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dimanche 19 février 2023

Citation de la semaine 8

 


"La vie est un voyage, dont le but n'est pas d'arriver au tombeau en parfaite condition, mais plutôt en roulant, en dérapant, en glissant, en dérapant, en tombant et en roulant encore, en longeant toujours le bord de la route, sans jamais savoir où on va, mais en sachant que, quoiqu'il arrive, il y aura toujours de la route devant nous." (Roald Dahl)

dimanche 15 janvier 2023

Citation de la semaine 3

 


'Continue d'avancer, ne t'arrête pas. Car avancer c'est aller vers la perfection. Marche sans craindre les épines ou les pierres tranchantes dont est parsemé le sentier de la Vie.' 

Khalil Gibran

'La voix de l'éternelle sagesse'


lundi 2 janvier 2023

jeudi 1 novembre 2018

Sermon pour la fête de la Toussaint - François-Marie Luzel




SERMON

POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT

Annales de Bretagne - IX, 1893 (p. 1-17).

F.-M. LUZEL


LE PREMIER NOVEMBRE

(Traduction littérale)



Je ne connais pas l’auteur de ce sermon burlesque, qui est une satire, parfois spirituelle, de la manière dont se comportaient en chaire quelques-uns de nos anciens curés de campagne. Il doit avoir été écrit dans le Léon ; la langue l’indique suffisamment, et il m’a été donné d’ailleurs par un de mes amis, qui se l’était procuré à Landerneau, mais en ignorait également l’auteur. Ne serait-ce pas Le Laë, l’auteur du Michel-Morin breton, qui est mort sénéchal à Landerneau, en 1791. C’est bien son genre d’esprit et aussi sa langue. Il y a, certainement, de l’exagération, mais pas autant que l’on serait porté à le croire, et, il y a quarante ou quarante-cinq ans, j’ai entendu, dans nos campagnes, des sermons bretons qui ne le cédaient guère à celui-ci, en fait de burlesque.


