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lundi 16 juin 2025

Citation de la semaine 25

 


Voilà. Nous avons franchi le solstice d'été. Et pendant que d'autres célèbrent le jour le plus interminable de l'année... nous allons secrètement nous réjouir du retour des longues nuits.

Alexandre Astier

jeudi 25 mai 2017

Les citations sur le voyage



"L’essence de la Vie ? Biodiversifier ses idées sur les chemins du monde, Et faire voyager ses cinq sens!"  (Ludovic Lesven)
"Voyager, c'est donner un sens à sa vie, voyager, c'est donner de la vie à ses sens" (Alexandre Poussin dans Africa Trek II)

"La vie, ce n'est pas seulement respirer, c'est avoir le souffle coupé !" (Alfred Hitchkock)

"La vie est un long champ à cultiver. Voyager, c'est y semer la diversité de la Terre. Voyager, c'est l'embellir des couleurs du monde." (L. Lesven)

"Les voyageurs n'ont ordinairement pour observer que les lunettes qu'ils ont apportées de leur pays et négligent entièrement le soin d'en faire retailler les verres dans les pays où ils vont." (Jean Potocki)

"Un touriste se reconnaît au premier coup d’œil. C'est un individu habillé d'une manière telle que s'il se trouvait dans son propre pays, il se retournerait dans la rue en se voyant passer." (Philippe Meyer)

"Le vrai domicile de l'homme n'est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied."(Bruce Chartwin)

"Dès qu'il sait marcher, l'enfant sait voyager..."(xxx)

"Lorsque tu voyages, tu fais une expérience très pratique de l'acte de renaissance. Tu te trouves devant des situations complètement nouvelles, le jour passe plus lentement et, la plupart du temps, tu ne comprends pas la langue que parlent les gens. Exactement comme un enfant qui vient de sortir du ventre de sa mère. Dans ces conditions, tu te mets à accorder beaucoup plus d'importance à ce qui t’entoure parce que ta survie en dépend. Tu deviens plus accessible aux gens car ils pourront t'aider dans des situations difficiles. Et tu reçois la moindre faveur des Dieux avec une grande allégresse, comme s'il s'agissait d'un épisode dont on doit se souvenir sa vie restante."(Paolo Coelho)

"Qui a l'habitude de voyager... sait qu'il arrive toujours un moment où il faut partir."(Paolo Coelho)

"Heureux le touriste qui a tout vu avant l'arrivée des touristes."(Bernard Arcand)



"Tous les globe-trotters du monde le savent, c'est dans les rues qu'ils se frottent à l'identité d'un pays, tant esthétique que politique, tant mystique qu'économique".(Manu Chao)

"Le plus grand voyageur est celui qui a su faire une fois le tour de lui-même."(Confucius)

"A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C'est d’âme qu'il faut changer, non de climat."(Sénèque)

"Un des grands malheurs de la vie moderne, c'est le manque d'imprévu, l'absence d'aventures."(Théophile Gautier)

"Qui a l'habitude de voyager sait qu'il arrive toujours un moment où il faut partir."(Paolo Coelho)

"Certes, un rêve de beignet c'est un rêve, pas un beignet. Mais un rêve de voyage, c'est déjà un voyage." (vu sur l'un des forums ABM-VF)

"De tous les livres, celui que je préfère est mon passeport, unique in octavo qui ouvre les frontières."(Alain Borer)

"Il y a autant de voyages que de feuilles sur l'arbre du voyageur."(Kenneth White)

"N'ayez jamais peur de la vie, n'ayez jamais peur de l'aventure, faites confiance au hasard, à la chance, à la destinée. Partez, allez conquérir d'autres espaces, d'autres espérances. Le reste vous sera donné de surcroît."(Henry de Monfreid)

"Naturellement, les voyages autour du monde ne sont pas aussi agréables qu'ils le paraissent. C'est seulement quand vous avez fui toute cette horreur et toute cette chaleur que vous en oubliez les désagréments et que vous vous souvenez des scènes étranges que vous avez vues."(Jack Kerouac)

"Le plus beau voyage, c'est celui qu'on n'a pas encore fait." (Loick Peyron)

"Si l'on ne se met pas en question, si l'on ne court pas une vraie aventure, au bout de laquelle on sera vainqueur ou vaincu avec le risque de se casser la gueule, alors ça n'a aucun intérêt."(Louis Guilloux)

"Le meilleur qu'on puisse ramener du voyage, c'est soi-même, sain et sauf."(proverbe persan)

"Voyager ajoute à sa vie."(proverbe berbère)



"Le vrai voyageur ne sait pas où il va."(proverbe chinois)

"Courir le monde de toutes les façons possibles, ce n'est pas seulement la découverte des autres, mais c'est d'abord l'exploration de soi-même, l'excitation de se voir agir et réagir. C'est le signe que l'homme moderne a pris conscience du gâchis qu'il y aurait à rendre passive une vie déjà bien courte."(Xavier Maniguet)

"Le monde a gâté mon âme, mon imagination est inquiète, mon coeur est insatiable. Tout est trop petit pour moi : je m'accomode facilement à la tristesse aussi bien qu'au plaisir, et ma vie devient de jour en jour plus vide. Il ne me reste plus qu'une seule ressource : voyager." (in "Un Héros de notre temps" de Mikhaïl Iourévitch Lermontov)

