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samedi 11 novembre 2017

Il était une fois trois arbres... Anonyme



Il était une fois, sur une montagne, trois arbres qui partageaient leurs rêves et leurs espoirs.

Le premier dit: "Je voudrais être un coffre au trésor, richement décoré, rempli d'or et de pierres précieuses. Ainsi tout le monde verrait ma beauté".

Le deuxième arbre s'écria: "Un jour, je serai un bateau solide et puissant, et je transporterai les reines et les rois à l'autre bout du monde. Tout le monde se sentira en sécurité à mon bord".

Le troisième arbre dit: "Je veux devenir le plus grand et le plus fort des arbres de la forêt. Les gens me verront au sommet de la colline, ils penseront au ciel et à Dieu, et à ma proximité avec eux;
je serai le plus grand arbre de tous les temps, et les gens ne m'oublieront jamais".

Les trois arbres prièrent pendant plusieurs années pour que leurs rêves se réalisent. Et un jour, survinrent trois bûcherons. L'un d'eux s'approcha du premier arbre et dit: "Cet arbre m'a l'air solide,
je pourrais le vendre à un charpentier". Et il lui donna un premier coup de hache. L'arbre était content, parce qu'il était sûr que le charpentier le transformerait en coffre au trésor.

Le second bûcheron dit en voyant le second arbre: "Cet arbre m'a l'air solide et fort, je devrais pouvoir le vendre au constructeur de bateaux". Le second arbre se réjouissait de pouvoir bientôt commencer sa carrière sur les océans.

Lorsque les bûcherons s'approchèrent du troisième arbre, celui-ci fut effrayé, car il savait que si on le coupait, ses rêves de grandeur seraient réduits à néant. L'un des bûcherons s'écria alors: "Je n'ai pas besoin d'un arbre spécial, alors, je vais prendre celui-là". Et le troisième arbre tomba.

Lorsque le premier arbre arriva chez le charpentier, il fut transformé en une simple mangeoire pour les animaux. On l'installa dans une étable et on le remplit de foin. Ce n'était pas du tout la réponse à sa prière.

Le second arbre qui rêvait de transporter des rois sur les océans, fut transformé en barque de pêche. Ses rêves de puissance s'évanouirent.

Le troisième arbre fut débité en larges pièces de bois, et abandonné dans un coin.

Les années passèrent et les arbres oublièrent leurs rêves passés.

Puis un jour, un homme et une femme arrivèrent à l'étable. La jeune femme donna naissance à un bébé et le couple l'installa dans la mangeoire qui avait été fabriquée avec le premier arbre.
L'homme aurait voulu offrir un berceau pour le bébé, mais cette mangeoire ferait l'affaire.
L'arbre comprit alors l'importance de l'événement qu'il était en train de vivre, et sut qu'il contenait le trésor le plus précieux de tous les temps.

Des années plus tard, un groupe d'hommes monta dans la barque fabriquée avec le bois du second arbre; l'un d'eux était fatigué et s'endormit. Une tempête terrible se leva, et l'arbre craignit de ne pas être assez fort pour garder tout son équipage en sécurité. Les hommes réveillèrent alors celui qui s'était endormi; il se leva et dit : "Paix!" Et la tempête s'arrêta. A ce moment , l'arbre sut qu'il avait transporté le Roi des rois.

Enfin, quelqu'un alla chercher le troisième arbre oublié dans un coin; il fut transporté à travers les rues, et l'homme qui le portait se faisait insulter par la foule. Cet homme fut cloué sur les pièces de bois élevées en croix, et mourut au sommet de la colline. Lorsque le dimanche arriva,l'arbre réalisa qu'il avait été assez fort pour se tenir au sommet de la colline et être aussi proche de Dieu que possible, car Jésus avait été crucifié à son bois.

Chacun des trois arbres a eu ce dont il rêvait, mais d'une manière différente, de ce qu'ils imaginaient.

Nous ne savons pas toujours quels sont les plans de Dieu pour nous.

Nous savons simplement que ses voies ne sont pas les nôtre, mais qu'elles sont toujours meilleures si nous lui faisons confiance.

dimanche 24 septembre 2017

Trois vœux - Lun-Vu philosophe chinois



Yen-Youang et Tsen-Lou étant à ses côtés, le philosophe leur dit :
"Pourquoi, l'un et l'autre, ne m'exprimez-vous pas votre pensée ?"
Tsen-Lou dit :
"Moi je désire des chars, des chevaux, des pelisses légères pour les partager avec mes amis. Quand même ils me les prendraient, je n'en éprouverais aucun ressentiment."
Yen-Youang dit :
" Moi, je désire ne pas m’enorgueillir de ma vertu et de mes talents, et ne pas répandre le bruit de mes bonnes actions."
Tsen-Lou ajouta :
"Je désirerais entendre exprimer la pensée de notre maître."
Le philosophe dit :
"Je voudrais procurer aux vieillards, un doux repos ; aux amis et à ceux avec lesquels on a des relations, conserver une fidélité constante ; aux enfants et aux faibles, donner des soins maternels."

samedi 23 septembre 2017

La légende du scorpion et du sage


Un sage vit un scorpion se débattre pour éviter de se noyer et décida de lui sauver la vie en le retirant de l’eau. Mais lorsqu’il approcha sa main, le scorpion le piqua. Sous l’effet de la douleur, le sage lâcha l’animal. Celui tomba à l’eau et dut se débattre à nouveau pour éviter la noyade. Le sage tenta une seconde fois de le retirer, mais le scorpion le piqua encore.
Un passant, qui observait la scène, se rapprocha du sage et lui dit :
– Ne savez-vous pas que cet animal vous piquera à chaque fois que vous le tenterez de le sauver ?
Le sage répondit :
– La nature du scorpion est de se défendre en piquant, mais cela ne change en rien ma volonté de lui sauver la vie.
Alors, à l’aide d’une feuille cette fois, le sage retira le scorpion de l’eau sans se faire piquer :
– Lorsque tu tentes d’aider quelqu’un, n’abandonne jamais tes bonnes intentions, même si la personne que tu veux aider te fait du mal. Cherche alors simplement un moyen différent de l’aider et au besoin de te protéger.
La prochaine fois que quelqu’un vous « pique » pendant que vous tentez de l’aider, souvenez-vous de cette légende.
Anonyme

dimanche 13 août 2017

Faire sa part - La légende du colibri


Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! "

Et le colibri lui répondit : "Je le sais, mais je fais ma part."

vendredi 28 juillet 2017

Sieur RENARD - Marie-Alice


C’était un rude hiver ! La neige avait tout recouvert et le renard affamé rodait autour de la ferme. Mais le fermier, toujours prudent, avait bien enfermé ses poules.

- Quel hiver ! Mais quel hiver ! se lamentait le fermier.

- On n’en voit pas la fin  renchérissait sa femme. Les provisions diminuent. Si au moins tu pouvais trouver quelque chose à manger. Un peu de poisson ou un morceau de viande ne serait pas de refus.

- Crois-tu que ce soit possible ? demanda le fermier. En faisant un trou dans la glace, je pourrais peut-être prendre du poisson. C’est entendu, réveille-moi tôt, j’irai à la pêche demain.

Caché derrière la fenêtre, le renard avait tout entendu.

- J’irai moi aussi à la pêche demain, se dit-il en se frottant les pattes de devant. Et une petite idée, une toute petite idée fit son chemin dans son esprit mauvais.