Mes chers paroissiens, l’année passée, jour pour jour, je vous ai dit beaucoup de choses bonnes à faire et à conserver dans vos cœurs. Mais vous les avez oubliées, ou vous ne voulez pas suivre mes conseils. Aujourd’hui, je vous répéterai mon sermon de la dernière fète (de la Toussaint), avec des choses nouvelles que j’y ai ajoutées, cette année.
Nous devons, en ce jour, prier les saints qui sont au ciel de nous prêter la main et de nous aider à monter au ciel. Pour obtenir pareille chose, il ne suffit pas de remuer les lèvres, à l’église, et de recevoir l’extrême-onction, avant la mort ; il faut se garder du péché et offrir à Dieu de bonnes œuvres, autrement, saint Pierre, le portier (du ciel), ne vous ouvrira pas.
Vous savez bien qu’il y a eu des saints en tout pays, en tout temps et de toute condition. Saint Mathieu est un exemple pour nous. Celui-là a gagné le paradis, quoiqu’il eût été maltôtier, dans sa jeunesse. Un jour, l’or qu’il avait dans ses sacs fut changé en feuilles sèches par le Seigneur Jésus, qui était Dieu ; alors il se convertit et fit grande pénitence, jusqu’à sa mort. Il donna son bien aux pauvres et devint mendiant. En cet état, Mathieu mangeait la nourriture qu’on lui donnait, dans les maisons (où il mendiait), et conservait l’argent qu’il recevait, pour le donner à un prêtre, afin d’obtenir des messes. Quand il devint vieux, il ne pouvait plus courir le pays, et souvent il n’avait d’autre nourriture que des vers et de l’herbe. Mais la pourriture s’étant mise dans ses pauvres pieds, le saint fut nourri par un corbeau de mer (cormoran), qui lui apportait un poisson, tous les jours, et un de ses doigts s’apostumait, chaque jour, à midi. Il ne mourut pas comme le commun des hommes ; il monta au ciel, à califourchon sur son doigt, auquel des ailes avaient été données par le Seigneur Dieu. Le corbeau de mer volait devant, avec une chandelle sur sa queue, pour éclairer le chemin. C’est ce que vous ne feriez pas, vous ! La passion de l’argent, l’ivrognerie, la lubricité sont les causes de la perte de vos âmes !
Il est vrai que vous allez à la messe, les dimanches et fêtes observées ; mais les jeunes hommes lorgnent les jeunes filles, et les imbéciles dorment, comme le fait toujours Joseph Kerboriou, le veau. Quand vous vous en retournez de la messe, vos cœurs se fendraient, s’il vous fallait donner un liard aux pauvres qui sont à la porte de l’église ; vous aimez mieux creuser un trou en terre, pour y enfouir vos péchés, ou vider vos bourses dans la maison du tavernier.
C’est en vain que vous amassez du bien, si vous n’en donnez une part à Dieu, c’est-à-dire à l’église et aux prêtres, établis par Dieu pour prêcher l’Évangile et ramener les hommes à leurs devoirs. Pour une modique aumône, un sou donné à l’église, vous avez au ciel un trésor de cent sous. Suivez l’exemple de Nonn Kerdroubar, qui mourut il y a dix-huit mois : quand il faisait son beurre, il en portait la douzième partie au presbytère, et ses six vaches étaient les plus belles de la paroisse. Quand on tuait un cochon chez lui, Nonna (sa femme) en donnait à ma cuisinière deux grands morceaux, un gras et un maigre, sans parler des boudins et des boyaux. Chaque fois qu’une de ses vaches vêlait, Nonn donnait un cierge à saint Fiacre, et apprenez que ses vaches avaient plus de veaux que celles des autres. Après la moisson, Nonn m’apportait un sac de blé blanc et un sac de blé noir. À sainte Nonn, sa marraine, il donnait du chanvre. Avant de mourir, il a institué une messe par semaine pour son âme. C’est ainsi qu’il suivit toujours l’exemple de sainte Nonn, qui donnait ses vêtements aux pauvres qu’elle trouvait sur les routes. Un jour, elle donna tous ses vêtements, à l’exception de sa chemise, à un vieux mendiant et à sa femme. Mais, en s’en retournant à son couvent, elle rencontra en route monsieur saint Houardon, qui, appuyé sur son bâton, cherchait du pain avec un bissac. Dès que le saint, qui était un grand ennemi de la luxure, vit une jolie fille en chemise, il crut que c’était une coureuse, une fille de mauvaises mœurs, qui venait de commettre un adultère. Alors, il tomba sur elle, à coups de bâton, si bien que sainte Nonn faillit en mourir. Mais la Vierge ne permit pas que pérît (ainsi) une telle sainte, le modèle des jeunes filles, sur la terre. Dans un songe, la mère du Seigneur Jésus révéla à la religieuse une herbe qui se trouvait auprès d’une fontaine. Ayant fait bouillir dans de l’eau cette herbe, moulue, la religieuse but l’eau, appliqua l’herbe sur sa blessure, et, à l’instant, elle se trouva guérie. Ce n’est pas pour vous que la Vierge ferait un pareil miracle !
Il faut que vous fassiez dire des messes pour vos pères qui sont dans le purgatoire ; de la sorte, vos enfants, après votre mort, feront aussi dire des messes pour vous. Aujourd’hui, sachez-le bien, les âmes pécheressesreviennent sur la terre, plus nombreuses que les feuilles sèches dans les bois. Elles vont visiter leur maison d’autrefois et les lieux qu’elles ont aimés et où elles ont péché. Quand vous entendrez la Mort frapper à votre porte, au milieu de la nuit, alors vous tremblerez, parce que vous ne saurez pas pour qui elle frappe. Le corps deviendra froid et sera porté au cimetière, dans un tombereau traîné par un cheval qui n’a pas de chair sur ses os blancs. Quand vous reviendrez sur la terre, après votre mort, pour voir vos enfants, ils vous auront oubliés, comme vous oubliez aujourd’hui vos parents (défunts).
Cette nuit, n’éteignez pas votre feu, à cause des âmes qui aiment à venir se chauffer au foyer, car leur tombe est froide, sous la terre : n’ôtez rien de dessus votre table, après le repas du soir, ni nourriture ni boisson, pour que vos morts trouvent à manger et à boire, s’ils ont faim ; donnez largement l’aumône aux pauvres qui viennent chanter au seuil de votre porte, car ce sont les âmes qui les font parler ; si vous entendez une voix plaintive dans votre maison, c’est une âme qui demande les prières de l’Église, et ne tardez pas à commander une messe pour retirer votre père ou votre mère du Purgatoire.
Écoutez, paroissiens : Il y a longtemps, mourut dans cette paroisse un chapelier nommé Kergarel, et surnommé le Tondeur, à cause de son avarice. Pourtant, avant de mourir, il donna des aumônes à l’Église et aux pauvres, fit une courte pénitence, demanda l’extrême-onction et recommanda à son fils de faire dire des messes pour son âme. Mais, comme il regretta ses aumônes, saint Pierre ne lui ouvrit pas la porte du Paradis, et Kergarel alla au Purgatoire. Si le père était avare, plus avare encore était le fils, qui en serait mort, s’il avait perdu seulement un liard. Après la mort de son père, il ne voulut donner de l’argent ni pour le cercueil fourni par le charpentier, ni pour un linceul pour ensevelir le corps, et son cœur se fendit lorsqu’au sortir du cimetière il lui fallut donner à manger aux parents qui étaient venus à l’enterrement. Il ne paya la sonnerie des glas que sur l’intervention du sergent, et il n’obéit pas à son père, qui lui avait recommandé de faire dire des messes pour son âme. Le pauvre père endura des souffrances cruelles à cause de l’avarice de son fils. La nuit de la fête des âmes (le jour des morts), l’âme de Kergarel se rendit dans sa maison d’autrefois, où elle ne trouva ni feu au foyer, ni nourriture sur la table. Alors, pour réveiller son fils, elle fit un grand bruit, avec un marteau, et lui recommanda de nouveau de faire dire des messes pour elle. Mais, le mauvais fils n’obéit pas encore à son père, et le soir, M. saint Louis, le parrain de son père, mit le fils dans le Purgatoire, à la place de son père, et Kergarel revint sur la terre, sous la forme de son fils. Il paya le sonneur de cloches et le charpentier et M. le Recteur, afin de remonter sans délai au Paradis. Jean Kergarel le jeune endura des souffrances cruelles, dans le Purgatoire. Un démon l’attira à lui, ayant au cou une chaîne de fer, et il fut placé dans la fumée noire. Le feu de l’Enfer est plus chaud que la braise ardente, sur la terre. L’avare ne pouvait plus souffler, hurlant et sautant comme un chien enragé. Son corps suait le sang, la moëlle bouillait dans ses os, et il demeura dans ces peines cruelles trois jours et trois nuits, pendant que son père était à sa place sur la terre. Quand il revint à la maison, il donna tous ses biens à l’Église et il fit grande pénitence, en mendiant son pain, jusqu’à sa mort.
Sachez-le bien, chers paroissiens, jamais Dieu ne laisse personne mourir de faim, car un jour le Christ nourrit cinq mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants, avec deux truites et une tourte de pain. C’est un grand péché de travailler le dimanche et aussi les jours de fête, comme il nous a été déclaré par le seigneur Jésus. Celui-ci voyageant dans la Cornouaille, en prêchant l’Évangile, arriva un jour à Huëlgoat, et étant entré dans l’église, pour prier avant la messe, il y vit des gens de toute sorte qui vendaient, achetaient et buvaient, en attendant la messe. Jésus les frappa avec son bâton, qui était long et gros, et les marchands se retirèrent tous, à l’exception des tailleurs, qui essayèrent de le piquer avec leurs aiguilles. Mais, par un miracle étonnant, leurs aiguilles entrèrent dans leurs propres chairs. Les tailleurs se retirèrent alors, en gémissant et en sautant, et beaucoup d’entre eux devinrent lépreux. Depuis ce jour-là, les tailleurs aiment mieux aller au cabaret qu’à l’église.
L’ivrognerie est la mère d’un grand nombre de péchés. Avez-vous donc trop d’argent ? Videz votre bourse, alors, en faisant l’aumône, car, quand vous êtes ivres, vous commettez des adultères et abusez des filles. Dans sa jeunesse, le seigneur Priam (c’est Œdipe) alla au cabaret, après la messe, et s’étant enivré, il tua son père et se maria avec sa mère et eut d’elle quatre fils et trois filles, et, au bout de sept ans ou un peu plus, sa femme, qui était sa mère, mourut, et, dans un songe, son père lui reprocha sa mort et souhaita qu’il devînt aveugle. Alors, il eut un grand repentir, et il quitta son pays avec ses trois filles, ses fils étant devenus cacous (lépreux). Priam pleura tant qu’il en devint aveugle. Il fut un peu consolé par ses filles, qui le conduisaient ; cependant la colère de Dieu n’était pas encore tombée. Ses filles désirèrent avoir maris. L’aînée dit à ses deux sœurs : « Nous avons perdu tous nos biens ; personne ne nous regarde et nous sommes comme des mendiantes conduisant un aveugle. Si vous le trouvez bon, nous achèterons du vin, et, quand il sera ivre, chacune de nous dormira avec lui, à son tour. » L’avis fut trouvé bon par les deux autres, et l’aînée dormit avec son père, la première nuit ; le lendemain, la puînée, puis la troisième. Les trois filles devinrent enceintes. L’enfant de la première fut bossu, celui de la seconde boîteux et celui de la troisième sourd. Dans un songe, le père connut son nouveau péché. Alors, il renvoya ses filles maudites, et, seul désormais, sans avoir même un chien, il marcha par le pays, jusqu’à l’heure de sa mort. Par cet exemple, il nous est montré que le péché est toujours puni[1].
Au mois d’octobre, on sème le blé et pendant le carême, on fait pénitence. Aujourd’hui, nous prierons tous les saints pour les âmes des morts. Priez, priez encore Dieu d’avoir pitié de vous.
Je me rappelle que Annaïc Gwisarn a perdu sa génisse. Il faut que celui qui l’a trouvée la ramène à cette pauvre femme, et vous devez même la chercher, si elle n’est pas encore retrouvée. Ce sera une bonne œuvre, le jour du jugement dernier.
La truie de Tanguy Kerfaohir et ses six petits pourceaux ont été mangés par les loups, dans le bois qui est voisin du champ de la Motte. Il faut que vous alliez, avec vos chiens et vos fusils, tuer ces loups-là, ou vous perdrez tout votre bétail, cet hiver. Jacques Kergribet, pourquoi n’envoies-tu pas ton dernier enfant au catéchisme ? Tu le laisses flâner, toute la journée, par les chemins, chercher des nids et faire le polisson. Tu laisses aussi ta fille aînée aller au bois avec les garçons ; je te l’avais pourtant défendu, et la voilà, à présent enceinte ! Tête légère ! homme sans pudeur !
Mes chers frères, retenez bien mes paroles et suivez mes conseils : pour faire de bon beurre, il faut battre fort la crème. C’est ainsi que j’agis avec vous ; je frappe sur vous, pour que vous deveniez meilleurs. Vous êtes tous mes enfants : suivant saint Jean, dans son évangile, je suis le garçon vacher, et vous êtes mon bétail : cheval, jument, poulain, pouliche, âne, ânesse, ânon, bœuf, vache, taureau, veau, génisse, bélier, brebis, agneau, bouc, chèvre, chevreau, pourceau, truie ; le chien est le moine.
Je veux vous parler encore de la lubricité. Si vous vous rappeliez ce que je vous ai dit, l’an passé, vous reconnaîtriez que mes paroles ne sont pas du radotage, et vous accourriez m’écouter. Nos corps sont les temples du Saint-Esprit, et il ne faut pas les souiller. Recommandez bien à vos filles de se rendre à la maison. Souvent elles deviennent des ribaudes, comme l’était Marguerite Hesked. Cet hiver, elle a échangé ses haillons contre les vêtements des drôlesses des grandes villes. Cette drôlesse est habillée aujourd’hui comme une dame ; mais levez son jupon traînant et vous verrez les souillures du péché. Jean Hesked, vieux crapaud, poison de l’enfer, si tu avais coupé (dans la haie) une gaule de frêne, pour frotter le dos et le ventre de ta sœur, elle serait encore parmi nous.
Tankerru ! (feu rouge !) tu mets du tabac moulu (tabac à priser) dans ton nez de cochon, pendant que je parle de toi ! Si je t’attrape, ver de terre, tu verras comme je secoue les poux. Et dites encore que mes paroles sont du radotage, quand ma prédiction s’est accomplie ! Qui vous a appris, Anne Kerbri, qu’elle était enceinte, celle qui est, à présent, la femme de Jacques Malard ? N’est-ce pas moi ? Et si je n’en avais parlé à Jacques, Anne ne serait pas encore mariée. Fuyez le péché ; évitez les désirs impudiques ; imitez l’exemple admirable d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Abraham était un joli garçon. Pendant qu’il demeurait avec ses parents, vint une servante dans leur maison. Elle s’appelait Agar[2], parce qu’elle était toujours portée à la lubricité, et elle sollicita Abraham de pécher avec elle ; mais le saint homme renvoya la fille, en lui donnant vingt coups de pied au derrière, et si un ange n’était venu de la part de Dieu apporter de la nourriture à Agar et à ses enfants, dans le désert, ils seraient morts de faim.
Écoutez, à présent, le grand miracle dont Isaac fut le sujet. Il y avait longtemps qu’il était marié à Sarah, et ils n’avaient pas d’enfants. Un soir, voilà qu’un ange vint dans leur maison, sous l’apparence d’un mendiant. Isaac l’invite à souper avec sa femme et lui, et, après le repas, l’ange dit : « — Je vous le dis, en vérité, avant que le chêne reverdisse de nouveau, Sarah donnera le jour à un fils. » — Isaac rit, en entendant cela et dit : — C’est ridicule ! — Cependant, Sarah accoucha, au temps prédit, bien qu’elle fût fort âgée.
Il ne se commettrait pas tant de grands péchés, si les garçons et les filles n’entraient pas ensemble dans les bois et les sentiers couverts (obscurs), en s’en revenant des pardons.
Cependant Dieu tire le bien du mal. En voici un exemple : Un homme avait pour valet un démon, donné par le vieux Guillou (le diable) lui-même. Cet homme (le valet) obéissait en toute chose à son maître, non marié et aimant le plaisir, et l’aidait à gâter les plus jolies filles du pays. Mais, s’étant repenti et ayant eu honte de la vie qu’il menait, il se convertit et voulut congédier son valet. Un jour qu’ils se promenaient ensemble au bord d’une rivière, le maître dit à son valet : « Regardez l’eau. » Et il lâcha aussitôt un pet, qui n’était pas inodore, et qui ne sentait pas non plus la rose, et dit à son valet : — « Cours après, vite, et rapporte-le moi ! » Et le démon sauta dans l’eau et fut noyé !
Ah ! ha ! ha !… Voilà un sermon qui n’est pas pour vous faire pleurer, je crois !
Tremblez ! Les vers sont dans vos corps impurs ! Vous puez le péché ! Hâtez-vous de faire pénitence, et vous monterez tout droit au Ciel, ce que je vous souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !

Aller↑ C’est l’histoire des filles de Loth, avec cette différence que, dans la Bible, elles ne sont que deux, et qu’il n’est pas dit que leurs enfants naquissent infirmes.
Aller↑ A gar, qui aime.

dimanche 23 septembre 2018

Automne - Albert Samain

AUTOMNE

Le vent tourbillonnant, qui rabat les volets,
Là-bas tord la forêt comme une chevelure.
Des troncs entrechoqués monte un puissant murmure
Pareil au bruit des mers, rouleuses de galets.

L’automne qui descend les collines voilées
Fait, sous ses pas profonds, tressaillir notre cœur ;
Et voici que s’afflige avec plus de ferveur
Le tendre désespoir des roses envolées.

Le vol des guêpes d’or qui vibrait sans repos
S’est tu ; le pêne grince à la grille rouillée ;
La tonnelle grelotte et la terre est mouillée,
Et le linge blanc claque, éperdu, dans l’enclos.

Le jardin nu sourit comme une face aimée
Qui vous dit longuement adieu, quand la mort vient ;
Seul, le son d’une enclume ou l’aboiement d’un chien
Monte, mélancolique, à la vitre fermée.

Suscitant des pensers d’immortelle et de buis,
La cloche sonne, grave, au cœur de la paroisse ;
Et la lumière, avec un long frisson d’angoisse,
Écoute au fond du ciel venir des longues nuits.

Les longues nuits demain remplaceront, lugubres,
Les limpides matins, les matins frais et fous,
Pleins de papillons blancs chavirant dans les choux
Et de voix sonnant clair dans les brises salubres.

Qu’importe, la maison, sans se plaindre de toi,
T’accueille avec son lierre et ses nids d’hirondelle,
Et, fêtant le retour du prodigue près d’elle,
Fait sortir la fumée à longs flots bleus du toit.

Lorsque la vie éclate et ruisselle et flamboie,
Ivre du vin trop fort de la terre, et laissant
Pendre ses cheveux lourds sur la coupe du sang,
L’âme impure est pareille à la fille de joie.

Mais les corbeaux au ciel s’assemblent par milliers,
Et déjà, reniant sa folie orageuse,
L’âme pousse un soupir joyeux de voyageuse
Qui retrouve, en rentrant, ses meubles familiers.

L’étendard de l’été pend noirci sur sa hampe.
Remonte dans ta chambre, accroche ton manteau ;
Et que ton rêve, ainsi qu’une rose dans l’eau,
S’entr’ouvre au doux soleil intime de la lampe.

Dans l’horloge pensive, au timbre avertisseur,
Mystérieusement bat le cœur du Silence.
La Solitude au seuil étend sa vigilance,
Et baise, en se penchant, ton front comme une sœur.

C’est le refuge élu, c’est la bonne demeure,
La cellule aux murs chauds, l’âtre au subtil loisir,
Où s’élabore, ainsi qu’un très rare élixir,
L’essence fine de la vie intérieure.

Là, tu peux déposer le masque et les fardeaux,
Loin de la foule et libre, enfin, des simagrées,
Afin que le parfum des choses préférées
Flotte, seul, pour ton cœur dans les plis des rideaux.

C’est la bonne saison, entre toutes féconde,
D’adorer tes vrais dieux, sans honte, à ta façon,
Et de descendre en toi jusqu’au divin frisson
De te découvrir jeune et vierge comme un monde !

Tout est calme ; le vent pleure au fond du couloir ;
Ton esprit a rompu ses chaînes imbéciles,
Et, nu, penché sur l’eau des heures immobiles,
Se mire au pur cristal de son propre miroir :

Et, près du feu qui meurt, ce sont des Grâces nues,
Des départs de vaisseaux haut voilés dans l’air vif,
L’âpre suc d’un baiser sensuel et pensif,
Et des soleils couchants sur des eaux inconnues…
Magny-les-Hameaux, octobre 1894

samedi 8 septembre 2018

VI. Maladie et sacrifice



MALADIE ET SACRIFICE


Quand l’heure du dîner fut venue, Violette se leva, s’habilla et vint dans la salle où l’attendaient Agnella et Passerose. Ourson n’y était pas.
« Ourson n’est pas avec vous, mère ? demanda Violette.
— Je ne l’ai pas revu, dit Agnella.
— Ni moi, dit Passerose. Je vais le chercher. »
Elle alla dans la chambre d’Ourson ; elle le trouva assis près de son lit, la tête appuyée sur son bras.
« Venez, Ourson, venez vite ; on vous attend pour dîner.
— Je ne puis, dit Ourson d’une voix affaiblie ; j’ai la tête trop pesante. »
Passerose alla prévenir Agnella et Violette qu’Ourson était malade ; elles coururent toutes deux auprès de lui. Ourson voulut se lever pour les rassurer, mais il tomba sur sa chaise. Agnella lui trouva de la fièvre et le fit coucher. Violette refusa résolument de le quitter.
« C’est à cause de moi qu’il est malade, dit-elle : je ne le quitterai que lorsqu’il sera guéri. Je mourrai d’inquiétude si vous m’éloignez de mon frère chéri. »
Agnella et Violette s’installèrent donc près de leur cher malade. Bientôt le pauvre Ourson ne les reconnut plus ; il avait le délire ; à chaque instant il appelait sa mère et Violette, et il continuait à les appeler et à se plaindre de leur absence pendant qu’elles le soutenaient dans leurs bras.
Agnella et Violette ne le quittèrent ni jour ni nuit pendant toute la durée de la maladie : le huitième jour Agnella, épuisée de fatigue, s’était assoupie près du lit du pauvre Ourson, dont la respiration haletante, l’œil éteint, semblaient annoncer une fin prochaine. Violette, à genoux près de son lit et tenant entre ses mains une des mains velues d’Ourson, la couvrait de larmes et de baisers.
Au milieu de cette désolation, un chant doux et clair vint interrompre le lugubre silence de la chambre du mourant. Violette tressaillit. Ce chant si doux semblait apporter la consolation et le bonheur ; elle leva la tête et vit une Alouette perchée sur la croisée ouverte.
« Violette ! » dit l’Alouette.
Violette tressaillit.
« Violette, continua la petite voix douce de l’Alouette, aimes-tu Ourson ?
— Si je l’aime ! Ah ! je l’aime,… je l’aime plus que tout au monde, plus que moi-même.
— Rachèterais-tu sa vie au prix de ton bonheur ?
— Je la rachèterais au prix de mon bonheur et de ma propre vie !
— Écoute, Violette, je suis la fée Drôlette ; j’aime Ourson, je t’aime, j’aime ta famille. Le venin que ma sœur Rageuse a soufflé sur la tête d’Ourson doit le faire mourir… Cependant, si tu es sincère, si tu éprouves réellement pour Ourson le sentiment de tendresse et de reconnaissance que tu exprimes, sa vie est entre tes mains… Il t’est permis de la racheter ; mais souviens-toi que tu seras bientôt appelée à lui donner une preuve terrible de ton attachement, et que, s’il vit, tu payeras son existence par un terrible dévouement.
— Oh ! madame ! Vite, vite, dites-moi ce que je dois faire pour sauver mon cher Ourson ! Rien ne me sera terrible, tout me sera joie et bonheur si vous m’aidez à le sauver.
— Bien, mon enfant ; très bien, dit la fée. Baise-lui trois fois l’oreille gauche en disant à chaque baiser : « À toi… Pour toi… Avec toi… » Réfléchis encore avant d’entreprendre sa guérison. Si tu n’es pas prête aux plus durs sacrifices, il t’en arrivera malheur. Ma sœur Rageuse serait maîtresse de ta vie. »
Pour toute réponse, Violette croisa les mains sur son cœur, jeta sur la fée qui s’envolait un regard de tendre reconnaissance, et, se précipitant sur Ourson, elle lui baisa trois fois l’oreille en disant d’un accent pénétré : « À toi… Pour toi… Avec toi… » À peine eut-elle fini qu’Ourson poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, aperçut Violette, et, lui saisissant les mains, les porta à ses lèvres en disant :
« Violette,… chère Violette,… il me semble que je sors d’un long rêve ! Raconte-moi ce qui s’est passé… Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi es-tu pâlie, maigrie ?… Tes joues sont creuses comme si tu avais veillé,… tes yeux sont rouges comme si tu avais pleuré…
— Chut ! dit Violette ; n’éveille pas notre mère qui dort. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait dormi ; elle est fatiguée ; tu as été bien malade !
— Et toi, Violette, t’es-tu reposée ? »
Violette rougit, hésita.
« Comment aurais-je pu dormir, cher Ourson, quand j’étais cause de tes souffrances ? »
Ourson se tut à son tour ; il la regarda d’un œil attendri et lui baisa les mains. Il lui demanda encore ce qui s’était passé, elle le lui raconta ; mais elle était trop modeste et trop réellement dévouée pour lui révéler le prix que la fée avait attaché à sa guérison. Ourson n’en sut donc rien.
Ourson, qui se sentait revenu à la santé, se leva et, s’approchant doucement de sa mère, l’éveilla par un baiser. Agnella crut qu’il avait le délire ; elle cria, appela Passerose et fut fort étonnée quand Violette lui raconta comment Ourson avait été sauvé par la bonne petite fée Drôlette.
À partir de ce jour, Ourson et Violette s’aimèrent plus tendrement que jamais : ils ne se quittaient que lorsque leurs occupations l’exigeaient impérieusement.

mardi 4 septembre 2018

XIII. La récompense.



Le prince regarda Violette et soupira. Violette regarda le prince et sourit.