"Je sais, d'expérience, que courir le monde ne sert qu'à tuer le temps. On revient aussi insatisfait qu’on est parti. Il faut faire quelque chose de plus."(Ella Maillart)

"Mais, qu'est-ce que l'Aventure ? Un accident que j'ai toujours cherché à éviter". (Henry de Monfreid)

"On ne fait pas un voyage. Le voyage nous fait et nous défait, il nous invente."(David Le Breton)

"Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. Certains pensent qu'ils font un voyage, en fait, c'est le voyage qui vous fait ou vous défait."(Nicolas Bouvier)

"Marcher seul, sac au dos, c'est se livrer entièrement aux dangers et aux hommes. Il n'y a nulle possibilité de fuite comme à vélo ou d'abri comme avec une voiture."(Bernard Ollivier)

"Un voyageur est une espèce d'historien; son devoir est de raconter fidèlement ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu dire; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre."(Chateaubriand)

"A mon sens, écrire un voyage c'est faire le portrait des pays qu'on parcourt et le narrateur n'a pas le droit de les rendre méconnaissable."(Léonie d'Aunet)

"Le tourisme est le moyen qui consiste à amener des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux."(Philippe Meyer)






"Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues..."(Joseph Kessel)

"Voyager ne sert pas beaucoup à comprendre mais à réactiver pendant un instant l'usage des yeux : la lecture du monde."(Italo Calvino)

"On peut voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver."(J. Grenier)

"Le monde est un livre et ceux qui ne voyagent pas n'en lisent qu'une page."ou une variante... "La vie est un livre. Si on ne voyage pas, on n'en écrit qu'une page..."ou encore une autre..."Le monde est un livre dont chaque pas nous ouvre une page."
"L'important c'est de n'être que de passage."(E. Dabit)

"Je crois que l'on en apprend plus sur un pays en lisant, et en particulier en lisant ses romans, qu'en le visitant."(Anthony Burgess)

"On voyage pour changer, non de lieu, mais d'idées."(H. Taine)

"Marcher ne serait rien en soi, fût-ce pendant près de mille kilomètres, s'il ne fallait emporter un certain nombre de choses indispensables."(J. Lacarrière)

"Lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays."(R. Descartes)

"Une des dispositions constantes de l'homme est de souhaiter être ailleurs que là où il est."(Jacques Réda)

"Pour bien aimer un pays il faut le manger, le boire et l’entendre chanter."(Michel Déon)

"Il y a de grands voyages qu'on ne fait bien qu'en pantoufles."(J. Sarment)

"En somme, je m'aperçois que les voyages, ça sert surtout à embêter les autres une fois qu'on est revenu !"(Sacha Guitry)

"Vous pensez échapper à vos problèmes en partant en voyage, et ils partiront derrière vous."(S.I. Witkiewicz)

"Le voyage apprend la tolérance."(B. Disraeli)

"Le voyage est un retour vers l'essentiel."(proverbe tibétain)

"Voyager, c'est être infidèle. Soyez-le sans remords; oubliez vos amis avec des inconnus."(Paul Morand)

"Le voyageur est ce qui importe le plus dans le voyage."(André Suarès)

"Un bon voyageur ne doit pas se produire, s'affirmer, s'expliquer, mais se taire, écouter et comprendre."(Paul Morand)

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent. Pour partir,coeurs lègers,semblables aux ballons, De leur fatalité jamais ils ne s'écartent, Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! (Beaudelaire)

"Les touristes ont horreur de regarder. L’appareil regarde pour eux. Quand ils ont fait clic-clac, ils sont apaisés, ils ont amorti leur voyage. Les piles de photos qu’ils conservent sont autant de diplômes certifiant qu’ils se sont déplacés."(Jean Dutour)

"Quand on voyage sans connaître l'anglais, on a l’impression d’être sourd-muet et idiot de naissance."(Philippe Bouvard)

"Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche."(Montaigne)

"Ce serait une belle chose que de voyager, s’il ne fallait point lever si matin."(La Fontaine)

"Rien ne développe l'intelligence comme les voyages."(Emile Zola)

"Voyager, c'est demander d'un coup à la distance ce que le temps ne pourrait nous donner que peu à peu."(Paul Morand)

"Un pays, c'est pour moi, une visage, un sourire, un accueil, un prénom, bien plus que des villes, des montagnes, des forêts ou des rivières"(Pierre Fillit)

"Partir, c'est quitter son cocon, ouvrir ses ailes et s'envoler. C'est s'apercevoir qu'on n'est pas les seuls sur la planète, qu'on ne sait pas tout comme on le pensait. On devient plus humble, plus tolérant, un peu plus intelligent ." ( P.Fillit)

"Qui n'a pas quitté son pays est plein de préjugés."(Carlo Goldoni)

"Partir n'est plus un luxe réservé aux autres. C'est juste une expérience extraordinaire."(préface du premier GDR; 1973)

"Voyager c'est vivre, apprendre le monde. Quand j'aurai appris, je pourrai mourrir tranquille."(Charlotte Pioch)

"Celui qui ne voyage pas ne connaît pas la valeur des hommes."(proverbe maure)