 Le lendemain matin, le fermier s’en alla de bonne heure. En chemin, il pensait déjà au bon repas qu’ils feraient le soir car il en était certain : il attraperai du poissons…

Tout en se dirigeant vers un lac gelé, il fredonnait une chanson :

«  Petits poissons, au court-bouillon,

Petits poissons, dans ma maison,

Petits poissons, vous serez bons,

Petits poissons, allons, allons ! »

Caché derrière une touffe d’arbustes, le renard ne perdait pas le fermier de l’œil.

- Chante toujours, mon bonhomme ! se dit-il et il le suivit de loin.

 Le fermier et lui, ce n’était pas une histoire d’amour. Par le passé, ils avaient eu pas mal de disputes. Le fermier défendait ses poules. Mais lui trouvait que les poules étaient faites pour être mangées. Les deux conceptions étaient opposées et les points de vue ne pouvaient jamais se rapprocher.

 Bientôt, le fermier arriva au bord du lac. A l’aide d’une pique, il fit un trou dans la glace et entra sa ligne. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il attrapa du poisson. Beaucoup de poisson. Le renard, toujours sur ses talons se disait :

- Attrape, attrape encore, fermier niais…Tes beaux poissons, tu ne sais pas qui va les manger… Et déjà il se pourléchait les babines.

 Lorsqu’il vit le fermier empaqueter les poissons dans un grand sac, le renard s’en alla en direction de la ferme par un raccourci. Il se coucha au beau milieu de la route et attendit que le fermier passe.

Dès qu’il l’aperçut, le fermier pensa :

- Ma parole, c’est ce vaurien de renard. Il sera mort de froid ou de faim.

Arrivé près de lui, il le prit par la queue, le secoua, le pinça. Le renard ne bougeait pas.

- Il est mort et bien mort, dit tout haut le fermier. En voilà une surprise. Quel beau col de renard ma femme va pouvoir porter cet hiver. Quant à moi, je serai tranquille pour toujours. Il ne mangera plus mes poules. Comment faire ? Je ne peux pas prendre à la fois mon sac et le renard. Je vais laisser le sac ici et rentrer à la ferme pour y chercher un traîneau.

 Le fermier s’en alla, laissant le renard pour mort et à côté de lui, son sac de poissons. L’occasion était inespérée pour le renard. Dès que le fermier ne fut plus en vue, il se leva, déchira le sac d’un coup de dents et mangea le plus de poissons qu’il put. Ceux qui restèrent, il les emmena dans sa tanière pour les dévorer à son aise après sa digestion.

Lorsqu’il revint avec son traîneau, le fermier ne trouva qu’un sac vide et troué et quelques reliques d’un festin mais point de renard. Il rentra tout penaud à la ferme où sa femme se moqua de lui :

- À ton âge, gros balourd, tu t’es encore fait duper par le renard. Ce en serait pas à moi qu’une chose pareille arriverait… Et pour le consoler, elle lui tendit un bol de café fumant.

mercredi 26 juillet 2017

Les sabots de Noël - Fernand Desonay


Sur la terre d'Orient, loin, bien loin de l'autre côté des mers et des montagnes, par une nuit bleue où l'on entendait voler les anges, vint au monde, comme vous savez, le Petit Jésus de Bethléem.

Il vint au monde, et ce fut dans une étable parce que son père n'était qu'un pauvre ouvrier charpentier.

Et parce que saint Joseph était pauvre, sa naissance fut tout d'abord annoncée aux pauvres gens : des bergers et des bergères qui gardaient leurs moutons dans la            campagne. C'est un ange du ciel qui vint avec une harpe, leur chanter le message. Il avait une robe de neige, des cheveux dorés, un diadème d'argent avec une étoile à cinq branches, et une voix musicale. Il chantait d'une façon si mélodieuse que les bergers se mirent debout, tout remplis d'allégresse. Mais avant de courir vers l'étable, comme ils avaient le cœur généreux et qu'ils connaissaient les usages, ils garnirent leur bissac de fromages de chèvre, d’œufs frais, de pommes mûres et de gâteaux de miel.

Liseth, la pastoure, n'avait pour tout bien qu'une tourterelle captive. Elle aurait voulu l'offrir à l'Enfant-Dieu. Mais le chef des bergers lui donna à entendre que les parents du nouveau-né n'auraient que faire d'un oiseau roucoulant. Et Liseth suivit les bergers, le coeur gros parce qu'elle avait les mains vides.

En arrivant devant l'étable, le groupe des bergers menait grand bruit. Il y avait des cris, des rires pleins de fête, des airs de galoubet. Dans la lumière de l'étoile, on entendait le concert des anges. Liseth, en bonne petite fille qu'elle était, se disait : « On va réveiller le petit poupon! n Et comme ses sabots de bois claquaient : clic! clac! clic! clac! sur le sol sec, Liseth, de peur de tirer de son sommeil l'Enfant-Dieu, sur le seuil abandonna ses deux sabots.

Se poussant les uns les autres pour bien vite admirer le nouveau-né, les bergers entrèrent; et Liseth, déchaussée, les suivit. Elle voyait à peine, car elle était petite et au dernier rang. Les plus âgés et les plus bavards étaient juste devant la crèche, dépliant les mouchoirs à carreaux pour déposer l'humble offrande du pauvre. Le chef présenta un agneau. Un autre joua un air de cornemuse. Liseth, qui n'avait pu apporter sa tourterelle, n'avait rien à donner que son cœur de fillette et le silence dévotieux de ses petits pieds nus.

Après qu'ils eurent beaucoup questionné Marie qui devenait lasse et joseph tout chenu dont la tête s'appesantissait, les bergers se retirèrent louant Dieu et toujours chantants.

Liseth était si émue en même temps que si déçue de n'avoir pu regarder de près le Petit Jésus qu'elle en oublia ses sabots. Marie, qui s'était levée après le départ des bergers pour changer les langes de son fils, vit sur le seuil de l'étable les petits sabots abandonnés.

« Ils appartiennent à cette petite fille qui se tenait derrière les autres, dit-elle à Joseph. Elle a le cœur gentil, l'âme compatissante et déjà maternelle puisqu'elle s'est déchaussée afin de ne pas éveiller l'Enfant. Pour l'adorer, elle est demeurée les pieds nus sur la terre froide. En vérité, en vérité, je vous le dis, pour l'amour de cette fillette, les petits sabots seront bénis ».

Et Marie prit les humbles chaussures de bois qu'elle déposa sur la crèche.

A ce moment, on frappa discrètement à la porte de l'étable. Joseph, quoiqu'il fût bien las, s'empressa d'aller ouvrir. Dans le carré de lumière apparut alors une petite fille qui, timide, roulait un coin de sa robe entre ses doigts. C'était Liseth qui venait rechercher ses sabots. Elle les vit entre les mains de jésus; et leurs sourires se rencontrèrent si beaux, si lumineux que le visage de la petite pastoure devint aussitôt plus resplendissant que celui du plus beau séraphin du chœur céleste.

Marie fit signe à la petite fille de s'approcher; et comme elle allait lui rendre les deux petits sabots, voici que l'Enfant-Dieu fit son premier miracle. Des roses, des violettes, des lys des champs, des hyacinthes et des mélisses fleurirent et embaumèrent, pour Liseth, la double conque des sabots de bois. Et Liseth, après avoir baisé doucement les boucles blondes du nouveau-né, s'en fut, avec les sabots sur son cœur et de la joie pour toujours .