« Comme tu es beau, cher cousin ! Que je suis heureuse de t’avoir rendu ta beauté ! Moi, je vais verser quelques gouttes d’huile de senteur sur mes mains ; puisque je ne peux te plaire, je veux du moins t’embaumer », ajouta-t-elle en riant.

Et, débouchant le flacon, elle pria Merveilleux de lui en verser quelques gouttes sur le front et sur le visage. Le prince avait le cœur trop gros pour parler. Il prit le flacon et exécuta l’ordre de sa cousine. Aussitôt que l’huile eut touché le front de Violette, quelles ne furent pas sa joie et sa surprise en voyant tous ses poils disparaître et sa peau reprendre sa blancheur et sa finesse premières !

Le prince et Violette, en voyant la vertu de cette huile merveilleuse, poussèrent un cri de joie, et, courant vers l’étable où étaient la reine et Passerose, ils leur firent voir l’heureux effet de l’huile de la fée. Toutes deux partagèrent leur bonheur. Le prince Merveilleux ne pouvait en croire ses yeux. Rien désormais ne s’opposait à son union avec Violette, si bonne, si dévouée, si tendre, si bien faite pour assurer le bonheur de son cousin.

La reine songeait au lendemain, à son retour dans son royaume, qu’elle avait abandonné depuis vingt ans : elle aurait voulu que son fils, que Violette et qu’elle-même eussent des vêtements convenables pour une si grande cérémonie ; mais elle n’avait ni le temps ni les moyens de s’en procurer : il fallait donc conserver leurs habits de drap grossier et se montrer ainsi à leurs peuples. Violette et Merveilleux riaient de l’inquiétude de leur mère.

« Ne trouvez-vous pas, mère, que notre beau Merveilleux est bien assez paré de sa beauté, et qu’un habit somptueux ne le rendra ni plus beau ni plus aimable ?

– Et ne trouvez-vous pas, comme moi, mère, que la beauté de notre chère Violette la pare mieux que les plus riches vêtements ; que l’éclat de ses yeux l’emporte sur les plus brillantes pierreries ; que la blancheur de ses dents ferait pâlir les perles les plus belles ; que la richesse de sa blonde chevelure la coiffe mieux qu’une couronne de diamants ?

– Oui, oui, mes enfants, sans doute, vous êtes tous deux beaux et charmants ; mais un peu de toilette ne gâte rien ; quelques bijoux, un peu de broderie, de riches étoffes, ne feraient aucun tort à votre beauté. Et moi qui suis vieille…

– Mais pas laide, Madame, interrompit vivement Passerose ; vous êtes encore belle et aimable, malgré votre petit bonnet de fermière, votre jupe de drap rayé, votre corsage de camelot rouge et votre guimpe de simple toile. D’ailleurs, une fois rentrée dans votre royaume, vous achèterez toutes les robes qui vous feront plaisir. »

La soirée se passa ainsi gaiement et sans inquiétude de l’avenir. La fée avait pourvu à leur souper ; ils passèrent leur dernière nuit sur les bottes de paille de l’étable, et, comme ils étaient tous fatigués des émotions de la journée, ils dormirent si profondément que le jour brillait depuis longtemps et que la fée était au milieu d’eux avant qu’ils fussent éveillés.

Un léger hem ! hem ! de la fée les tira de leur sommeil ; le prince fut le premier à ouvrir les yeux : il se jeta aux genoux de la fée et lui adressa des remerciements tellement vifs qu’elle en fut attendrie.

Violette aussi était aux genoux de la fée, la remerciant avec le prince.

« Je ne doute pas de votre reconnaissance, leur dit la fée, mais j’ai beaucoup à faire ; on m’attend dans le royaume du roi Bénin, où je dois assister à la naissance du troisième fils de la princesse Blondine ; le fils doit être le mari de votre fille aînée, prince Merveilleux, et je tiens à le douer de toutes les qualités qui pourront le faire aimer de votre fille. Il faut que je vous mène dans votre royaume ; plus tard, je reviendrai assister à vos noces… Reine, continua-t-elle en s’adressant à Aimée qui venait de s’éveiller, nous allons partir immédiatement pour le royaume de votre fils ; êtes-vous prête, ainsi que votre fidèle Passerose ?

– Madame, répondit la reine avec un léger embarras, nous sommes prêtes à vous suivre, mais ne rougirez-vous pas de notre toilette si peu digne de notre rang ?

– Ce ne sera pas moi qui en rougirai, reine, répliqua la fée en souriant ; c’est vous qui seriez disposée à en rougir. Mais je puis porter remède à ce mal. »

En disant ces mots, elle décrivit avec sa baguette un cercle au-dessus de la tête de la reine, qui au même moment, se trouva vêtue d’une robe de brocart d’or, coiffée d’un chaperon de plumes rattachées par un cordon de diamants, et chaussée de brodequins de velours pailletés d’or.

La reine regardait sa robe d’un air de complaisance. « Et Violette ? dit-elle, et mon fils ? N’étendrez-vous pas sur eux vos bontés, Madame ?

– Violette ne me l’a pas demandé, ni votre fils non plus. Je suivrai en cela leurs désirs. Parlez, Violette, désirez-vous changer de costume ?

– Madame, répondit Violette en baissant les yeux et en rougissant, j’ai été heureuse sous cette simple robe de toile ; c’est dans ce costume que mon frère m’a connue, m’a aimée ; souffrez que je le conserve tant que le permettront les convenances, et que je le garde toujours en souvenir des heureuses années de mon enfance. »

Le prince remercia Violette en lui serrant tendrement les mains.

La fée approuva Violette d’un signe de tête amical, fit approcher son équipage qui attendait à quelques pas, y monta, et plaça près d’elle la reine, Violette, le prince et Passerose. En moins d’une heure, les alouettes franchirent les trois mille lieues qui les séparaient du royaume de Merveilleux ; tout le peuple et toute la cour, prévenus par la fée, attendaient dans les rues et dans le palais. À l’aspect du char, le peuple poussa des cris de joie qui redoublèrent lorsque, le char s’arrêtant sur la grande place du palais, on en vit descendre la reine Aimée, un peu vieillie sans doute, mais toujours jolie et gracieuse ; le prince Merveilleux dont la beauté et la grâce étaient rehaussées par la richesse de ses vêtements, éblouissants d’or et de pierreries : c’était encore une gracieuseté de la fée. Mais les acclamations devinrent frénétiques, lorsque le prince, prenant la main de Violette, la présenta au peuple. Son doux et charmant visage, sa taille fine et élégante, étaient encore embellis par la toilette dont la fée l’avait revêtue d’un coup de baguette. Sa robe était en dentelle d’or, son corsage, ses épaules et ses bras étaient ornés d’une foule d’alouettes en diamants, pas plus grosses que des oiseaux-mouches ; sur la tête, elle avait aussi une couronne de petites alouettes en pierreries de toutes couleurs. Son air doux et vif, sa grâce, sa beauté, lui gagnèrent tous les cœurs. On cria tant et si longtemps : Vive le roi Merveilleux ! vive la reine Violette ! que plusieurs personnes dans la foule en devinrent sourdes. La fée, qui ne voulait que joie et bonheur dans tout le royaume, les guérit tous, à la prière de Violette. Il y eut un grand repas pour la cour et pour le peuple. Un million trois cent quarante-six mille huit cent vingt-deux personnes dînèrent aux frais de la fée, et chacun emporta de quoi manger pendant huit jours. Pendant le repas, la fée partit pour aller chez le roi Bénin, promettant de revenir pour les noces de Merveilleux et de Violette. Pendant les huit jours que dura son absence, Merveilleux, qui voyait sa mère un peu triste de ne plus être reine, la pria avec tant d’instance d’accepter le royaume de Violette, qu’elle consentit à y régner, à la condition toutefois que le roi Merveilleux et la reine Violette viendraient tous les ans passer trois mois chez elle.

La reine Aimée, avant de quitter ses enfants, voulut assister à leur union. La fée Drôlette, plusieurs fées et génies de ses amis furent convoqués aux noces. Ils eurent tous des présents magnifiques, et ils furent si satisfaits de l’accueil que leur avaient fait le roi Merveilleux et la reine Violette, qu’ils promirent de revenir toutes les fois qu’ils seraient appelés. Deux ans après, ils reçurent tous une nouvelle invitation pour assister à la naissance du premier enfant des jeunes époux. Violette mit au jour une fille qui fut, comme son père et sa mère, une merveille de bonté et de beauté.

Le roi et la reine ne purent exécuter la promesse qu’ils avaient faite à leur mère. Un des génies qui avait été invité aux noces de Merveilleux et de Violette, et qui s’appelait Bienveillant, trouva à la reine Aimée tant de douceur, de bonté et de beauté qu’il l’aima ; il alla la visiter plusieurs fois quand elle fut dans son nouveau royaume ; se voyant affectueusement accueilli par la reine, il l’enleva un beau jour dans un tourbillon. La reine Aimée pleura un peu, mais comme elle aimait aussi le génie, elle se consola promptement et consentit à l’épouser. Le roi des génies lui accorda, comme présent de noces, de participer à tous les privilèges de son mari, de ne jamais mourir, de ne jamais vieillir, de se transporter en un clin d’œil partout où elle voudrait. Elle usa souvent de cette faculté pour voir son fils et ses petits-enfants. Le roi et la reine eurent huit fils et quatre filles ; tous sont charmants ; ils seront heureux sans doute, car ils s’aiment tendrement ; et leur grand-mère, qui les gâte un peu, dit-on, leur fait donner par leur grand-père, le génie Bienveillant, tout ce qui peut contribuer à leur bonheur.