"Au premier voyage on découvre, au second on s'enrichit." (proverbe touareg)

"Le voyage est ton père; quand tu te seras trouvé tu rentreras, et la terre sera ta mère."(proverbe du Zanskar)

"L'aventure n'existe pas. Elle est dans l'esprit de celui qui la poursuit et, dès qu'il peut la toucher du doigt, elle s'évanouit, pour renaître bien plus loin."(Pierre Mac Orlan)

"Le voyage pour moi, ce n'est pas arriver, c'est partir. C'est l'imprévu de la prochaine escale, c'est le désir jamais comblé de connaître sans cesse autre chose, c'est demain, éternellement demain." (Roland Dorgelès)

"Partir, c'est mourir un peu" (E. Haraucourt)

"Partir, c'est crever un pneu !"(Coluche)

"On sait bien où l'on veut aller, mais on ignore quand, comment, par quel chemin on y parviendra. Inutile de s'en trop soucier d'avance; on verra bien..."(Théodore Monod)

"Les voyages, ça ressemblent à l'amour ! Il y a les amours qui éclairent et ceux qui assombrissent. Tout dépend du coeur qui les vit, et les hommes ont le coeur qu'ils peuvent."(L. Pelletier)

"Le secret pour voyager d'une façon agréable consiste à savoir poliment écouter les mensonges des autres et à les croire les plus possibles. On vous laissera, à cette condition, produire à votre tour votre petit effet et, ainsi, le profit sera réciproque."(Dostovieski)

"Un voyage de 1 000 km commence toujours par un pas."(Lao Tseu)

"Les voyages sont l'éducation de la jeunesse et l'expérience de la vieillesse."(Francis Bacon)

"L'impulsion du voyage est l'un des plus encourageants symptômes de la vie."(Agnès Repplier)

"Ah ! Les français ça voyage mal, c'est comme le camembert !" (Claude Zidi)

"Les sites les plus beaux ne sont que ce que nous en faisons. Quel homme un peu poète n'a dans ses souvenirs un quartier de roche qui tient plus de place que n'en on pris les plus célèbres aspects des pays recherchés à grands frais !"(Honoré de Balzac)



"Qu'est-ce qu'en général qu'un voyageur ? C'est un homme qui s'en va chercher un bout de conversation au bout du monde."(Barbay d'Aurevilly)

"Tant il est vrai qu'on est persuadé que les voyages forment le jugement et perfectionnent l'homme, qu'on prétend être comme ces plantes qui ne peuvent porter de bons fruits qu'après avoir été transplantées."(F. Deseine)

"En route, le mieux c'est de se perdre. Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises et c'est alors, mais alors seulement, que le voyage commence." (Nicolas Bouvier)

"Tout bien considéré, il y a deux sortes d'hommes dans le monde : ceux qui restent chez eux, et les autres."(Rudyard Kipling)

"Le plus difficile pour un homme qui habite Vilvoorde et qui veut aller vivre à Hong-Kong, ce n'est pas d'aller à Hong-Kong, c'est de quitter Vilvoorde."(Jacques Brel)

"On ne va jamais aussi loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va."(Christophe Colomb)

"Le voyage, comme l'amour, représente une tentative pour transformer un rêve en réalité."(Alain de Botton)

"On ne voyage pas si on ne rêve pas le voyage qu'on fait. Je ne parle pas du rêve qui endort, mais de celui qui réveille, en nage, à la gorge, l'hirsute, le traviole, le pas racontable, le si beau qu'on arrête de vieillir."(Daniel Mermet)

"Et il n'est rien de plus beau que l'instant qui précède le voyage, l'instant où l'horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses."(Milan Kundera)

"Ce n'est pas dans je ne sais quelle retraite que nous découvrirons : c'est sur la route, dans les villes, au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes."(Jean-Paul Sartre)

"Il est des voyages qu'on dirait faits pour illustrer la vie même et qui peuvent servir de symboles à l'existence. On se démène, on trime, on sue sang et eau, on se tue presque, on se tue même vraiment parfois à essayer d'accomplir quelque chose - et on n'y parvient pas."(Joseph Conrad)

"L'une des choses que j'apprécie le plus quand je voyage à l'étranger, c'est de penser que je vais retourner en France."(P. Daninos)

"J'ai parfois l'impression de vagabonder autour du monde dans le seul but d'accumuler le matériau de futures nostalgies."(Vikram Seth)

"Mieux vaut avoir des souvenirs que des regrets, donc voyagez !"(M.P.)