 Vous saurez que , depuis ce temps-là, tous les ,petits enfants du monde mettent leurs sabots dans la cheminée. Et parce qu'Il se souvient de l'attention gentille de la petite pastoure, l'Enfant Jésus, du haut du ciel, continue de remplir de ses bénédictions et de ses présents vos petits sabots de Noël.

vendredi 14 juillet 2017

Le père-temps ©Lucie Montebello



Connaissez-vous le père-temps, ce petit monsieur barbu qui vit loin de vous, au-dessus de vos têtes?
Savez-vous qu'il est l'origine de la pluie, de l'orage, de la neige et du vent?
Où habite-t-il, me demanderez-vous.
Et bien, sur les nuages, sur ces confortables barbe à papa blanches qui volent dans le ciel.
Le père-temps a là-haut une vie bien à lui.
Souvent, il commence par arroser les fleurs, soigneusement plantées dans la mousse des nuages.

Il prend soin de ses pots de fleurs adorés, tellement soin qu'il les arrose à les faire déborder et amène la pluie qui perle sur vos têtes.
Son autre passe-temps, c'est de s'amuser avec ses nuages.
Il invente en effet toutes sortes de jeux avec eux, comme la course.
Il ordonne aux nuages de s'aligner et donne le départ.
Or, comme chacun veut doubler l'autre, ils se bousculent et se disputent.
Parfois, vous pouvez  même voir des étincelles dans le ciel et entendre les grondements de ces mauvais perdants.

Quelquefois, le père-temps doit se couper la barbe , quand celle-ci, aussi blanche que ses nuages, arrive au niveau des pieds.
Il la taille en général lorsqu'il fait froid, pour éviter qu'elle ne gèle.
Quand il a fini, il balaye et tous les bouts de barbe voltigent dans le ciel: et oui, voilà la neige qui, au matin, vous émerveille de son tapis blanc.
Une longue barbe comme celle-ci demande beaucoup d'entretien et pas seulement un coup de ciseaux.

Régulièrement, le père-temps la nettoie, c'est une de ses occupations préférées.
Enfin, ce long travail se termine par un séchage méticuleux, à l'aide d'un sèche-cheveux géant qui amène le vent. Et c'est ce vent terrible qui vous décoiffe et fait voler vos chapeaux.
Très loin de se douter de ce qu'il apporte sur la terre , le père-temps continue son train-train quotidien et vit heureux en compagnie de ses nuages.

 FIN

jeudi 13 juillet 2017

Le Noël du Père Noël - Fata



C’était un jour à ne pas mettre un chien dehors.
La neige tombait dru depuis de longues heures. Des flocons s’infiltraient sous la porte et le vent passait par les châssis qui n’étaient plus de première jeunesse.

Le Père Noël boutonna sa chemise jusqu’au dernier bouton en faisant une grimace car avec l’âge, son cou s’était quelque peu ratatiné. Il passa un chaud tricot de laine et ajouta par-dessus un gilet qu’il boutonna également. Il enfila des chaussettes bien épaisses et chaussa ses bottes fourrées. Enfin, il se drapa dans son ample manteau de drap rouge et noua soigneusement son écharpe. Il prit sa paire de gants fourrés et pareillement harnaché, il se regarda dans le miroir accroché dans l’entrée.

- " Tout le monde dit que je suis gros, pas étonnant avec autant de couches - je ressemble à un oignon " Au lieu de le faire rire, cette réflexion eut le don de l’agacer un peu plus.
- " Quelle nuit atroce ! Je serais bien mieux confortablement installé près de ma cheminée et buvant un chocolat chaud fumant ... " Là encore, cette pensée le rembrunit un peu plus et son front se plissa.

Le Père Noël sortit de sa maison. Son renne Ferdinand l’attendait depuis de longues minutes. Il avait les naseaux gelés et ses yeux pleuraient. Le froid était si vif que les patins du traîneau ne voulaient pas se décoller du sol. Après une vérification sommaire de tous les paquets, l’équipage se mit en route.

Bien que de fort méchante humeur, le père Noël entonna son cri " Oh, oh, oh ! " et les clochettes se mirent à tintinnabuler. Il s’adressa à Ferdinand :
- " Pourquoi Noël est-il en hiver ? Ce n’est pas un temps pour voyager, il fait si froid, il fait si noir ... Eh ! puis, je ne suis plus de première jeunesse. Il faut changer tout ça. Rien que pour toi, tu risques de te rompre le cou à tout moment. Je crois que je n’ai vraiment pas envie de distribuer mes cadeaux cette année. "

Il avait à peine prononcé cette dernière phrase qu’il arriva à la première maison de sa tournée. Les parois du toit étaient particulièrement abruptes et la glace les avait rendues aussi brillantes qu’un miroir. La cheminée n’était pas très large et Ferdinand se demandait comment le Père Noël allait pouvoir pénétrer à l’intérieur. Timidement, il se hasarda :
- " Si vous ne descendiez pas cette année Père Noël ? "
Le Père Noël lui lança un regard très noir.
- " Mais tu n’y est pas mon pauvre Ferdinand ! Tu ne voudrais pas que je demande que l’on m’ouvre la porte tout de même ... "

Le Père Noël enjamba le rebord et commença à descendre. Il ne put pénétrer que jusqu’à la taille car avec un gilet en plus, le conduit était bien trop étroit pour lui. Il essaya en vain de respirer, de ne pas respirer, de se tirer, de se tordre dans tous les sens ... Rien. Il ne bougea pas d’un millimètre. Déjà des braises atteignaient la semelle de ses bottes. Elles se mirent à roussir en dégageant une épaisse fumée qui le fit tousser. Ferdinand s’approcha et poussa tellement fort que le père Noël et ses cadeaux furent propulsés vers le bas tels un boulet de canon. Le Père Noël se retrouva dans le salon couché sur le dos au beau milieu des cadeaux. En bougonnant, il remplit les souliers des enfants de tous les présents qu’ils avaient demandés et remonta avec beaucoup d’effort le long du conduit en se disant que l’an prochain Noël devra véritablement être à un autre moment. Arrivé sur le toit près de Ferdinand, il lui dit :
-" L’an prochain, nous avancerons la fête de Noël "
Vaguement inquiet, le renne lui demanda entre deux rafales de neige :
-" Ce sera beaucoup plus tôt ? "
-" En juillet, je pense que ce sera la bonne époque juste au moment où la nuit est si douce, si lumineuse... "

Les mois passèrent bien vite et le mois de juillet pointa son nez. Le Père Noël plus affairé que d’ordinaire ne vit pas les jours passer. Le Père Noël avait fait en six mois le travail qu’il effectue d’ordinaire en une année entière et il n’avait pas pris beaucoup de repos.

Le soir du 24 juillet, il demanda à Ferdinand de sortir le chariot à roues. Il ne pouvait pas utiliser son traîneau puisqu’il n’y avait pas de neige... Il rentra pour se préparer. Tout d’abord, il entreprit de se raser. La barbe, c’est bien l’hiver pour avoir chaud mais l’été, rien de tel qu’un bon rasage de frais. Il enfila un jeans, prit dans son armoire son plus beau tee-shirt et chaussa une paire de sandales en cuir. En passant devant le miroir de l’entrée, il ne put s’empêcher de se trouver très bien. Il était très à la mode, très mince et d’une humeur excellente. C’était pensait-il une excellente idée d’avoir changé la date de la fête de Noël.