Passerose qui était tendrement attachée à la reine Aimée, l’avait suivie dans son nouveau royaume ; mais quand le génie enleva la reine dans un tourbillon, Passerose, se voyant oubliée et ne pouvant la suivre, fut si triste de l’isolement dans lequel la laissait le départ de sa chère maîtresse, qu’elle pria la fée Drôlette de la transporter près du roi Merveilleux et de la reine Violette. Elle y resta pour soigner leurs enfants, auxquels elle racontait souvent les aventures d’Ourson et de Violette ; elle y est encore, dit-on, malgré les excuses que lui firent le génie et la reine de ne l’avoir pas fait entrer dans le tourbillon.

« Non, non, leur répondit Passerose ; restons comme nous sommes. Vous m’avez oublié une fois, vous pourriez bien m’oublier encore. Ici, mon cher Ourson et ma douce Violette n’oublient jamais leur vieille bonne. Je les aime ; je leur resterai. Ils m’aiment, ils me garderont. »

Quant au fermier, à l’intendant, au maître de forge, qui avaient été si cruels envers Ourson, ils furent sévèrement punis par la fée Drôlette.

Le fermier fut dévoré par un ours quelques heures après avoir chassé Ourson.

L’intendant fut chassé par son maître pour avoir fait lâcher les chiens, qu’on ne put jamais retrouver. La nuit même, il fut piqué par un serpent venimeux, et expira quelques instants après.

Le maître de forge ayant réprimandé trop brutalement ses ouvriers, ils se saisirent de lui et le précipitèrent dans le fourneau ardent, où il périt en quelques secondes.

lundi 3 septembre 2018

XII. Le combat.



Violette allait répondre, lorsqu’une espèce de mugissement se fit entendre dans l’air. On vit descendre lentement un char de peau de crocodile, attelé de cinquante énormes crapauds. Tous ces crapauds soufflaient, sifflaient et auraient lancé leur venin infect, si la fée Drôlette ne le leur eût défendu.

Quand le char fut à terre, il en sortit une grosse et lourde créature : c’était la fée Rageuse ; ses gros yeux semblaient sortir de sa tête ; son large nez épaté couvrait ses joues ridées et flétries ; sa bouche allait d’une oreille à l’autre ; quand elle l’ouvrait, on voyait une langue noire et pointue qui léchait sans cesse de vilaines dents écornées et couvertes d’un enduit de bave verdâtre. Sa taille, haute de trois pieds à peine, était épaisse ; sa graisse flasque et jaune avait principalement envahi son gros ventre tendu comme un tambour ; sa peau grisâtre était gluante et froide comme celle d’une limace ; ses rares cheveux rouges tombaient de tous côtés en mèches inégales le long d’un cou plissé et goitreux ; ses mains larges et plates semblaient être des nageoires de requin. Sa robe était en peaux de limaces et son manteau en peaux de crapauds. Elle s’avança lentement vers Ourson, que nous appellerons désormais de son vrai nom, le prince Merveilleux. Elle s’arrêta en face de lui, jeta un coup d’œil furieux sur la fée Drôlette, un coup d’œil de triomphe moqueur sur Violette, croisa ses gros bras gluants sur son ventre énorme, et dit d’une voix aigre et enrouée :

« Ma sœur l’a emporté sur moi, prince Merveilleux. Il me reste pourtant une consolation ; tu ne seras pas heureux, parce que tu as retrouvé ta beauté première aux dépens du bonheur de cette petite sotte qui est affreuse, ridicule, et dont tu ne voudras plus approcher. Oui, oui, pleure, ma belle Oursine ; tu pleureras longtemps et tu regretteras amèrement, si tu ne le regrettes déjà, d’avoir donné au prince Merveilleux ta belle peau blanche.

– Jamais, Madame, jamais ; mon seul regret est de n’avoir pas su plus tôt ce que je pouvais faire pour lui témoigner ma reconnaissance. »

La fée Drôlette, dont le visage avait pris une expression de sévérité et d’irritation inaccoutumée, brandit sa baguette et dit :

« Silence, ma sœur ; vous n’aurez pas longtemps à triompher du malheur de Violette ; j’y porterai remède ; son dévouement mérite récompense.

– Je vous défends de lui venir en aide sous peine de ma colère.

– Je ne redoute pas votre colère, ma sœur, et je dédaigne de vous en punir.

– M’en punir ! tu oses me menacer ? » Et, sifflant bruyamment, elle fit approcher son équipage, remonta dans son char, s’enleva et voulut fondre sur Drôlette pour l’asphyxier par le venin de ses crapauds. Mais Drôlette connaissait les perfidies de sa sœur ; ses alouettes fidèles tenaient le char à sa portée ; elle sauta dedans. Les alouettes s’élevèrent, planèrent au-dessus des crapauds, et s’abaissèrent rapidement sur eux ; ceux-ci, malgré leur pesanteur, esquivèrent le coup en se jetant de côté, ils purent même lancer leur venin sur les alouettes les plus rapprochées qui moururent immédiatement ; la fée les détela avec la rapidité de la foudre, s’éleva encore et vint retomber si adroitement sur les crapauds, que les alouettes leur crevèrent les yeux avec leurs griffes avant que Rageuse eût le temps de secourir son armée. Les cris des crapauds, les sifflements des alouettes faisaient un bruit à rendre sourd ; aussi la fée Drôlette eut-elle l’attention de crier à ses amis, qui regardaient le combat avec terreur : « Éloignez-vous et bouchez-vous les oreilles ». Ce qu’ils firent immédiatement. Rageuse tenta un dernier effort ; elle dirigea ses crapauds aveugles vers les alouettes afin de les prendre en face et de leur lancer du venin ; mais Drôlette s’élevait, s’élevait toujours ; Rageuse restait toujours au-dessous. Enfin, ne pouvant contenir sa colère, elle s’écria : « Tu es soutenue par la reine des fées, une vieille drôlesse que je voudrais voir au fond des enfers ! »

À peine eut-elle prononcé ces paroles, que son char retomba pesamment à terre ; les crapauds crevèrent, le char disparut ; Rageuse resta seule sous la forme d’un gros crapaud. Elle voulut parler, elle ne put que mugir et souffler ; elle regardait avec fureur Drôlette et ses alouettes, le prince Merveilleux, Violette et Agnella, mais son pouvoir était détruit.

La fée Drôlette abaissa son char, descendit à terre et dit :

« La reine des fées t’a punie de ton audace, ma sœur. Repens-toi si tu veux obtenir ta grâce. »

Pour toute réponse, le crapaud lança son venin, qui, heureusement, n’atteignit personne. Drôlette étendit vers lui sa baguette.

« Je te commande de disparaître et de ne plus jamais te montrer aux yeux du prince, de Violette et de leur mère. »

À peine avait-elle achevé ces mots, que le crapaud disparut sans qu’il restât le moindre vestige de son attelage et de son char. La fée Drôlette demeura pendant quelques instants immobile ; elle passa la main sur son front, comme pour en chasser une triste pensée, et, s’approchant du prince Merveilleux, elle lui dit :

« Prince, le titre que je vous donne vous indique votre naissance : vous êtes le fils du roi Féroce et de la reine Aimée, cachée jusqu’ici sous l’apparence d’une modeste fermière. Le nom de votre père indique assez son caractère ; votre mère l’ayant empêché de tuer son frère Indolent et sa belle-sœur Nonchalante, il tourna contre elle sa fureur : ce fut moi qui la sauvai dans une nuée avec sa fidèle Passerose. Et vous, princesse Violette, votre naissance égale celle du prince Merveilleux ; votre père et votre mère sont ce même roi Indolent et cette reine Nonchalante, qui, sauvés une fois par votre mère, finirent par périr victimes de leur apathie.

Depuis ce temps le roi Féroce a été massacré par ses sujets qui ne pouvaient plus supporter son joug cruel ; ils vous attendent, prince, pour régner sur eux ; je leur ai révélé votre existence, et je leur ai promis que vous prendriez une épouse digne de vous. Votre choix peut s’arrêter sur une des douze princesses que votre père retenait captives après avoir égorgé leurs parents ; toutes sont belles et sages, et toutes vous apportent en dot un royaume. »

La surprise avait rendu muet le prince Merveilleux ; aux dernières paroles de la fée, il se tourna vers Violette, et, la voyant pleurer :

« Pourquoi pleures-tu, Violette ? Crains-tu que je rougisse de toi, que je n’ose pas témoigner devant toute ma cour la tendresse que tu m’inspires, que je cache ce que tu as fait pour moi, que j’oublie les liens qui m’attachent à toi pour jamais ? Crois-tu que je puisse être assez ingrat pour chercher une autre affection que la tienne, et te remplacer par une de ces princesses retenues captives par mon père ? Non, chère Violette ; jusqu’ici je n’ai vu en toi qu’une sœur ; désormais tu seras la compagne de ma vie, ma seule amie, ma femme en un mot.

– Ta femme, cher frère ! C’est impossible. Comment assoirais-tu sur ton trône une créature aussi laide que ta pauvre Violette ? Comment oserais-tu braver les railleries de tes sujets et des rois voisins ? Moi-même, comment pourrais-je me montrer au milieu des fêtes de ton retour ? Non, mon ami, mon frère, laisse-moi vivre auprès de toi, près de notre mère, seule, ignorée, couverte d’un voile, afin que personne ne me voie et ne puisse te blâmer d’avoir fait un triste choix. »

Le prince Merveilleux insista longuement et fortement ; Violette avait peine à se commander, mais néanmoins elle résistait avec autant de fermeté que de dévouement. Agnella ne disait rien ; elle eût voulu que son fils acceptât ce dernier sacrifice de la malheureuse Violette, et qu’il la laissât vivre près d’elle et près de lui, mais cachée à tous les regards. Passerose pleurait et encourageait tout bas le prince dans son insistance.