"L’imagination vaut bien des voyages et elle coûte moins cher."(G.W. Curtis)

"L'homme n'a pas besoin de voyager pour s'agrandir; il porte avec lui l'immensité."(Chateaubriand)

"On voyage autour du monde à la recherche de quelque chose et on rentre chez soi pour le trouver."(G. Moore)

"Le vrai voyage, c'est d’y aller. Une fois arrivé, le voyage est fini. Aujourd’hui les gens commencent par la fin."(Hugo Verlomme)

"Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui."(Montaigne)

"Le voyage n'est nécessaire qu'aux imaginations courtes."(Colette)

"Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité comme pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve."(Guy de Maupassant)

"Moi, le seul voyage qui m'intéresse, c'est la mort. Parce qu'on ne rapporte pas de diapos."(Wolinski)

"Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux."(Marcel Proust)

"L'important arrive non pas au terme de la route, mais bien avant, pendant le trajet lui-même."(M. Pavic)

"Il n'y a d'homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie."(Lamartine)

"Un voyage prouve moins de désir du pays où l’on va que d’ennui du pays que l’on quitte."(A. Karr)

"On ne voyage pas pour voyager mais pour avoir voyagé."(A. Karr)

"La plupart des voyages trouvent leur intérêt dans l'anticipation qu'on en fait ou le souvenir qu'on en garde; la réalité se limite le plus souvent à la perte de ses bagages."(R. Nadelson)

vendredi 5 mai 2017

Jacques Prévert



Jacques Prévert est un poète, scénariste, parolier et artiste français, né le 4 février 1900 à Neuilly-sur-Seine, et mort le 11 avril 1977 à Omonville-la-Petite (Manche). Il est l'auteur de nombreux recueils de poèmes, parmi lesquels Paroles (1946). Il est devenu un poète populaire grâce à son langage familier et à ses jeux sur les mots. Il a également écrit des sketchs et des chœurs parlés pour le théâtre, des chansons, des scénarios et des dialogues pour le cinéma où il est un des artisans du réalisme poétique, et il a réalisé de nombreux collages à partir des années 1940.

Contes pour enfants pas sages

 L'autruche
 Scène de la vie des antilopes
 Le dromadaire mécontent
 L'éléphant de mer
 L'opéra des girafes
 Cheval dans une ile
 Jeune lion en cage
 Les premiers ânes

jeudi 27 avril 2017

Un coq chanta - Guy de Maupassant


À René Billotte.

Mme Berthe d’Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de Croissard. Pendant l’hiver à Paris, il l’avait ardemment poursuivie, et il donnait pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son château normand de Carville. Le mari, M. d’Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C’était un gros petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout. Mme d’Avancelles était au contraire une grande jeune femme brune et déterminée, qui riait d’un rire sonore au nez de son maître, qui l’appelait publiquement « Madame Popote » et regardait d’un certain air engageant et tendre les larges épaules et l’encolure robuste et les longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de Croissard. Elle n’avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour elle. C’étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs nouveaux auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants. Tout le jour, les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du renard et du sanglier, et, chaque soir, d’éblouissants feux d’artifice allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des traînées de lumière où passaient des ombres. C’était l’automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les gazons comme des volées d’oiseaux. On sentait traîner dans l’air des odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d’une femme.

Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d’Avancelles avait répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières : « Si je dois tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J’ai trop de choses à faire cet été pour avoir le temps. » Il s’était souvenu de cette parole rieuse et hardie ; et, chaque jour, il insistait davantage, chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le cœur de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la forme. Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait dit, en riant, au baron : « Baron, si vous tuez la bête, j’aurai quelque chose pour vous. » Dès l’aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s’était baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout luimême pour préparer son triomphe ; et, quand les cors sonnèrent le départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les reins serrés, le buste large, l’œil radieux, frais et fort comme s’il venait de sortir du lit.

Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens hurleurs, à travers des broussailles ; et les chevaux se mirent à galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse. Mme d’Avancelles, par malice, retint le baron près d’elle, s’attardant, au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte. Frémissant d’amour et d’inquiétude, il écoutait d’une oreille le bavardage moqueur de la jeune femme, et de l’autre il suivait le chant des cors et la voix des chiens qui s’éloignaient. « Vous ne m’aimez donc plus ? » disait-elle. Il répondait : « Pouvez-vous dire des choses pareilles ? » Elle reprenait : « La chasse cependant semble vous occuper plus que moi. » Il gémissait : « Ne m’avez-vous point donné l’ordre d’abattre moi-même l’animal ? » Et elle ajoutait gravement : « Mais j’y compte. Il faut que vous le tuiez devant moi. » Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait, et, perdant patience : « Mais sacristi ! madame, cela ne se pourra pas si nous restons ici. » Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval. Et elle lui jetait, en riant : « Il faut que cela soit, pourtant.. ou alors... tant pis pour vous. » Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si près qu’il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors brutalement il l’enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes moustaches, il la baisa d’un baiser furieux. Elle ne remua point d’abord, restant ainsi sous cette caresse emportée ; puis, d’une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous leur cascade de poils blonds. Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval, qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans échanger même un regard. Le tumulte de la chasse se rapprochait ; les fourrés semblaient frémir, et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les chiens qui s’attachaient à lui, le sanglier passa. Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria : « Qui m’aime me suive ! » Et il disparut, dans les taillis, comme si la forêt l’eût englouti. Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière, il se relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains sanglantes, tandis que la bête étendue portait dans l’épaule le couteau de chasse enfoncé jusqu’à la garde. La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit de leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes du sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor à plein souffle. La fanfare s’en allait dans la nuit claire au-dessus des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines, réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières. Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée d’ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et violentes, s’appuyant un peu au bras des hommes, s’écartaient déjà dans les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas. Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, Mme d’Avancelles dit au baron : « – Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami ? » Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l’entraîna. Et, tout de suite, ils s’embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer la lune ; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d’étreinte étaient devenus si véhéments qu’ils faillirent choir au pied d’un arbre. Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au chenil. « – Rentrons », dit la jeune femme. Ils revinrent. Puis, lorsqu’ils furent devant le château, elle murmura d’une voix mourante : « Je suis si fatiguée que je vais me coucher, mon ami. » Et, comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle s’enfuit, lui jetant comme adieu : « Non... je vais dormir... Qui m’aime me suive ! » Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait mort, le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s’en vint gratter à la porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya d’ouvrir. Le verrou n’était point poussé. Elle rêvait, accoudée à la fenêtre. Il se jeta à ses genoux qu’il baisait éperdument à travers la robe de nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d’une manière caressante, dans les cheveux du baron. Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution, elle murmura de son air hardi, mais à voix basse : « Je vais revenir. Attendez-moi. » Et son doigt, tendu dans l’ombre, montrait au fond de la chambre la tache vague et blanche du lit. Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien vite et s’enfonça dans les draps frais. Il s’étendit délicieusement, oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du linge sur son corps las de mouvement. Elle ne revenait point, pourtant ; s’amusant sans doute à le faire languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis ; et il rêvait doucement dans l’attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais peu à peu ses membres s’engourdirent, sa pensée s’assoupit, devint incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa ; il s’endormit. Il dormit du lourd sommeil, de l’invincible sommeil des chasseurs exténués. Il dormit
jusqu’à l’aurore. Tout à coup, la fenêtre étant restée entr’ouverte, un coq, perché dans un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore, le baron ouvrit les yeux. Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu’il ne reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il balbutia, dans l’effarement du réveil : « – Quoi ? Où suis-je ? Qu’y a-t-il ? » Alors elle, qui n’avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle parlait à son mari : « – Ce n’est rien. C’est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur, cela ne vous regarde pas. »