Il sortit de sa maison. Son renne Ferdinand l’attendait depuis de longues minutes. Après une vérification sommaire de tous les paquets, l’équipage se mit en route. Le père Noël entonna son cri " Oh, oh, oh ! " Ils arrivèrent sans encombre à la première maison de la tournée. La cheminée était toujours aussi étroite mais il s’y engouffra sans aucun effort. Il se mit bien vite à éternuer à cause de la suie restée dans le conduit et aussi de ses narines qui n’étaient plus protégées par sa moustache. Une fois dans la pièce, il resta très étonné. Rien n’était comme d’habitude. Pas de petits souliers alignés devant la cheminée, pas de sapin de Noël, pas de décoration et surtout pas de petit verre de goutte ni de morceau de bûche de Noël à son intention. La maison était déserte, comme abandonnée. " Mais ce n’est pas possible, pensa le Père Noël, ils n’ont pas pu me faire ça ! à moi ! Ils sont partis en vacances ". Il reprit ses cadeaux et remonta sur le toit où le renne l’attendait.

Il n’était pas en très bonne compagnie, le renne Ferdinand. Des moustiques tournaient tout autour de lui, s’arrêtant de ci, de là pour le piquer un peu. Il n’était pas de très bonne humeur et lorsque le Père Noël apparut, il se mit à se plaindre :
-" L’hiver au moins, il n’y a pas toutes ces bestioles. Regardez comme elles m’ont piqué ! " Son œil était déjà tout enflé et sa queue allait et venait en tous sens pour essayer de les chasser.

Ils firent le tour des maisons mais c’était partout la même chose. Soit, les gens étaient en vacances, soit les enfants ne dormaient pas à cause de la chaleur. Par trois fois, le Père Noël faillit être vu et même la dernière fois, les parents crurent qu’un voleur était entré dans la maison et appelèrent la police. Le Père Noël grimpa sur son chariot à roues et s’enfuit en direction de sa maison. Il allait tellement vite que les cadeaux tombèrent les uns après les autres. Furieux de cette mésaventure, le Père Noël jura qu’on ne l’y reprendrait plus.

Le soir du 24 décembre, il sortit comme d’habitude dans la nuit glacée. Il avait pris ses gants, son gros gilet, sa chemise boutonnée jusqu’au dernier bouton et son ample manteau de drap rouge. Bien qu’il fasse plus froid que d’habitude, le Père Noël n’émit aucune plainte. Le toit de la première maison était toujours aussi pointu et aussi lisse, la cheminée aussi étroite. Il eut bien des difficultés à se laisser glisser jusqu’en bas mais il y parvint. Les petits chaussons étaient alignés devant la cheminée. Un sapin magnifique éclairait la pièce et une multitude de décorations rendaient ce lieu féerique. Il y avait sur la table un petit carton avec écrit en grosses lettres dorées : " POUR LE PERE NOËL " et juste à côté, un belle portion de bûche de Noël et un petit verre de goutte. Il trouva également une lettre tellement gentille qu’en la lisant, il sentit les larmes lui monter aux yeux.

" Mon cher petit papa Noël,
Je sais que je ne suis pas toujours très sage.
Je voulais te dire que tu es formidable.
Que malgré la neige et le froid tu viens toujours à la même date.
Je te fais un gros bisou.
Zoe "

La remontée lui parut facile. La suie n’entra pas dans ses narines car sa moustache avait repoussé Arrivé sur le toit, Ferdinand ne le vit pas arriver. Il fixait une étoile brillante en rêvant...

-" Tu sais, dit-il à son renne, c’est merveilleux un Noël en décembre.  Jamais je ne voudrais distribuer mes cadeaux à un autre moment." Et comme pour lui dire qu’il avait raison, toutes les cloches des environs se mirent à carillonner et une étoile filante passa au-dessus de la cheminée étroite.

jeudi 8 juin 2017

Le conte du pistolet déchargé - Henri Pourrat



Il y avait une fois un paysan qu'on avait mis de garde, fourche en main, à l'entrée du village. C'était pendant des troubles. Le bruit courait que des brigands viendraient égorger tout le monde.
Paraît un certain homme; et qui semblait cacher quelque chose sous sa veste.
"Hé, toi, dis-donc : qu caches-tu là ?
- Un pistolet" fait l'homme d'un ton déterminé.
Et pensant avoir imposé à cette sentinelle armée d'une fourche, il veut passer.
Mais le paysan sans s'émouvoir, l'attrape par le bras, regarde à ce qu'il a, trouve que c'est une bouteille. Il y met le nez, avale d'un trait tout le vin.
Puis la rendant à l'homme :
"Tiens, dis-il, voilà le pistolet déchargé. Tu peux passer, maintenant."

samedi 13 mai 2017

Les premiers ânes - Jacques Prévert



Autrefois, les ânes étaient tout à fait sauvages, c’est-à-dire qu'ils mangeaient quand ils avaient faim, qu'ils buvaient quand ils avaient soif et qu'ils couraient dans l'herbe quand ça leur faisait plaisir.
Quelquefois, un lion venait qui mangeait un âne, alors tous les autres ânes se sauvaient en criant comme des ânes, mais le lendemain ils n'y pensaient plus et recommençaient à braire, à boire, à manger, à courir, à dormir... En somme, sauf les jours où le lion venait, tout marchait assez bien.

Un jour, les rois de la création (c'est comme ça que les hommes aiment à s’appeler entre eux) arrivèrent dans le pays des ânes, et les ânes très contents de voir du nouveau monde galopèrent à la rencontre des hommes.

Les ânes (ils parlent en galopant): "Ce sont de drôles d'animaux blêmes, ils marchent à deux pattes, leurs oreilles sont très petites, ils ne sont pas beaux mais il faut tout de même leur faire une petite réception... c’est la moindre des choses ... "

Et les ânes font les drôles ils se roulent dans l'herbe en agitant les pattes, ils chantent la chanson des ânes et puis, histoire de rire, ils poussent les hommes pour les faire un tout petit peu tomber par terre; mais l'homme n'aime pas beaucoup la plaisanterie quand ce n'est pas lui qui plaisante et. il n'y a pas cinq minutes que les rois de la création sont dans le pays des ânes que tous les ânes sont ficelés comme des saucissons.

Tous, sauf le plus jeune, le plus tendre, celui-là mis à mort et rôti à la broche avec autour de lui les hommes le couteau à la main. L’âne cuit à point, les hommes commencent 'à manger et font une grimace de mauvaise humeur puis jettent leur couteau par terre.

L'un des hommes (il parle tout seul): "Ça ne vaut pas le boeuf, ça ne vaut pas le boeuf! "

Un autre : "Ce n'est pas bon, j'aime mieux le mouton!"

Un autre : "Oh que c'est mauvais (il pleure)."

Et les ânes captifs voyant pleurer l'homme pensent que c'est le remords qui lui tire les larmes.

On va nous laisser partir, pensent les ânes mais les hommes se lèvent et parlent tous ensemble en faisant de grands gestes.

