
L’invasion des règles zombies : ces interdits grammaticaux qui refusent de mourir
C’est une scène classique : vous écrivez tranquillement « malgré que » ou « par contre », et soudain, un puriste de la langue surgit de l'ombre pour vous corriger, l’œil vitreux et le dictionnaire levé bien haut.
Bienvenue dans le monde des règles zombies. En linguistique, on appelle ainsi ces règles ou interdictions grammaticales qui n’ont plus (ou n’ont jamais eu) de réelle justification logique, historique ou d'usage, mais qui continuent de hanter nos manuels scolaires, nos correcteurs automatiques et nos discussions.
Sortons les pelles et les torches : voici un tour d'horizon de ces monstres grammaticaux qui refusent de reposer en paix.
1. Le grand duel : « Par contre » vs « En revanche »
C’est le combat de rue le plus célèbre de la langue française. On vous a sûrement répété à l’école que « par contre » était une horrible faute, un calque à éviter absolument au profit du très chic « en revanche ».
L'origine du mythe : C’est l'écrivain Voltaire qui, au XVIIIe siècle, a décrété que cette locution était « barbare ». L'Académie française lui a emboîté le pas pendant des décennies.
La réalité scientifique : « Par contre » est utilisé depuis des siècles par les plus grands auteurs (de Stendhal à Gide). Mieux encore : « en revanche » s’emploie théoriquement pour compenser une perte par un gain (« Il a perdu sa fortune, en revanche il a trouvé l'amour »). Si vous dites « Le temps est pluvieux, en revanche il fait froid », c'est un non-sens ! C’est là que « par contre » s'avère indispensable pour marquer une simple opposition neutre. L'Académie a d'ailleurs fini par capituler et l'accepter.
2. Le mort-vivant indomptable : « Malgré que »
Prononcer « malgré que » dans un dîner mondain équivaut à commettre un sacrilège. Pourtant, le procès qu'on lui fait est bien injuste.
L'origine du mythe : Les grammairiens du XIXe siècle ont décidé que « malgré » étant une préposition, elle ne pouvait pas s'adjoindre un « que » pour devenir une conjonction.
La réalité scientifique : Cette formule est pourtant très ancienne et tout à fait correcte lorsqu'elle est suivie du subjonctif pour signifier « bien que » (comme dans le célèbre « malgré qu'il en ait »). De grands écrivains comme Apollinaire, Proust ou Colette l'ont employée sans trembler. Le zombie bouge encore, et de très belle manière.
3. Le genre fluide de l'« Espèce »
« Un espèce de monstre » ou « une espèce de monstre » ? Si votre oreille tressaute à la lecture du masculin, la grammaire classique vous donne raison... mais l'histoire de la langue nuance l'affaire.
L'origine du mythe : Le mot « espèce » est intrinsèquement féminin. Donc, peu importe ce qui le suit, l'accord devrait se faire au féminin.
La réalité scientifique : Dans l'usage parlé (et même chez d'illustres auteurs), l'accord se fait très souvent par attraction avec le nom qui suit. On perçoit « une espèce de » comme un simple déterminant signifiant « un genre de ». Ainsi, « un espèce de gâteau » semble plus naturel à l'oral pour beaucoup de locuteurs car le cœur du sujet est le gâteau (masculin). C’est une règle zombie qui tente de figer un accord logique contre l'accord de sens.
4. L'absurdité du « Ne » explétif
Pourquoi écrit-on « Je crains qu'il ne vienne » alors qu'on veut justement dire qu'on a peur qu'il vienne ?
L'origine du mythe : Ce petit « ne » qui se glisse après les verbes de crainte ou d'empêchement est un vestige du latin. Il ne négative absolument rien (on l'appelle « explétif » car il est grammaticalement inutile).
La réalité scientifique : C'est la règle zombie académique par excellence. Elle n'apporte aucune clarté, s'avère totalement artificielle à l'oral, mais reste exigée dans les dictées et les concours pour évaluer le niveau de snobisme orthographique.