mercredi 26 avril 2017

L’aventure de Walter Schnaffs - Guy de Maupassant



À Robert Pinchon.

Depuis son entrée en France avec l’armée d’invasion, Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu’il avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu’il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l’existence disparaît avec la vie ; et il gardait au cœur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre. Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route : – S’il était tué, que deviendraient les petits ? Qui donc les nourrirait et les élèverait ? À l’heure même, ils n’étaient pas riches, malgré les dettes qu’il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois. Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles faiblesses qu’il se serait laissé tomber, s’il n’avait songé que toute l’armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau. Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l’angoisse. Son corps d’armée s’avançait vers la Normandie ; et il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la campagne ; rien n’indiquait une résistance préparée. Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs ; et une troupe de francs-tireurs, sortant brusquement d’un petit bois grand comme la main, s’élança en avant, la baïonnette au fusil. Walter Schnaffs demeura d’abord immobile, tellement surpris et éperdu qu’il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le saisit ; mais il songea aussitôt qu’il courait comme une tortue en comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d’un pont dans une rivière. Il passa, à la façon d’une flèche, à travers une couche épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres. Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu’il avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s’éloignant du lieu du combat. Puis il s’arrêta et s’assit de nouveau, tapi comme un lièvre au milieu des hautes herbes sèches. Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s’affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et calme. Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. C’était un petit oiseau qui, s’étant posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant près d’une heure, le cœur de Walter Schnaffs en battit à grands coups pressés.
La nuit venait, emplissant d’ombre le ravin. Et le soldat se mit à songer. Qu’allait-il faire ? Qu’allait-il devenir ? Rejoindre son armée ?... Mais comment ? Mais par où ? Et il lui faudrait recommencer l’horrible vie d’angoisses, d’épouvantes, de fatigues et de souffrances qu’il menait depuis le commencement de la guerre ! Non ! Il ne se sentait plus ce courage ! Il n’aurait plus l’énergie qu’il fallait pour supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes. Mais que faire ? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s’y cacher jusqu’à la fin des hostilités. Non, certes. S’il n’avait pas fallu manger, cette perspective ne l’aurait pas trop atterré ; mais il fallait manger, manger tous les jours. Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons lui couraient sur la peau. Soudain il pensa : « Si seulement j’étais prisonnier ! » et son cœur frémit de désir, d’un désir violent, immodéré, d’être prisonnier des Français. Prisonnier ! Il serait sauvé, nourri, logé, à l’abri des balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée. Prisonnier ! Quel rêve ! Et sa résolution fut prise immédiatement : – Je vais me constituer prisonnier. Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d’une minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et par des terreurs nouvelles. Où allait-il se constituer prisonnier ? Comment ? De quel côté ? Et des images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme. Il allait courir des dangers terribles en s’aventurant seul avec son casque à pointe, par la campagne. S’il rencontrait des paysans ? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant ! Ils le massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles ! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l’acharnement des vaincus exaspérés. S’il rencontrait des francs-tireurs ? Ces francs-tireurs, des enragés sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s’amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds et noirs semblaient le regarder. S’il rencontrait l’armée française elle-même ? Les hommes d’avant-garde le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà les détonations irrégulières des soldats couchés dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d’un champ, s’affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu’il sentait entrer dans sa chair. Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue. La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d’un terrier, faillit faire s’enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l’âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l’ombre ; et il s’imaginait à tout moment entendre marcher près de lui. Après d’interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un soulagement immense le pénétra ; ses membres se détendirent, reposés soudain ; son cœur s’apaisa ; ses yeux se fermèrent. Il s’endormit. Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du ciel ; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des champs ; et Walter Schnaffs s’aperçut qu’il était atteint d’une faim aiguë. Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon saucisson des soldats ; et son estomac lui faisait mal. Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires. Une idée lui parut enfin logique et pratique, c’était de guetter le passage d’un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre qu’il se rendait. Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies. Aucun être isolé ne se montrait à l’horizon. Là-bas, à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines ! Làbas à gauche, il apercevait, au bout des arbres d’une avenue, un grand château flanqué de tourelles. Il attendit ainsi jusqu’au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien que des vols de corbeaux, n’entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles. Et la nuit encore tomba sur lui. Il s’allongea au fond de sa retraite et il s’endormit d’un sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d’un sommeil d’homme affamé. L’aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en observation. Mais la campagne restait vide comme la veille ; et une peur nouvelle entrait dans l’esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim ! Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s’approchaient de son cadavre et se mettaient à le manger, l’attaquant partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé. Alors, il devint fou, s’imaginant qu’il allait s’évanouir de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s’apprêtait à s’élancer vers le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s’en allaient aux champs avec leurs fourches sur l’épaule, et il replongea dans sa cachette. Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers le château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu’au village qui lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres. Les fenêtres d’en bas brillaient. Une d’elles était même ouverte ; et une forte odeur de viande cuite s’en échappait, une odeur qui pénétra brusquement dans le nez et jusqu’au fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa ; le fit haleter, l’attirant irrésistiblement, lui jetant au cœur une audace désespérée. Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la fenêtre. Huit domestiques dînaient autour d’une grande table. Mais soudain une bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien ! On aperçut l’ennemi ! Seigneur ! les Prussiens attaquaient le château !... Ce fut d’abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit tons différents, un cri d’épouvante horrible, puis une levée tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, toujours debout dans sa fenêtre. Après quelques instants d’hésitation, il enjamba le mur d’appui et s’avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme un fiévreux : mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison semblait frémir ; des portes se fermaient, des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet tendait l’oreille à ces confuses rumeurs ; puis il entendit des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant du premier étage.

Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château devint silencieux comme un tombeau. Walter Schnaffs s’assit devant une assiette restée intacte, et il se mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s’il eût craint d’être interrompu trop tôt, de n’en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe ; et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l’estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s’interrompait, prêt à crever à la façon d’un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et se déblayait l’œsophage comme on lave un conduit bouché. Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles ; puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des hoquets, l’esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son uniforme pour souffler, incapable d’ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses idées s’engourdissaient ; il posa son front pesant dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des choses et des faits.

Le dernier croissant éclairait vaguement l’horizon au-dessus des arbres du parc. C’était l’heure froide qui précède le jour. Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes ; et parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l’ombre une pointe d’acier. Le château tranquille dressait sa haute silhouette noire. Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée. Soudain, une voix tonnante hurla : – En avant ! nom d’un nom ! à l’assaut ! mes enfants ! Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres s’enfoncèrent sous un flot d’hommes qui s’élança, brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu’aux cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et, lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le culbutèrent le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête. Il haletait d’ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé et fou de peur. Et tout d’un coup, un gros militaire chamarré d’or lui planta son pied sur le ventre en vociférant : – Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous ! Le Prussien n’entendit que ce seul mot « prisonnier », et il gémit : « Ya, ya, ya. » Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs s’assirent, n’en pouvant plus d’émotion et de fatigue. Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d’être enfin prisonnier ! Un autre officier entra et prononça : – Mon colonel, les ennemis se sont enfuis ; plusieurs semblent avoir été blessés. Nous restons maîtres de la place.

Le gros militaire qui s’essuyait le front vociféra : « Victoire ! » Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche : « Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu’on évalue à cinquante hommes hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains. » Le jeune officier reprit : – Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel ? Le colonel répondit : – Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de l’artillerie et des forces supérieures. Et il donna l’ordre de repartir. La colonne se reforma dans l’ombre, sous les murs du château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, tenu par six guerriers le revolver au poing.

Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps en temps. Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce fait d’armes. La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes levaient les bras ; des vieilles pleuraient ; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa le nez d’un de ses gardiens. Le colonel hurlait. – Veillez à la sûreté du captif. On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter Schnaffs jeté dedans, libre de liens. Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment. Alors, malgré des symptômes d’indigestion qui le tourmentaient depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des cris frénétiques, jusqu’au moment où il tomba, épuisé, au pied d’un mur. Il était prisonnier ! Sauvé !

C’est ainsi que le château de Champignet fut repris à l’ennemi après six heures seulement d’occupation. Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.

mardi 25 avril 2017

Le conte des trépassés venus à l'aide - Henri Pourrat



Il y avait une fois un seigneur qui avait coutume de dire un pater et un ave chaque fois qu'il passait par le cimetière de la paroisse. Au sortir de l'église, il lui fallait le traverser pour retourner chez lui.

Son ennemi le savait. Il y avait là, sur l'herbe versée, les rosiers et les croix, un gros noyer aux branches retombantes. Par une nuit couverte, il s'embusqua dessous avec une troupe de valets.