Choeur des hommes : "Ces animaux ne sont pas bons a manger leurs cris sont désagréables, leurs oreilles ridiculement longues, ils sont sûrement stupides et ne savent ni lire, ni compter, nous les appellerons des ânes parce que tel est notre bon plaisir et ils porteront nos paquets. "C'est nous qui sommes les rois, en avant!" Et les hommes emmenèrent les ânes.

vendredi 12 mai 2017

Jeune lion en cage - Jacques Prévert



Captif, un jeune lion grandissait, et plus il grandissait plus les barreaux de sa cage grossissaient, du moins c'est le jeune lion qui le croyait... en réalité, on le changeait de cage pendant son sommeil.
Quelquefois, des hommes venaient et lui jetaient de la poussière dans les yeux, d'autres lui donnaient des coups de canne sur la tête et il pensait : "Ils sont méchants et bêtes mais ils pourraient l'être davantage, ils ont tué mon père, ils ont tué ma mère, ils ont tué mes frères, un jour sûrement ils me tueront qu'est-ce qu'ils attendent?" Et il attendait aussi.

Et il ne se passait rien.

Un beau jour: du nouveau... Les garçons de la ménagerie placent des bancs devant la cage, des visiteurs entrent et s'installent.

Curieux, le lion les regarde...

Les visiteurs sont assis... ils semblent attendre quelque chose... un contrôleur vient voir s'ils ont bien pris leurs tickets il y a une dispute, un petit monsieur s'est placé au premier rang... il n'a pas de ticket... alors le contrôleur le jette dehors à coups de pied dans le ventre, tous les autres applaudissent.

Le lion trouve que c est très amusant et croit que les hommes sont devenus plus gentils et qu'ils viennent simplement voir comme ça en passant:

"Ça fait bien dix minutes qu'ils sont là, pense-t-il, et personne ne m'a fait de mal, C'est exceptionnel, ils me rendent visite en toute simplicité je voudrais bien faire quelque chose pour eux ... "

Mais la porte de la cage s'ouvre brusquement et un homme apparat en hurlant:

"Allez, Sultan, saute, Sultan!" et le lion est pris d'une légitime inquiétude car il n’a encore jamais vu de dompteur.

Le dompteur a une chaise dans la main, il tape avec la chaise contre les barreaux de la cage, sur la tête du lion, un peu partout, un pied de la chaise casse, l'homme jette la chaise et, sortant de sa poche un gros revolver, il se met à tirer en l'air.

"Quoi? dit le lion, qu’ est-ce que c’est que ça? Pour une fois que je reçois du monde, voilà un fou, un énergumène qui entre ici sans frapper, qui brise les meubles et qui tire sur mes invités ce n’est pas comme il faut", et sautant sur le dompteur il entreprend de le dévorer plutôt par désir de faire un peu d'ordre que par pure gourmandise...

Quelques-uns des spectateurs s'évanouissent, la plupart se sauvent, le reste se précipite vers la cage et tire le dompteur par les pieds on ne sait pas trop pourquoi, mais l'affolement c'est l'affolement n'est-ce pas?

Le lion n'y comprend rien, ses invités le frappent à coup de parapluie, c’est un horrible vacarme.

Seul un Anglais reste assis dans son coin et répète: "Je l'avais prévu, ça devait arriver, il y a dix an que je l'avais prédit ... "

Alors tous les autres se retournent contre lui et crient:

"Qu'est-ce que vous dites?... C'est de votre faute tout ce qui arrive, sale étranger, est-ce que vous avez seulement payé votre place?".

Etc., etc.

Et voilà l'Anglais qui reçoit lui aussi des coups de parapluie...

"Mauvaise journée pour lui aussi!" pense le lion.

jeudi 11 mai 2017

Cheval dans une île - Jacques Prévert



Celui-là c’est le cheval qui vit tout seul quelque part très loin dans une île.
Il mange un peu d’herbe ; derrière lui, il y a un bateau, est le bateau sur lequel le cheval est venu, c’est le bateau sur lequel il va repartir.

Ce n'est pas un cheval solitaire, il aime beaucoup la compagnie des autres chevaux, tout seul, il s'ennuie, il voudrait faire quelque chose être utile aux autres. Il continue à manger de l'herbe et, pendant qu'il mange, il pense à son grand projet. Son grand projet c'est de retourner chez les chevaux pour leur dire:

"Il faut que cela change" et les chevaux demanderont:

"Qu'est-ce qui doit changer?" et lui, il répondra:

"C'est notre vie qui doit changer, elle est trop misérable, nous sommes trop malheureux, cela ne peut pas durer."

Mais les plus gros chevaux, les mieux nourris, ceux qui traînent les corbillards des grands de ce monde, les carrosses des rois et qui portent sur la tête un grand

chapeau de paille de ri voudront l'empêcher de parler et lui diront: "De quoi te plains-tu, cheval, n'es-tu pas la plus noble conquête de l'homme?"

Et ils se moqueront de lui.

Alors tous les autres chevaux, les pauvres traîneurs de camion n'oseront pas donner leur avis.

Mais lui, le cheval qui réfléchit dans l'île, il élèvera la voix:

"S'il est vrai que je suis la plus noble conquête de l’homme, je ne veux pas être en reste avec lui.

"L'homme nous a comblés de cadeaux mais l'homme a été trop généreux avec nous, l'homme nous a donné le fouet, l'homme nous a donné la cravache, les éperons, les oeillères, les brancards, il nous a mis du fer dans la bouche et du fer sous les pieds, c'était froid, mais il nous a marques au fer rouge pour nous réchauffer...

",Pour moi, c’est fini, il peut reprendre ses bijoux, qu'en pensez-vous?

Et pourquoi a-t-il écrit sérieusement et en grosses lettres sur les murs... sur les murs de ses écuries, sur les murs de ses casernes de cavalerie, sur les murs de ses abattoirs, de ses hippodromes

et de ses boucheries hippophagiques*: Soyez bons pour les Animaux avouez tout de même que c'est se moquer du monde des chevaux!" Alors, tous les autres pauvres chevaux commenceront a comprendre et tous ensemble ils s'en iront trouver les hommes et ils leur parleront très fort.

Les chevaux:

"Messieurs nous voulons bien traîner vos voitures vos charrues, faire vos courses et tout le travail, mais reconnaissons que c'est un service que nous vous rendons, il faut nous en rendre aussi; souvent, vous nous mangez quand nous sommes morts, il n'y a rien à dire là-dessus, si vous aimez ça c est comme pour le petit déjeuner du matin, il y en a qui prennent de l'avoine au café au lit, d'autres de l'avoine au chocolat, chacun ses goûts, mais souvent aussi, vous nous frappez, cela, ne doit plus se reproduire ça

"De plus, nous voulons de l'avoine tous les jours; de l'eau fraîche tous les jours et puis des vacances et qu'on nous respecte, nous sommes des chevaux, on n est pas des boeufs.

" Premier qui nous tape dessus on le mord.

" Deuxième qui nous tape dessus on le tue, voilà. "

Et les hommes comprendront qu’ils ont été un peu fort, ils deviendront plus raisonnables.

Il rit le cheval en pensant à toutes les choses qui arriveront sûrement un jour.

Il a envie de chanter, mais il est tout seul, et il n'aime que chanter en choeur, alors il crie tout de même:

"Vive la liberté!"

Dans d'autres îles, d'autres chevaux l'entendent et ils crient à leur tour de toutes leurs forces: "Vive la liberté!"

Tous les hommes des îles et ceux du continent entendent des cris et se demandent ce que c'est, puis ils se rassurent et disent en haussant les épaules: "Ce n'est rien,

C'est des chevaux."

Mais ils ne se doutent pas de ce que les chevaux leur préparent.

