modestie, suggéra de l'appeler plus simplement "Dame-Jeanne".

  • L'explication linguistique (plus probable) : Les linguistes y voient plutôt une métaphore. La forme rebondie de la bouteille rappelait les formes généreuses des femmes de l'époque. De plus, il existe une dérivation possible de la ville persane de Damghan, célèbre pour sa production de verrerie, qui transitait par la route de la soie.

2. La Dame Jeanne (le bateau)

Changement de décor : quittons la table et la cave pour rejoindre les canaux de Cognac et de la Charente.

Histoire

La Dame Jeanne (majuscules, sans trait d'union et en italique) est une gabarre (ou gabare), une réplique authentique d'un bateau traditionnel en bois qui naviguait sur la Charente au XIXe siècle. Lancée dans les années 2000, elle a été construite pour faire revivre le patrimoine fluvial de la région de Cognac.

À l'époque héroïque, ces bateaux transportaient le sel, les canons de la marine royale de Rochefort, et surtout les fûts de cognac (les célèbres "barriques").

Caractéristiques techniques

Ce fier navire de bois répond à des critères de construction très précis, adaptés à la navigation en eau douce et peu profonde :

CaractéristiqueSpécificité de la gabarre Dame Jeanne
Type de coqueFond plat (sole) pour glisser sur les hauts-fonds de la Charente.
MatériauConstruite majoritairement en bois de chêne, robuste et traditionnel.
LongueurEnviron 21 mètres de long.
Largeur (Maître-bau)Près de 4,50 mètres, offrant une grande stabilité.
Capacité d'embarquementConçue aujourd'hui pour accueillir jusqu'à 70 passagers en balade touristique.
PropulsionÀ l'origine à la voile ou halée (tirée par des chevaux ou des hommes depuis la rive), la version moderne dispose d'un moteur pour la sécurité des visites.

Finalement, le lien entre les deux n'est pas si lointain... Il n'est pas rare qu'après avoir voyagé à bord d'une gabarre comme la Dame Jeanne, on finisse par déguster un vieux spiritueux qui a vieilli, un temps, dans une dame-jeanne en verre !

samedi 5 septembre 2026

Un jour, une expression : Depuis belle lurette



Depuis belle lurette

Sens et signification

"Depuis belle lurette" signifie depuis très longtemps, il y a bien longtemps, ou depuis une époque reculée. On l'utilise pour insister sur une longue durée écoulée depuis un événement.

Origine et étymologie

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, "lurette" n'est pas le prénom d'une dame particulièrement ancienne ! C'est en réalité le résultat d'une contraction et d'une déformation linguistique apparues au XIXe siècle.

À l'origine, on disait "une belle heurette", le mot "heurette" étant tout simplement le diminutif d'« heure » (une petite heure) en vieux français et dans certains parlers régionaux (comme en Normandie ou en Lorraine). Avec le temps, par liaison et mauvaise prononciation populaire, "une belle heurette" est devenue "une belle lurette".

Quant à l'adjectif "belle", il ne désigne pas la beauté esthétique, mais sert à intensifier la durée (exactement comme lorsqu'on dit "il a attendu une bonne heure" ou "il y a une belle trotte"). Littéralement, cela signifiait donc "depuis une bonne petite heure", avant de prendre par hyperbole le sens de "depuis une éternité".

Registre et nuances

  • Registre : Familier à courant. Elle apporte une touche de convivialité et de gouaille à la conversation.

  • Nuance : C'est une expression un brin nostalgique ou complice. Elle insiste de façon un peu exagérée sur le temps qui passe, souvent avec une nuance d'évidence (« mais enfin, on le sait depuis belle lurette ! »).

Exemples d'utilisation

  • « Ce vieux canapé ? Il a été jeté depuis belle lurette ! »

  • « On ne s'est pas revus depuis belle lurette, il faut absolument qu'on se planifie un dîner. »

Expressions synonymes en français

Le français adore étirer le temps avec des images fortes :

  • Depuis la nuit des temps.

  • Depuis l'an quarante.

  • Il y a un bail.

  • Depuis Mathusalem.

  • Depuis que le monde est monde.

Équivalents dans d'autres langues

Chaque culture a sa propre façon de mesurer le temps qui passe de manière démesurée :

  • Anglais : For ages (depuis des âges) ou for donkey's years (depuis des années d'âne — une expression amusante qui vient probablement d'un jeu de mots sur la longueur des oreilles de l'animal).

  • Italien : Da una vita (depuis une vie) ou da tempo immemorabile (depuis un temps immémorial).

  • Espagnol : Desde hace una eternidad ou desde los tiempos de Maricastaña (depuis l'époque de Marie-Châtaigne, un personnage légendaire très ancien).

Variantes et dérivés

  • Il y a belle lurette : C'est la variante logique pour situer l'action dans le passé plutôt que pour marquer la continuité (« Il y a belle lurette que j'ai fini ce livre »).

  • L'expression est tellement figée que le mot "lurette" n'existe absolument nulle part ailleurs dans la langue française. On ne peut rien faire "pendant" une lurette !

Usage contemporain

Bien qu'elle soit ancienne, l'expression n'a pas pris une ride. Elle reste extrêmement vivante dans le langage parlé quotidien. Elle a un côté un peu rétro et chaleureux qui fait qu'on l'affectionne toujours autant, toutes générations confondues, pour éviter la monotonie d'un simple "depuis longtemps".