Lorsque le seigneur parut, ils parurent aussi; et l'épée nue au poing. Ils ne jetèrent qu'un cri et tombèrent sur lui.

C'était fait de ce seigneur.

Mais les trépassés étaient là, ceux pour qui jamais il ne manquait de dire pater et ave au passage. Comme lui de ses prières les a aidés en leur souffrance, ils l'ont aidé en son péril. Dans l'instant, prompts comme la foudre, ils se sont levés dans leurs suaires. En foule, tous, hors de leurs fosses! Un souffle a passé, d'autre monde. Tremblant, claquant des dents, de leurs mains dénouées, les meurtriers ont lâché qui l'épée, qui l'épieu. Les morts, les morts dressés leur arrivaient dessus.

Un frisson de glace à l'échine, eux, éperdus, ont tourné les talons. Les morts les ont, comme d'un coup de vent, balayés dans leur épouvante. Et le seigneur, l'ami de leurs âmes souffrantes, s'est trouvé soudain hors de peine.

dimanche 23 avril 2017

Le conte des deux prouesses - Henri Pourrat


Il y avait une fois dans la grande prison de Riom, deux braconniers qui s'ennuyaient, qui s'ennuyaient... A bâiller et à braire! Enfin, pour faire passer le temps, ils inventèrent de se conter leurs prouesses.
"Au fond de ces bois, dit l'un, qu'il y a dans les gorges de la Sioule, il m'est arrivé de tuer dix-huit sangliers en un jour.
- Dix-huit!
- Je compte pour sic une laie suitée, avec cinq marcassins, mais c'est dix-huit en tout.
- Moi dit l'autre, là-haut, à Pierre-sur-Haute même, j'ai tué une gélinotte des Alpes. Ces oiseaux-là, on ne peut même pas les approcher, tant c'est méfiant. On ne les a qu'au sifflet, en se postant à l'affût - je le tiens d'un Savoyard. Mais elle était branchée sur un sapin, à la cime de la montagne : je l'ai vue, elle ne m'a pas vu et je l'ai tuée.
- Oui... Eh bien! je ne crois pas à cette gélinotte.
- Pourquoi ça?
- Parce que, je connais le pays : à Pierre-sur-Haute, pas de sapins : rien que de l'herbe ou de la brande, et des monceaux de pierres. Tu m'en contes avec ton oiseau.
- Hé pauvre ami, je t'ai laissé tuer tes dis-huit sangliers dans les gorges de la Sioule : laisse-moi, au moins, une seule pauvre fois, tuer ma gélinotte à la cime de Pierre-sur-Haute!"

samedi 22 avril 2017

Le conte du batelier scrupuleux - Henri Pourrat



Il y avait une fois, autrefois, les bateliers de l'Allier : ceux qui menaient par eau, à Paris la grande-ville, les pommes et le vin de Limagne. Arrivés dans Paris, ils vendaient tout, même les planches du bateau. Puis s'en revenaient au pays de taverne en taverne. Dieu sait s'ils s’entendaient à faire carillon! De vrais dévorants, des terribles, toujours prêts à toutes les danses. En toute honnêteté, s'entend, et bons chrétiens comme il se doit.

Un jour, l'un d'eux se confessait. La confession même était faite, il sortait du confessionnal, quand tout à coup il se ravise et il y rentre.

"Mon père, dit-il, me revient un petit scrupule. Si peu que rien. Certains soir, sur la rivière, nous avons eu quelques paroles, mon compagnon et moi. Pour faire court, je lui ai donné un coup de perche sur la tête, il est tombé à l'eau. Je ne sais ce qui a été, mais je ne l'ai plus revu depuis.