***********************

* Note pour les chevaux pas instruits. Hippophage : celui qui mange le cheval.

mercredi 10 mai 2017

L’opéra des girafes - Jacques Prévert



Opéra triste en plusieurs tableaux

Comme les girafes sont muettes, la chanson reste enfermée dans leur tête.
C'est en regardant très attentivement les girafes dans les yeux qu’ on peut voir si elles chantent faux ou si elles chantent vrai.
PREMIER TABLEAU

Chœur des girafes

Refrain :

"Il y avait une fois des girafes
Il y avait beaucoup de girafes.
Bientôt il n'y en aura plus
C'est monsieur l'homme qui les tue. "

Couplet :

"Les grandes girafes sont muettes
Les petites girafes sont rares.
Sur la place de la Muette
J'ai vu un vieux vieillard
Avec beaucoup de poil dessus,
Le poil c'était son pardessus
Mais par-dessus son pardessus
Il était tout 'à fait barbu.
Par-dessus le poil de girafe
Barbe dessus en poil de vieillard.
Elles sont muettes les grandes girafes,
Mais les petites girafes sont rares. "

DEUXIÈME TABLEAU

Place de la Muette (à Paris)

Le vieux vieillard de la chanson traverse la place en faisant des moulinets avec sa canne.

Le vieux vieillard (il chante) :
"Une hirondelle ne fait pas le printemps mais mon pardessus fera bien cet hiver.
Une hirondelle ... "

Soudain un autre vieillard vient à sa rencontre et comme il connaît le premier et que le premier le connaît également, ils s'arrêtent en face l'un de l'autre, enlèvent leur chapeau de dessus leur tête, le remettent, toussent un peu et se demandent comment ça va, répondent que ça va bien, comme ci, comme ça, pas mal et vous-même, la petite famille très bien, merci beaucoup et puis ils en arrivent à la conversation proprement dite :

Premier vieux vieillard :

"Très très content de vous voir ... "

Second vieux vieillard :

"Moi de même, et votre fils toujours aux colonies, comment va-t-il et que fait-il, combien gagne-t-il, de quoi trafique-t-il bois précieux noix de coco, bois des îles?"

Premier vieux vieillard (très fier) :

"Non, les girafes!"

Second vieux vieillard :

"Ah parfait, très bien, très bien, les girafes (il tâte l'étoffe du pardessus). Eh! Eh! c'est de la girafe de première qualité, votre fils fait bien les choses ... "

A cet instant deux girafes traversent lentement et sans rien dire la place de la Muette, et les deux vieillards font semblant de ne pas les reconnaître, surtout le vieillard au pardessus, il est horriblement gêné et, pour se faire bien voir des girafes, il chante leurs louanges et l'autre vieillard chante avec lui:

Chœur des deux vieillards :

"Ah! le temps des girafes
C'était le bon vieux temps,
Dans une petite mansarde
Avec une grande girafe
Qu’on est heureux à vingt ans (bis). "

Refrain:

"Mais il reviendra le temps des girafes ... "

... A l'instant même où les deux vieillards annoncent que le temps des girafes va revenir, les deux girafes s'en vont en haussant les épaules.

TROISIÈME TABLEAU

Aux colonies

Le fils du vieux vieillard se promène avec un de ses amis, ils ont chacun un fusil.

Le fils qui regardait en l'air aperçoit la tête d'une girafe, baisse le regard et voyant la girafe tout entière entre dans une grande colère.

Le fils :

"Sortez du monde, girafe, sortez, je vous chasse!"

Il vise, il tire, la girafe tombe, il met le pied dessus, son ami le photographie...

Soudain le fils pâlit: "Quelle mouche vous pique?" lui dit son ami.

Le fils :

"Je ne sais pas ... "

Il lâche son fusil, tombe sur la girafe et s'endort pour un certain nombre d'années, la mouche qui l’a piqué est une mauvaise mouche tsé-tsé...

L'ami le voit, comprend, s'enfuit et la grosse mouche mauvaise le poursuit...

La girafe est tombée, l'homme est tombé aussi, la nuit tombe à son tour et la lune éclaire la nuit...

... Le fils est endormi, dirait qu'il est mort, la girafe est morte, on dirait qu'elle dort.

mardi 9 mai 2017

L'éléphant de mer - Jacques Prévert



Celui-là c'est l’éléphant de mer, mais il n'en sait rien. L'éléphant de mer ou l’escargot de Bourgogne, ça n’a pas de sens pour lui, il se moque de ces choses-là, il ne tient pas 'à être quelqu'un.
Il est assis sur le ventre parce qu'il se trouve bien assis comme ça: chacun a le droit de s'asseoir ' sa guise.

Il est très s content parce que le gardien lui donne des poissons, des poissons vivants.

Chaque jour, il mange des kilos et des kilos de poissons vivants, c est embêtant pour les poissons vivants parce qu'après ça ils sont morts, mais chacun a le droit de manger à sa guise...

Il les mange sans faire de manières, très vite, tandis que l'homme quand il mange une truite, il la jette d'abord dans l'eau bouillante et après l'avoir mangée, il en parle encore pendant des jours, des jours et des années.

"Ah, quelle truite, mon cher, vous vous souvenez!" Etc., etc.

Lui, l'éléphant de mer, mange simplement, il a un très bon petit oeil, mais quand il est en colère, son nez en forme de trompe se dilate et ça fait peur à tout le monde.

Son gardien ne lui fait pas de mal... On ne sait jamais ce qui peut arriver...

Si tous les animaux se fâchaient, ce serait une drôle d'histoire.

Vous voyez ça d'ici, mes petits amis, l'armée des éléphants de terre et de mer arrivant à Paris. Quel gâchis...

L'éléphant de mer ne sait rien faire d'autre que de manger du poisson, mais c'est une chose qu'il fait très bien. Autrefois, il y avait paraît-il des éléphants de mer qui jonglaient avec des armoires à glace, mais on ne peut pas savoir si c’est vrai... personne ne veut plus prêter son armoire!

L'armoire pourrait tomber, la glace pourrait se casser, ça ferait des frais, l'homme aime bien les animaux, mais il tient davantage à ses meubles...

... L'éléphant de mer, quand on ne l'ennuie pas, est heureux comme un roi beaucoup plus heureux qu'un roi, parce qu'il peut s’asseoir sur le ventre quand ça lui fait plaisir alors que le roi même sur le trône, est toujours assis sur son derrière.

lundi 8 mai 2017

Le dromadaire mécontent - Jacques Prévert



Un jour, il y avait un jeune dromadaire qui n'était pas content du tout.
La veille, il avait dit a ses amis: "Demain, je sors avec mon père et ma mère, nous allons entendre une conférence, voilà comme je suis moi!"

Et les autres avaient dit: "Oh, oh, il va entendre une conférence, c’est merveilleux", et lui n'avait pas dormi de la nuit tellement il était impatient, et voilà qu'il n'était pas content parce que la conférence n'était pas du tout ce qu'il avait imaginé : il n'y avait pas de musique et il était déçu, il s'ennuyait beaucoup, il avait envie de pleurer.

Depuis une heure trois quarts un gros monsieur parlait. Devant le gros monsieur il y avait un pot à eau et un verre à dents sans la brosse et, de temps en temps, le. monsieur versait de l'eau dans le verre, mais il ne se lavait jamais les dents et visiblement irrité il parlait d'autre chose, c ‘est-à-dire des dromadaires et des chameaux.