« Violette, dit enfin le prince, puisque tu te refuses de monter sur le trône avec moi, j’abandonne ce trône et la puissance royale pour vivre avec toi comme par le passé, dans la solitude et le bonheur. Sans toi, le sceptre me serait un trop lourd fardeau ; avec toi, notre petite ferme me sera un paradis. Dis, Violette, le veux-tu ainsi ?

– Tu l’emportes, cher frère ; oui, vivons ici comme nous avons vécu depuis tant d’années, modestes dans nos goûts, heureux par notre affection.

– Noble prince et généreuse princesse, dit la fée, vous aurez la récompense de votre tendresse si dévouée et si rare. Prince, dans le puits où je vous ai transporté pendant l’incendie, il y a un trésor sans prix pour vous et pour Violette. Descendez-y, cherchez ; et quand vous l’aurez trouvé, apportez-le : je vous en ferai connaître la valeur. »

Le prince ne se le fit pas dire deux fois ; il courut vers le puits ; l’échelle y était encore, il descendit lestement ; arrivé au fond, il ne vit rien que le tapis qu’il avait trouvé la première fois. Il examina les parois du puits : rien n’indiquait un trésor. Il leva le tapis et aperçut une pierre noire avec un anneau ; il tira l’anneau, la pierre s’enleva et découvrit une cassette qui brillait comme une réunion d’étoiles. « Ce doit être le trésor dont parle la fée », dit-il. Il saisit la cassette ; elle était légère comme une coquille de noix. Il s’empressa de remonter, la tenant soigneusement dans ses bras.

On attendait son retour avec impatience ; il remit la cassette à la fée. Agnella s’écria :

« C’est la cassette que vous m’aviez confiée, Madame, et que je croyais perdue dans l’incendie.

– C’est la même, dit la fée ; voici la clef, prince ; ouvrez-la. »

Ourson s’empressa de l’ouvrir. Quel ne fut pas le désappointement général quand, au lieu des trésors qu’on s’attendait à en voir sortir, on n’y trouva que les bracelets qu’avait Violette lorsque son cousin l’avait rencontrée endormie dans la forêt, et un flacon d’huile de senteur.

La fée les regardait tour à tour et riait de leur stupeur ; elle prit les bracelets et les remit à Violette.

« Ceci est mon présent de noces, ma chère enfant, chacun de ces diamants a la propriété de préserver de tout maléfice la personne qui, le porte, et de lui donner toutes les vertus, toutes les richesses, toute la beauté, tout l’esprit et tout le bonheur désirables. Usez-en pour les enfants qui naîtront de votre union avec le prince Merveilleux. »

Prenant ensuite le flacon : « Quant au flacon d’huile de senteur, c’est le présent de noces de votre cousin ; vous aimez les parfums, celui-ci a des vertus particulières ; servez-vous-en aujourd’hui même. Demain je reviendrai vous chercher et vous ramener tous dans votre royaume.

– J’ai renoncé à mon royaume, Madame ; je veux vivre ici avec ma chère Violette…

– Et qui donc gouvernera votre royaume, mon fils ? interrompit la reine Aimée.

– Ce sera vous, ma mère, si vous voulez bien en accepter la charge », répondit le prince. La reine allait refuser la couronne de son fils, quand la fée la prévint :

« Demain nous reparlerons de cela, dit-elle ; en attendant, vous, Madame, qui désirez un peu la couronne que vous alliez pourtant refuser, je vous défends de l’accepter avant mon retour ; et vous, cher et aimable prince, ajouta-t-elle d’une voix douce accompagnée d’un regard affectueux, je vous défends de la proposer avant mon retour. Adieu, à demain. Quand il vous arrivera bonheur, mes chers enfants, pensez à votre amie la fée Drôlette. »

Elle remonta dans son char ; les alouettes s’envolèrent rapidement, et bientôt elle disparut, laissant derrière elle un parfum délicieux.

vendredi 31 août 2018

XI. Le sacrifice.



Ourson marcha vers sa demeure, découragé, triste, abattu. Il allait lentement ; il arriva tard à la ferme. Violette courut audevant de lui, lui prit la main, et, sans dire un mot, l’amena devant sa mère. Là, elle se mit à genoux et dit :

« Ma mère, je sais ce que notre bien-aimé Ourson a souffert aujourd’hui. En son absence, la fée Rageuse m’a tout conté, la fée Drôlette m’a tout confirmé… Ma mère, quand vous avez cru Ourson perdu à jamais pour vous, pour moi, vous m’avez révélé ce que, dans sa bonté, il voulait me cacher. Je sais que je puis, en prenant son enveloppe, lui rendre la beauté qu’il devait avoir. Heureuse, cent fois heureuse de pouvoir reconnaître ainsi la tendresse, le dévouement de ce frère bien-aimé, je demande à faire l’échange permis par la bonne fée Drôlette, et je la supplie de l’opérer immédiatement.

– Violette ! Violette ! s’écria Ourson terrifié. Violette, reprends tes paroles ; tu ne sais pas à quoi tu t’engages, tu ignores la vie d’angoisses et de misère, la vie de solitude et d’isolement à laquelle tu te condamnes, la désolation incessante qu’on éprouve de se voir en horreur à tout le genre humain ! Ah ! Violette, Violette, de grâce, retire tes paroles.

– Cher Ourson, dit Violette avec calme mais avec résolution, en faisant ce que tu crois être un grand sacrifice, j’accomplis le vœu le plus cher à mon cœur, je travaille à mon propre bonheur. Je satisfais à un besoin ardent, impérieux, de te témoigner ma tendresse, ma reconnaissance. Je m’estime en faisant ce que je fais, je me mépriserais en ne le faisant pas.

– Arrête, Violette, un instant encore ; réfléchis, songe à ma douleur quand je ne verrai plus ma belle, ma charmante Violette, quand je craindrai pour toi les railleries, l’horreur des hommes. Oh ! Violette, ne condamne pas ton pauvre Ourson à cette angoisse. »

Le charmant visage de Violette s’attrista ; la crainte de l’antipathie d’Ourson la fit tressaillir ; mais ce sentiment tout personnel fut passager ; il ne put l’emporter sur sa tendresse si dévouée.

Pour toute réponse, elle se jeta dans les bras d’Agnella et dit :

« Mère, embrassez une dernière fois votre Violette blanche et jolie. »

Pendant qu’Agnella, Ourson et Passerose l’embrassaient et la contemplaient avec amour ; pendant qu’Ourson, à genoux, la suppliait de lui laisser sa peau d’ours à laquelle il était habitué depuis vingt ans qu’il en était revêtu, Violette appela encore à haute voix : « Fée Drôlette ! fée Drôlette ! venez recevoir le prix de la santé et de la vie de mon cher Ourson. »

Au même instant apparut la fée Drôlette dans toute sa gloire, sur un char d’or massif traîné par cent cinquante alouettes. Elle était vêtue d’une robe en ailes de papillons des couleurs les plus brillantes ; sur ses épaules tombait un manteau en réseau de diamants, qui traînait à dix pieds derrière elle, et d’un travail si fin qu’il était léger comme la gaze. Ses cheveux, luisants comme des soies d’or, étaient surmontés d’une couronne en escarboucles brillantes comme des soleils. Chacune de ses pantoufles était taillée dans un seul rubis. Son joli visage, doux et gai, respirait le contentement ; elle arrêta sur Violette un regard affectueux :

« Tu le veux donc, ma fille ? dit-elle.

– Madame, s’écria Ourson en tombant à ses pieds, daignez m’écouter. Vous qui m’avez comblé de vos bienfaits, vous qui m’inspirez une si tendre reconnaissance, vous, bonne et juste, exécuterez-vous le vœu insensé de ma chère Violette ? voudrez-vous faire le malheur de ma vie en me forçant d’accepter un pareil sacrifice ? Non, non, fée charmante, fée chérie, vous ne voudrez pas le faire, vous ne le ferez pas. »

Tandis qu’Ourson parlait ainsi, la fée donna un léger coup de sa baguette de perles sur Violette, un second coup sur Ourson et dit :

« Qu’il soit fait selon le vœu de ton cœur, ma fille !… Qu’il soit fait contre tes désirs, mon fils ! »

Au même instant, la figure, les bras, tout le corps de Violette se couvrirent des longs poils soyeux qui avaient quitté Ourson ; et Ourson apparut avec une peau blanche et unie qui faisait ressortir son extrême beauté. Violette le regardait avec admiration, pendant que lui, les yeux baissés et pleins de larmes, n’osait envisager sa pauvre Violette, si horriblement métamorphosée ; enfin il la regarda, se jeta dans ses bras, et tous deux pleurèrent. Ourson était merveilleusement beau ; Violette était ce qu’avait été Ourson, sans forme, sans beauté comme sans laideur. Quand Violette releva la tête et regarda Agnella, celle-ci lui tendit les mains.

« Merci, ma fille, ma noble et généreuse enfant ! dit Agnella.

– Mère, dit Violette à voix basse, m’aimerez-vous encore ?

– Si je t’aimerai, ma fille chérie ! cent fois, mille fois plus qu’auparavant !

– Violette, dit Ourson, ne crains pas d’être laide à nos yeux. Pour moi, tu es plus belle cent fois que lorsque tu avais toute ta beauté ; pour moi, tu es une sœur, une amie incomparable, tu seras toujours la compagne de ma vie, l’idéal de mon cœur.

jeudi 30 août 2018

X. La ferme, le château, l’usine.



Ourson marcha près d’une heure avant d’arriver à une grande et belle ferme où il espéra trouver le travail qu’il demandait. Il voyait de loin le fermier et sa famille assis devant le seuil de leur porte et prenant leur repas.