5. Le fantôme du « Au jour d'aujourd'hui »
Voilà un pléonasme qui fait s'arracher les cheveux aux puristes, lesquels y voient la fin de la civilisation. Et pourtant...
L'origine du mythe : On accuse cette formule d'être une redondance absurde. En effet, « hui » signifiait déjà « ce jour » en vieux français. Dire « aujourd'hui » revient donc grammaticalement à dire « au jour de ce jour ». Rajouter « au jour de » devant équivaut à répéter trois fois la même idée.
La réalité scientifique : Si l'accumulation est indiscutable, elle répond à un besoin linguistique très humain : l'accentuation. « Aujourd'hui » est devenu si courant qu'il a perdu sa force temporelle. Les locuteurs ont instinctivement créé « au jour d'aujourd'hui » pour insister sur le moment présent (l'équivalent de l'anglais “as of today”). C'est un zombie redondant, certes, mais d'une efficacité redoutable pour marquer l'instant.
6. Le faux procès du « Baser sur »
« Cette théorie est basée sur des faits réels. » Si vous écrivez cela, un dictionnaire sous le bras risque de vous tomber sur la tête sous prétexte qu'il s'agit d'un affreux anglicisme (décalqué de “based on”).
L'origine du mythe : Au XXe siècle, les défenseurs de la langue ont décrété que « baser » ne s'appliquait qu'à la maçonnerie ou à la chimie. Pour des idées, il fallait absolument utiliser « fonder sur » ou « s'appuyer sur ».
La réalité scientifique : Le verbe « baser » existe en français depuis le début du XIXe siècle avec ce sens figuré, bien avant que l'influence massive de l'anglais ne se fasse sentir. De plus, la nuance est jolie : on peut « fonder » une théorie (lui donner un socle moral ou intellectuel) mais « baser » des calculs (leur donner un point de départ technique). Vouloir éradiquer ce zombie est un combat d'arrière-garde totalement artificiel.
7. La tyrannie du « Pallier à »
On vous a sûrement corrigé d'un trait rouge pour avoir écrit « pallier à ce problème » au lieu de « pallier ce problème ».
L'origine du mythe : Le verbe « pallier » est transitif direct (il vient du latin pallium, le manteau, et signifie littéralement "couvrir d'un manteau", donc masquer). On pallie quelque chose, on ne pallie pas à quelque chose.
La réalité scientifique : C'est l'exemple type de la règle zombie qui va à l'encontre de la dérive naturelle de la langue. Parce que « pallier » est un synonyme de « remédier », l'esprit humain fait naturellement une analogie et y ajoute la préposition « à » (remédier à / pallier à). Cette règle ne sert aujourd'hui qu'à piéger les candidats aux examens, car dans l'usage courant, le « à » s'est imposé de fait.
8. La fausse noblesse du « Débuter » transitif
« Elle a débuté sa carrière en 2010. » Pour les puristes les plus rigides, cette phrase est une hérésie sans nom.
L'origine du mythe : Historiquement, le verbe « débuter » est intransitif. On débute dans la vie, un spectacle débute à 20h, mais on ne débute pas quelque chose. On devrait théoriquement dire « commencer » ou « entreprendre ».
La réalité scientifique : Ce zombie est d'un snobisme absolu. Pratiquement tout le monde utilise aujourd'hui « débuter » de manière transitive. Le bannir n'apporte aucune clarté supplémentaire à la langue et ne fait que compliquer inutilement la vie des rédacteurs pour satisfaire une règle poussiéreuse du XIXe siècle.
Conclusion : Libérons la langue !
Les règles zombies survivent pour une raison bien simple : elles servent de marqueurs sociaux. Savoir qu'il faut traquer le « malgré que » ou bannir le « par contre » permet souvent de briller en société à peu de frais.
Pourtant, une langue qui ne bouge plus est une langue morte. En comprenant l'origine de ces interdits, on réalise que la grammaire n'est pas un texte sacré immuable, mais un outil vivant. Alors, la prochaine fois qu'un zombie grammatical tentera de vous mordre... défendez-vous avec l'histoire des mots !
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