Le jeune dromadaire souffrait de la chaleur, et puis sa bosse le gênait beaucoup; elle frottait contre le dossier du fauteuil, il était très mal assis il remuait.

Alors sa mère lui disait: "Tiens-toi tranquille, laisse parler le monsieur", et elle lui pinçait la bosse; le jeune dromadaire avait de plus en plus envie de pleurer, de s'en aller...

Toutes les cinq minutes, le conférencier répétait: "Il ne faut surtout pas confondre les dromadaires avec les chameaux, j'attire, mesdames, messieurs et chers dromadaires votre attention sur ce fait: le chameau a deux bosses mais le dromadaire n'en a qu'une!" Tous les gens, de la salle disaient: "Oh, oh, très intéressant", et les chameaux, les dromadaires, les hommes les femmes et les enfants prenaient des notes sur leur petit calepin.

Et puis le conférencier recommençait: "Ce qui différencie les deux animaux c'est que le dromadaire n a qu'une bosse, tandis que, chose étrange et utile à savoir, le chameau en a deux ... "

A la fin le jeune dromadaire en eut assez et, se précipitant sur l'estrade, il mordit le conférencier :

"Chameau! " dit le conférencier furieux.

Et tout le monde dans la salle criait: "Chameau, sale chameau, sale chameau!"

Pourtant c’était un dromadaire, et il était très propre.

dimanche 7 mai 2017

Scène de la vie des antilopes - Jacques Prévert



En Afrique, il existe beaucoup d’antilopes ; ce sont des animaux charmants et très rapides à la course. Les habitants de l’Afrique sont les hommes noirs, mais il y a aussi des hommes blancs, ceux-ci sont de passage, ils viennent pour faire des affaires, et ils ont besoin que les noirs les aident; mais les noirs aiment mieux danser que construire des routes ou des chemins de fer, c'est un travail très dur pour eux et qui souvent les fait mourir.
Quand les blancs arrivent, souvent les noirs se sauvent les blancs les attrapent au lasso, et les noirs sont obligés de faire le chemin de fer ou la route, et les blancs les appellent des "travailleurs volontaires".

Et ceux qu'on ne peut pas attraper parce qu'ils sont trop loin et que le lasso est trop court, ou parce qu'ils courent trop vite, on les attaque avec le fusil et c'est pour ça que quelquefois une balle perdue dans la montagne tue une pauvre antilope endormie.

Alors, c’est la joie chez les blancs et chez les noirs aussi, parce que d'habitude les noirs sont très mal nourris tout le monde redescend vers le village en criant:

"Nous avons tué une antilope", et en faisant beaucoup de musique.

Les hommes noirs tapent sur des tambours et allument de grands feux, les hommes blancs les regardent danser, le lendemain ils écrivent a leurs amis: "Il y a eu un grand tam-tam c'était tout à fait réussi!"

En haut, dans la montagne, les parents et les camarades de l'antilope se regardent sans rien dire... Ils sentent qu'il est arrivé quelque chose... ... Le soleil se couche et chacun des animaux se demande sans oser élever la voix pour ne pas inquiéter les autres: "Où a-t-elle pu aller, elle avait dit qu'elle serait rentrée a 9 heures... pour le dîner!" Une des antilopes, immobile sur un rocher, regarde le village, très loin tout en bas, dans la vallée, c est un tout petit village, mais il y a beaucoup de lumière et des chants et des cris... un feu de joie.

Un feu de joie chez les hommes, l'antilope a compris, elle quitte son rocher et va retrouver les autres et dit: "Ce n'est plus la peine de l'attendre, nous pouvons dîner sans elle ... "

Alors toutes les autres antilopes se mettent à table, mais personne n’a faim, c’est un très triste repas

samedi 6 mai 2017

L'autruche - Jacques Prévert


Lorsque le Petit Poucet abandonné dans la forêt sema des cailloux pour retrouver son chemin, il ne se doutait pas qu'une autruche le suivait et dévorait les cailloux un à un.
C'est la vraie histoire celle-là, c'est comme ça que c'est arrivé...
Le fils Poucet se retourne : plus de cailloux !
Il est définitivement perdu, plus de cailloux, plus de maison ; plus de maison, plus de papa-maman.
"C'est désolant", se dit-il entre ses dents.
Soudain il entend rire et puis le bruit des cloches et le bruit d'un torrent, des trompettes, un véritable orchestre, un orage de bruits, une musique brutale, étrange mais pas du tout désagréable et tout à fait nouvelle pour lui. Il passe alors la tête à travers le feuillage et voit l'autruche qui danse, qui le regarde, s'arrête de danser et lui dit :
L'autruche : "C'est moi qui fait ce bruit, je suis heureuse, j'ai un estomac magnifique, je peux manger n'importe quoi. "Ce matin, j'ai mangé deux cloches avec leur battant, j'ai mangé deux trompettes, trois douzaines de coquetiers, j'ai mangé une salade avec son saladier, et les cailloux blancs que tu semais, eux aussi, je les ai mangés. Monte sur mon dos, je vais très vite, nous allons voyager ensemble."
"Mais, dit le fils Poucet, mon père et ma mère je ne les verrai plus ?"
L'autruche : "S'ils t'ont abandonné, c'est qu'ils n'ont pas envie de te revoir de sitôt."
Le Petit Poucet : "Il y a sûrement du vrai dans ce que vous dites, madame l'Autruche."
L'autruche : "Ne m'appelle pas madame, ça me fait mal aux ailes, appelle-moi Autruche tout court."
Le Petit Poucet : "Oui, Autruche, mais tout de même, ma mère, n'est-ce pas !"
L'autruche (en colère) : "N'est-ce pas quoi ? Tu m'agaces à la fin et puis, veux-tu que je te dise, je n'aime pas beaucoup ta mère, à cause de cette manie qu'elle a de mettre toujours des plumes d'autruche sur son chapeau..."
Le fils Poucet : "Le fait est que ça coûte cher... mais elle fait toujours des dépenses pour éblouir les voisins."
L'autruche : "Au lieu d'éblouir les voisins, elle aurait mieux fait de s'occuper de toi, elle te giflait quelquefois."
Le fils Poucet : "Mon père aussi me battait"
L'autruche : "Ah, monsieur Poucet te battait, c'est inadmissible. Les enfants ne battent pas leurs parents, pourquoi les parents battraient-ils leurs enfants ? D'ailleurs monsieur Poucet n'est pas très malin non plus, la première fois qu'il a vu un œuf d'autruche, sais-tu ce qu'il a dit ?"
Le fils Poucet : "Non"
L'autruche : "Eh bien, il a dit "Ça ferait une belle omelette !"
Le fils Poucet (rêveur) : "Je me souviens, la première fois qu'il a vu la mer, il a réfléchi quelques secondes et puis il a dit : "Quelle grande cuvette, dommage qu'il n'y ait pas de ponts." "Tout le monde a ri mais moi j'avais envie de pleurer, alors ma mère m'a tiré les oreilles et m'a dit : "Tu ne peux pas rire comme les autres quand ton père plaisante !" Ce n'est pas ma faute, mais je n'aime pas les plaisanteries des grandes personnes..."
L'autruche : "... Moi non plus, grimpe sur mon dos, tu ne verras plus tes parents, mais tu verras du pays."
"Ca va", dit le petit Poucet et il grimpe.
Au grand triple galop l'oiseau et l'enfant démarrent et c'est un très gros nuage de poussière.
Sur le pas de leur porte, les paysans hochent la tête et disent : "Encore une de ces sales automobiles !"
Mais les paysannes entendent l'autruche qui carillonne en galopant :
"Vous entendez les cloches, disent-elles en se signant, c'est une église qui se sauve, le diable sûrement court après."
Et tous de se barricader jusqu'au lendemain matin, mais le lendemain l'autruche et l'enfant sont loin.

jeudi 4 mai 2017

Le conte du bourreau et du juge - Henri Pourrat



Il y avait une fois, dans les temps, un bourreau à la ville, et c'était un monsieur. Il vendait de l'onguent pour les rhumatismes, de l'onguent à la graisse de blaireau - on disait que c'était de la graisse de chrétien. Surtout, quand on le mettait sur son beau dire, il parlait comme un livre.