Il ne s’en trouvait plus qu’à une petite distance lorsqu’un des enfants, petit garçon de dix ans, l’aperçut. Il sauta de son siège, poussa un cri et s’enfuit dans la maison.

Un second enfant, petite fille de huit ans, entendant le cri de son frère, se retourna également et se mit à jeter des cris perçants.

Toute la famille, imitant alors le mouvement des enfants, se retourna ; à la vue d’Ourson, les femmes poussèrent des cris de terreur, les enfants s’enfuirent, les hommes saisirent des bâtons et des fourches, s’attendant à être attaqués par le pauvre Ourson qu’ils prenaient pour un animal extraordinaire échappé d’une ménagerie.

Ourson, voyant ce mouvement de terreur et d’agression, prit la parole pour dissiper leur frayeur.

« Je ne suis pas un ours, comme vous semblez le croire, Messieurs, mais un pauvre garçon qui cherche de l’ouvrage et qui serait bien heureux si vous vouliez lui en donner. »

Le fermier fut surpris d’entendre parler un ours. Il ne savait trop s’il devait fuir ou l’interroger ; il se décida à lui parler.

« Qui es-tu ? d’où viens-tu ?

– Je viens de la ferme des Bois, et je suis le fils de la fermière Agnella, répondit Ourson.

– Ah ! ah ! c’est toi qui, dans ton enfance, allais au marché et faisais peur à nos enfants ! Tu as vécu dans les bois ; tu t’es passé de notre secours. Pourquoi viens-tu nous trouver maintenant ? Va-t’en vivre en ours comme tu as vécu jusqu’ici.

– Notre ferme est brûlée. Je dois faire vivre ma mère et ma sœur du travail de mes mains ; c’est pourquoi je viens vous demander de l’ouvrage. Vous serez content de mon travail : je suis vigoureux et bien portant, j’ai bonne volonté ; je ferai tout ce que vous me commanderez.

– Tu crois, mon garçon, que je vais prendre à mon service un vilain animal comme toi, qui fera mourir de peur ma femme et mes servantes, tomber en convulsions mes enfants ! Pas si bête, mon garçon, pas si bête… En voilà assez. Va-t’en ; laissenous finir notre dîner.

– Monsieur le fermier, de grâce, veuillez essayer de mon travail ; mettez-moi tout seul ; je ne ferai peur à personne ; je me cacherai pour que vos enfants ne me voient pas.

– Auras-tu bientôt fini, méchant ours ? Pars tout de suite, sinon je te ferai sentir les dents de ma fourche dans tes reins poilus. »

Le pauvre Ourson baissa la tête ; une larme d’humiliation et de douleur brilla dans ses yeux. Il s’éloigna à pas lents, poursuivi des gros rires et des huées du fermier et de ses gens.

Quand il fut hors de leur vue, il ne chercha plus à contenir ses larmes ; mais, dans son humiliation, dans son chagrin, il ne lui vint pas une fois la pensée que Violette pouvait le débarrasser de sa laide fourrure. Il marcha encore et aperçut un château dont les abords étaient animés par une foule d’hommes qui allaient, venaient et travaillaient tous à des ouvrages différents. Les uns ratissaient, les autres fauchaient, ceux-ci pansaient les chevaux, ceux-là bêchaient, arrosaient, semaient.

« Voilà une maison où je trouverai certainement de l’ouvrage, dit Ourson. Je n’y vois ni femmes ni enfants : les hommes n’auront pas peur de moi, je pense. »

Ourson s’approcha sans qu’on le vît ; il ôta son chapeau et se trouva devant un homme qui paraissait devoir être un intendant.

« Monsieur… », dit-il.

L’homme leva la tête, recula d’un pas quand il vit Ourson, et l’examina avec la plus grande surprise.

« Qui es-tu ? Que veux-tu ? dit-il d’une voix rude.

– Monsieur, je suis le fils de la fermière Agnella, maîtresse de la ferme des Bois.

– Eh bien ! pourquoi viens-tu ici ?

– Notre ferme a brûlé, Monsieur. Je cherche de l’ouvrage pour faire vivre ma mère et ma sœur. J’espérais que vous voudriez bien m’en donner.

– De l’ouvrage ? À un ours ?

– Monsieur, je n’ai de l’ours que l’apparence ; sous cette enveloppe qui vous répugne bat un cœur d’homme, un cœur capable de reconnaissance et d’affection. Vous n’aurez à vous plaindre ni de mon travail ni de ma bonne volonté. »

Pendant qu’Ourson parlait et que l’intendant l’écoutait d’un air moqueur, il se fit un grand mouvement du côté des chevaux ; ils se cabraient, ils ruaient. Les palefreniers avaient peine à les retenir ; quelques-uns même s’échappèrent et se sauvèrent dans les champs.

« C’est l’ours, c’est l’ours, criaient les palefreniers ; il fait peur aux chevaux ! Chassez-le, faites-le partir !

– Va-t’en ! lui cria l’intendant. » Ourson, stupéfait, ne bougeait pas. « Ah ! tu ne veux pas t’en aller ! vociféra l’homme.

Attends, méchant vagabond, je vais te régaler d’une chasse ! Holà ! vous autres, courez chercher les chiens… Lâchez-les sur cet animal… Allons, qu’on se dépêche… Le voilà qui détale ! »

En effet, Ourson, plus mort que vif de ce cruel accueil, s’en allait en précipitant sa marche ; il avait hâte de s’éloigner de ces hommes inhumains et méchants. C’était la seconde tentative manquée. Malgré son chagrin, il ne se découragea pas.

« Il y a encore trois ou quatre heures de jour, dit-il, j’ai le temps de continuer mes recherches. »

Et il se dirigea vers une forge qui était à trois ou quatre kilomètres de la ferme des Bois. Le maître de la forge employait beaucoup d’ouvriers ; il donnait de l’ouvrage à tous ceux qui lui en demandaient, non par charité, mais dans l’intérêt de sa fortune et pour se rendre nécessaire. Il était craint, mais il n’était pas aimé ; il faisait la richesse du pays ; on ne lui en savait pas gré parce que lui seul en profitait, et qu’il pesait de tout le poids de son avidité et de son opulence sur les pauvres ouvriers qui ne trouvaient de travail que chez ce nouveau marquis de Carabas.

Le pauvre Ourson arriva donc à la forge ; le maître était à la porte, grondant les uns, menaçant les autres, les terrifiant tous.

« Monsieur, dit Ourson en s’approchant, auriez-vous de l’ouvrage à me donner ?

– Certainement. J’en ai toujours et à choisir. Quel ouvrage demand… »

Il leva la tête à ces mots, car il avait répondu sans regarder Ourson. Quand il le vit, au lieu d’achever sa phrase, ses yeux étincelèrent de colère et il continua en balbutiant :

« Quelle est cette plaisanterie ? Sommes-nous en carnaval, pour qu’un ouvrier se permette une si ridicule mascarade ? Veux-tu me jeter à bas ta laide peau d’ours ? ou je te fais passer au feu de ma forge pour rissoler tes poils !

– Ce n’est point une mascarade, répondit tristement Ourson ; c’est, hélas ! une peau naturelle, mais je n’en suis pas moins bon ouvrier, et si vous avez la bonté de me donner de l’ouvrage, vous verrez que ma force égale ma bonne volonté.

– Je vais t’en donner de l’ouvrage, vilain animal ! s’écria le maître de forge écumant de colère. Je vais te fourrer dans un sac et je t’enverrai dans une ménagerie ; on te jettera dans une fosse avec tes frères les ours. Tu en auras, de l’ouvrage, à te défendre de leurs griffes. Arrière, canaille ! disparais, si tu ne veux pas aller à la ménagerie. »

Et, brandissant son bâton, il en eût frappé Ourson, si celui-ci ne se fût promptement esquivé.

mercredi 29 août 2018

IX. Le puits.



Agnella, Violette et Passerose se dirigèrent lentement vers les murs calcinés de la ferme. Avec le courage du désespoir, elles travaillèrent à enlever les décombres fumants ; deux jours se passèrent avant qu’elles eussent tout déblayé ; aucun vestige du pauvre Ourson n’apparaissait ; et pourtant elles avaient enlevé morceau par morceau, poignée par poignée, tout ce qui recouvrait le sol. En soulevant les dernières planches demibrûlées, Violette aperçut avec surprise une ouverture qu’elle dégagea précipitamment : c’était l’orifice d’un puits. Son cœur battit avec violence ; un vague espoir s’y glissait.

« Ourson ! dit-elle d’une voix éteinte.

– Violette, Violette chérie ; je suis là ; je suis sauvé ! » Violette ne répondit que par un cri étouffé ; elle perdit connaissance et tomba dans le puits qui renfermait son cher Ourson. Si la bonne fée Drôlette n’avait protégé sa chute, Violette se serait brisé la tête et les membres contre les parois du puits ; mais la fée Drôlette, qui leur avait déjà rendu tant de services, soutint Violette et la fit arriver doucement aux pieds d’Ourson. La connaissance revint bien vite à Violette. Ni l’un ni l’autre ne pouvait croire à tant de bonheur ! Ni l’un ni l’autre ne se lassait de donner et de recevoir les plus tendres assurances d’affection ! Ils furent tirés de leur extase par les cris de Passerose, qui, ne voyant plus Violette et la cherchant dans les ruines, avait trouvé le puits découvert ; regardant au fond, elle avait aperçu la robe blanche de Violette et s’était figuré que Violette s’était précipitée à dessein dans le puits et y avait trouvé la mort qu’elle cherchait. Passerose criait à se briser les poumons ; Agnella arrivait lentement, pour connaître la cause de ses cris. « Tais-toi, Passerose, lui dit Ourson en élevant la voix ; tu vas effrayer notre mère. Je suis ici avec Violette ; nous sommes bien, nous ne manquons de rien.

– Bonheur, bonheur ! cria Passerose ; les voilà, les voilà !… Madame, Madame, venez donc. Plus vite, plus vite !… Ils sont là, ils sont bien ; ils ne manquent de rien. »

Agnella, pâle, demi-morte, écoutait Passerose sans comprendre. Tombée à genoux, elle n’avait plus la force de se relever. Mais quand elle entendit la voix de son cher Ourson qui appelait : « Mère, chère mère, votre pauvre Ourson vit encore », elle bondit vers l’ouverture du puits, et s’y serait précipitée si Passerose ne l’avait saisie dans ses bras et ne l’avait vivement tirée en arrière.

« Pour l’amour de lui, chère reine, n’allez pas vous jeter dans ce trou ; vous vous y tueriez. Je vais vous l’avoir, ce cher Ourson, avec sa Violette. »

Agnella, tremblante de bonheur, comprit la sagesse du conseil de Passerose. Elle resta immobile, palpitante, pendant que Passerose courait chercher une échelle.

Passerose fut longtemps absente. Il faut l’excuser, car elle aussi était un peu troublée. Au lieu de l’échelle, elle saisissait une corde, puis une fourche, puis une chaise. Elle pensa même, un instant, à faire descendre la vache au fond du puits pour que le pauvre Ourson pût boire du lait tout chaud. Enfin, elle trouva cette échelle qui était là devant elle, sous sa main, et qu’elle ne voyait pas.

Pendant que Passerose cherchait l’échelle, Ourson et Violette ne cessaient de causer de leur bonheur, de se raconter leur désespoir, leurs angoisses.

« Je passai heureusement à travers les flammes, dit Ourson ; je cherchai à tâtons l’armoire de ma mère ; la fumée me suffoquait et m’aveuglait, lorsque je me sentis enlever par les cheveux et précipiter au fond de ce puits où tu es venue me rejoindre, chère Violette. Au lieu d’y trouver de l’eau ou de l’humidité, j’y sentis une douce fraîcheur. Un tapis moelleux en garnissait le fond, comme tu peux le voir encore ; une lumière suffisante m’éclairait ; je trouvai près de moi des provisions que voici, mais auxquelles je n’ai pas touché ; quelques gorgées de vin m’ont suffi. La certitude de ton désespoir et de celui de notre mère me rendait si malheureux que la fée Drôlette eut pitié de moi : elle m’apparut sous tes traits, chère Violette. Je la pris pour toi, et je m’élançai pour te saisir dans mes bras, mais je ne trouvai qu’une forme vague comme l’air, comme la vapeur. Je pouvais la voir, mais je ne pouvais la toucher.

« – Ourson, me dit la fée en riant, je ne suis pas Violette ; j’ai pris ses traits pour mieux te témoigner mon amitié. Rassuretoi, tu la verras demain. Elle pleure amèrement parce qu’elle te croit mort, mais demain je te l’enverrai ; elle te fera visite au fond de ton puits ; elle t’accompagnera quand tu sortiras de ce tombeau, et tu verras ta mère, et le ciel, et ce beau soleil que ni ta mère ni Violette ne veulent plus contempler, mais qui leur paraîtra bien beau quand tu seras près d’elles. Tu reviendras plus tard dans ce puits ; il contient ton bonheur.

« – Mon bonheur ? répondis-je à la fée. Quand j’aurai retrouvé ma mère et Violette, j’aurai retrouvé tout mon bonheur.

« – Crois ce que je te dis ; ce puits contient ton bonheur et celui de Violette.

« – Le bonheur de Violette, Madame, est de vivre près de moi et de ma mère.

– Ah ! que tu as bien répondu, cher Ourson, interrompit Violette. Mais que dit la fée ?

– «Je sais ce que je dis, me répondit-elle. Sous peu de jours, il manquera quelque chose à ton bonheur. C’est ici que tu le trouveras. Au revoir, Ourson ! » – « Au revoir, Madame ! et bientôt, j’espère… » – « Quand tu me reverras, tu ne seras guère content, mon pauvre enfant, et tu voudras bien alors ne m’avoir jamais vue. Silence et adieu ! »

« Et elle s’envola en riant, laissant après elle un parfum délicieux et quelque chose de suave, de bienfaisant, qui répandait le calme dans mon cœur. Je ne souffrais plus, je t’attendais. »

Violette, à son tour, avait mieux compris pourquoi le retour de la fée ne serait pas bien vu d’Ourson. Depuis que la confidence d’Agnella lui avait révélé la nature du sacrifice qu’elle pouvait s’imposer, elle était décidée à l’accomplir malgré la résistance inévitable d’Ourson. Elle ne songeait qu’au bonheur de lui donner un immense témoignage d’affection. Cette espérance doublait sa joie de l’avoir retrouvé.

Quand Ourson eut fini son récit, ils entendirent la voix éclatante de Passerose qui leur criait :

« Voilà, voilà l’échelle, mes enfants… Je vous la descends… Prenez garde qu’elle ne vous tombe sur la tête… Vous devez avoir des provisions ; montez-les donc, s’il vous plaît, nous sommes un peu à court là-haut. Depuis deux jours je n’ai avalé que du lait et de la poussière ; votre mère et Violette n’ont vécu que d’air et de leurs larmes… Doucement donc… Prenez garde de briser les échelons… Madame, Madame, les voici : voici la tête d’Ourson et celle de Violette… Bon ; enjambez ; vous y voilà ! »

Agnella, toujours pâle et tremblante, ne bougeait pas plus qu’une statue. Après avoir vu Violette en sûreté, Ourson sauta hors du puits et se précipita dans les bras de sa mère qui le couvrit de larmes et de baisers. Elle le tint longtemps embrassé ; le voir là quand elle l’avait cru mort lui semblait un rêve. Enfin Passerose termina cette scène d’attendrissement en saisissant Ourson et en lui disant :

« À mon tour donc ! On m’oublie parce que je ne m’inonde pas de mes larmes, parce que j’ai conservé ma tête et mes forces. N’est-ce pas moi pourtant qui vous ai fait sortir de ce vilain trou où vous étiez si bien, disiez-vous ?

– Oui, oui, ma bonne Passerose, je t’aime bien, crois-le, et je te remercie de nous avoir tirés du puits où j’étais, en effet, si bien depuis que ma chère Violette y était descendue.

– À propos, mais j’y pense, dites-moi donc, Violette, comment êtes-vous descendue là-dedans sans vous tuer ?

– Je n’y suis pas descendue, Passerose, j’y suis tombée ; Ourson m’a reçue dans ses bras.

– Tout cela n’est pas clair, dit Passerose, il y a de la fée làdedans.

– Oui, mais c’est la bonne et aimable fée, dit Ourson. Puisse-t-elle l’emporter toujours sur sa méchante sœur ! »

Tout en causant, chacun commença à sentir des tiraillements d’estomac qui indiquaient clairement qu’on avait besoin de dîner. Ourson avait laissé au fond du puits les provisions de la fée. Pendant qu’on s’embrassait encore et qu’on pleurait un peu par souvenir, Passerose, sans dire mot, descendit dans le puits et remonta bientôt avec les provisions, qu’elle plaça en dehors de la maison sur une botte de paille ; elle apporta autour de cette table improvisée quatre autres bottes qui devaient servir de sièges.

« Le dîner est servi, dit-elle, venez manger. Nous en avons tous besoin ; la pauvre madame et Violette tombent d’inanition. Ourson a bu, mais il n’a pas mangé. Voici un pâté, voici un jambon, du pain, du vin ! Vive la bonne fée ! »

Agnella, Violette et Ourson ne se le firent pas dire deux fois ; ils se mirent gaiement à table. L’appétit était bon, le repas excellent ; le bonheur brillait sur tous les visages. On causait, on riait, on se serrait les mains, on était heureux.

Quand le dîner fut terminé, Passerose s’étonna que la fée n’eût pas pourvu à leurs besoins.

« Voyez, dit-elle, la maison reste en ruines ; tout nous manque. L’étable est notre seul abri, la paille notre seul coucher, les provisions du puits sont notre seule nourriture. Jadis, tout arrivait avant même qu’on eût le temps de le demander. »

Agnella regarda vivement sa main : l’anneau n’y était plus !… Il fallait désormais gagner son pain à la sueur de son front. Ourson et Violette, voyant son air triste, lui en demandèrent la cause.

« Hélas ! mes enfants, vous me trouverez sans doute bien ingrate, au milieu de notre bonheur, de m’inquiéter de l’avenir ! Mais je m’aperçois que, dans l’incendie, j’ai perdu la bague que m’a donnée la fée et qui devait fournir à toutes nos nécessités, tant que je l’aurais à mon doigt. Je ne l’ai plus ; qu’allons-nous faire ?

– Pas d’inquiétude, chère mère. Ne suis-je pas grand et fort ? Je chercherai de l’ouvrage, et vous vivrez de mon salaire.

– Et moi donc, dit Violette, ne puis-je aussi aider ma bonne mère et notre chère Passerose ? En cherchant de l’ouvrage pour toi, Ourson, tu en trouveras pour moi aussi.

– Je vais en chercher de ce pas, dit Ourson. Adieu, mère ; au revoir, Violette.

Et, leur baisant les mains, il partit d’un pas léger. Il ne prévoyait guère, le pauvre Ourson, l’accueil qui l’attendait dans les trois maisons où il demanderait de l’occupation.