Un jour, il était venu toucher du juge ce qui lui était dû pour une pendaison. Il y eut quelque débat. Ce bourreau prétendait que dix écus étaient le prix réglé. Il remontrait qu'il lui fallait trois cordes, un tombereau, une échelle, et beaucoup d'autres choses. Et comme le juge se récriait trouvant la demande exorbitante :
"Monsieur le juge, lui dit-il, écoutez, quand ce serait pour vous, je ne pourrais vraiment pas vous pendre à meilleur compte!"

mercredi 3 mai 2017

Le conte de l'exécution à faire - Henri Pourrat



Il y avait une fois un vigneron quelque peu voleur qui s'était laissé prendre la main dans le sac et qu'on pendait.
Au pied de l'échelle, à son curé qui l'assistait, il donna sa tasse d'argent, son tâte-vin.
Elle aurait dû revenir au bourreau pour les habits du pendu; or ces habits qu'était-ce ? une méchante souquenille, des chausses faites de tant de pièces et de trous qu'on ne savait plus que par tradition que c'étaient des chausses. La tasse d'argent seule valait, de toute la dépouille. La voyant échapper, le bourreau en est si piqué, qu'il passe incontinant la corde au desservant :
"Eh bien ! monsieur le curé, pendez-le!"

jeudi 27 avril 2017

Un coq chanta - Guy de Maupassant


À René Billotte.

Mme Berthe d’Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de Croissard. Pendant l’hiver à Paris, il l’avait ardemment poursuivie, et il donnait pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son château normand de Carville. Le mari, M. d’Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C’était un gros petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout. Mme d’Avancelles était au contraire une grande jeune femme brune et déterminée, qui riait d’un rire sonore au nez de son maître, qui l’appelait publiquement « Madame Popote » et regardait d’un certain air engageant et tendre les larges épaules et l’encolure robuste et les longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de Croissard. Elle n’avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour elle. C’étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs nouveaux auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants. Tout le jour, les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du renard et du sanglier, et, chaque soir, d’éblouissants feux d’artifice allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des traînées de lumière où passaient des ombres. C’était l’automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les gazons comme des volées d’oiseaux. On sentait traîner dans l’air des odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d’une femme.

Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d’Avancelles avait répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières : « Si je dois tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J’ai trop de choses à faire cet été pour avoir le temps. » Il s’était souvenu de cette parole rieuse et hardie ; et, chaque jour, il insistait davantage, chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le cœur de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la forme. Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait dit, en riant, au baron : « Baron, si vous tuez la bête, j’aurai quelque chose pour vous. » Dès l’aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s’était baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout luimême pour préparer son triomphe ; et, quand les cors sonnèrent le départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les reins serrés, le buste large, l’œil radieux, frais et fort comme s’il venait de sortir du lit.

Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens hurleurs, à travers des broussailles ; et les chevaux se mirent à galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse. Mme d’Avancelles, par malice, retint le baron près d’elle, s’attardant, au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte. Frémissant d’amour et d’inquiétude, il écoutait d’une oreille le bavardage moqueur de la jeune femme, et de l’autre il suivait le chant des cors et la voix des chiens qui s’éloignaient. « Vous ne m’aimez donc plus ? » disait-elle. Il répondait : « Pouvez-vous dire des choses pareilles ? » Elle reprenait : « La chasse cependant semble vous occuper plus que moi. » Il gémissait : « Ne m’avez-vous point donné l’ordre d’abattre moi-même l’animal ? » Et elle ajoutait gravement : « Mais j’y compte. Il faut que vous le tuiez devant moi. » Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait, et, perdant patience : « Mais sacristi ! madame, cela ne se pourra pas si nous restons ici. » Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval. Et elle lui jetait, en riant : « Il faut que cela soit, pourtant.. ou alors... tant pis pour vous. » Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si près qu’il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors brutalement il l’enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes moustaches, il la baisa d’un baiser furieux. Elle ne remua point d’abord, restant ainsi sous cette caresse emportée ; puis, d’une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous leur cascade de poils blonds. Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval, qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans échanger même un regard. Le tumulte de la chasse se rapprochait ; les fourrés semblaient frémir, et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les chiens qui s’attachaient à lui, le sanglier passa. Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria : « Qui m’aime me suive ! » Et il disparut, dans les taillis, comme si la forêt l’eût englouti. Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière, il se relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains sanglantes, tandis que la bête étendue portait dans l’épaule le couteau de chasse enfoncé jusqu’à la garde. La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit de leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes du sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor à plein souffle. La fanfare s’en allait dans la nuit claire au-dessus des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines, réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières. Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée d’ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et violentes, s’appuyant un peu au bras des hommes, s’écartaient déjà dans les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas. Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, Mme d’Avancelles dit au baron : « – Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami ? » Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l’entraîna. Et, tout de suite, ils s’embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer la lune ; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d’étreinte étaient devenus si véhéments qu’ils faillirent choir au pied d’un arbre. Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au chenil. « – Rentrons », dit la jeune femme. Ils revinrent. Puis, lorsqu’ils furent devant le château, elle murmura d’une voix mourante : « Je suis si fatiguée que je vais me coucher, mon ami. » Et, comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle s’enfuit, lui jetant comme adieu : « Non... je vais dormir... Qui m’aime me suive ! » Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait mort, le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s’en vint gratter à la porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya d’ouvrir. Le verrou n’était point poussé. Elle rêvait, accoudée à la fenêtre. Il se jeta à ses genoux qu’il baisait éperdument à travers la robe de nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d’une manière caressante, dans les cheveux du baron. Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution, elle murmura de son air hardi, mais à voix basse : « Je vais revenir. Attendez-moi. » Et son doigt, tendu dans l’ombre, montrait au fond de la chambre la tache vague et blanche du lit. Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien vite et s’enfonça dans les draps frais. Il s’étendit délicieusement, oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du linge sur son corps las de mouvement. Elle ne revenait point, pourtant ; s’amusant sans doute à le faire languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis ; et il rêvait doucement dans l’attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais peu à peu ses membres s’engourdirent, sa pensée s’assoupit, devint incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa ; il s’endormit. Il dormit du lourd sommeil, de l’invincible sommeil des chasseurs exténués. Il dormit
jusqu’à l’aurore. Tout à coup, la fenêtre étant restée entr’ouverte, un coq, perché dans un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore, le baron ouvrit les yeux. Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu’il ne reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il balbutia, dans l’effarement du réveil : « – Quoi ? Où suis-je ? Qu’y a-t-il ? » Alors elle, qui n’avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle parlait à son mari : « – Ce n’est rien. C’est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur, cela ne vous regarde pas. »