vendredi 21 avril 2017

Le conte des trois poulettes - Henri Pourrat


Il y avait une fois trois poules, la grise, la blanche, la noire.
La grise entendit dire un soir à la maîtresse : « Je saignerai mes trois poules pour le dîner de Pâques ! »
En grand-hâte, elle alla avertir les deux autres. Et toutes trois, filant par le sentier comme si elles avaient
le renard à leurs trousses, sans caqueter ni sans piailler, elles gagnèrent le grand bois.
En ce grand bois, toutes les trois, elles se perchèrent dans un arbre, quelque honnête père sapin. Elles
y firent leur nuit comme elles purent, sans trop dormir, au moindre frôlement de vent croyant voir
apparaître le chat sauvage ou la martre, au moindre remuement de branche croyant ouïr le battement
d'ailes du grand duc ou du chat-huant qui font leur coup dans le noir.
« Il nous faut une maison, s'entredirent-elles, le lendemain, au premier rai de soleil dans la rosée. Nous
autres poulettes ne sommes pas des bêtes sauvages. Nous ne saurions vivre sans maison. »
De broutilles et de broutillettes
Bâtissons notre maisonnette !
Elles la bâtirent donc de bric et de broc, de brindilles et de bourres. Levé par trois poulettes, un joli
bâtiment comportant porte ouvrante.
Seulement, le château n'était pas grand. Jamais elles n'y tiendraient toutes trois.
« Que je voie », dit la poule noire.
Elle y entre, claque la porte, s'y enferme.
« Juste pour moi ! Il va juste pour moi. Vous autres deux, mieux vous vaudra aller bâtir plus loin.
– Mais si le renard vient, poulette noire, ma sœur, seule, que feras-tu?
– Le renard? Hé, je lui fermerai la porte au nez ! »
La grise et la blanche, ma foi, ont dû aller plus loin. Elles ont fait leur nuit branchées dans un poirier
sauvage.
Au matin, l'endroit leur convient, rafraîchi de fougères, et une fontaine y coulait à bas bruit.
De broutilles et de broutillettes
Bâtissons notre maisonnette !
De brindilles encore, et de bourres d'arbres, elles bâtissent un petit château. – Petit, ha, bien petit.
« Je vais l'essayer », dit la blanche.
Pour l'essayer, claque la porte, s'y enferme.
« Il serait trop petit pour nous deux ! Poulette grise, ma sœur, va-t'en bâtir ailleurs.
– Et le renard, poulette blanche, ma sœur ? S'il vient, seule, que feras-tu ?
– Eh bien, le renard, s'il vient, je lui ferme la porte au nez ! »
La poulette grise est allée plus haut, sous le couvert. Elle a trouvé un lieu tout égayé de fleurs rouges et
de sorbiers des grives.
« Ici, une maison semblerait bien placée. »
Dans un de ces sorbiers, la grise a fait sa nuit. Mais dès le point du jour l'éveille le pinson
« Pinson, tu m'as fait peur.
– Poulette grise, de fait tu peux trembler. Cette nuit le renard est venu dans le premier bâtiment que
vous avez bâti. Et il a mangé l'habitante. »
La grise n'a fait qu'un cri. Puis, a pleuré, a pleuré, a pleuré.
Un colporteur est venu à passer, la balle au dos, mouillant ses guêtres dans la fougère.
« Qu'as-tu à tant pleurer, pauvre poulette grise ?
– C'est ma sœurette noire que je pleure ! Elle n'était pas de trois jours au bois que le renard l'a mangée !
– Son heure était venue, crois-le, poulette grise. Seriez-vous restées à la ferme, la maîtresse aujourd'hui
l'aurait mise à la broche. Je le lui ai hier soir entendu dire. »
Le colporteur a consolé cette poulette. Elle, le payant d'un oeuf tout chaud, tout frais pondu, elle lui a
acheté un paquet d'épingles.
De broutilles et de broutillettes
Bâtissons notre maisonnette !
Elle a fait son château, a levé au pied de l'arbre son petit bâtiment et des épingles du colporteur a bien
garni la porte.
Trois jours après de ses cris le pinson l'éveille.
« Triste nouvelle, poulette grise, triste nouvelle ! Le renard a passé chez la poulette blanche et il a
mangé l'habitante. »
Elle n'a jeté qu'un cri, puis a pleuré, a pleuré, a pleuré. Après quoi, elle s'est assurée que les épingles
tenaient ferme, enfoncées dans la porte.
A peine avait-elle fait qu'elle a ouï trois petits coups. Une voix flûtée parlait, toute de gentillesse.
« Poulette grise, je viens te donner le bonsoir de la part de tes sœurettes, la poulette noire, la poulette
blanche. Ouvre la porte, ouvre, ma mie, que je te donne le bonjour et de leurs bonnes nouvelles
— C'est que je fais bouillir le lait, si je m'écartais, il se sauverait! »
Sur la porte le renard s'est jeté. Mais aux épingles, il s'est si fort piqué qu'il est allé se soigner en son
terrier, couinant comme un goret qu'on saigne.
La poulette grise a voulu monter son ménage. Elle avait besoin d'un chaudron. Elle est allée l'acheter en
foire. Elle l'a bravement rapporté sur son dos.
Comme elle revenait sur le chemin du bois, elle a par le bout d'un sentier vu venir le renard.
Ha, elle n'a eu que le temps de se blottir sous le chaudron, de se cacher là, et vite, et vite.
Le renard arrivait, qui avait bien cru la voir. Tout cuisant encore de piqûres et tout allumé d'appétit, il est
monté sur le chaudron. C'était pour mieux inspecter tout l'entour.
« Je n'ai pas rêvé, elle était là, cette péronnelle ! Elle n'a pas pu se changer en pelote de bruyère. Je n'ai
qu'à attendre, il faudra bien qu'elle sorte de sa cache. »
Il passait l’œil de tous côtés, s'émouchait de sa queue, piétinait et s'impatientait. « Je jure de lui faire un
sort ! On attendra tant qu'il faudra, mais on lui fera un sort, à la poulette grise, comme on en a fait un à la
noire, à la blanche ! Elle verra si les dents du renard entrent plus avant que ses épingles. »
Cependant, la poulette étouffait sous le chaudron; elle cuisait là au gros soleil, comme si elle eût été à la
broche. Le moment approchait où elle n'y pourrait plus tenir.
Par bonheur le pinson est venu, – ha, le pinson s'est bien montré pour elle...
Le renard l'a appelé :
« Pinson, pinson, n'as-tu pas vu la poule grise ? J'aurais à lui parler d'affaires.
– Renard, renard, précisément, elle est allée chez le notaire pour affaires d'héritage, l'héritage de ses
pauvres sœurs. Si tu veux lui parler, va l'attendre à la fourche du chemin. »
Le renard est parti, est allé se poster au carrefour.
Mais, sur le soir, il est venu à la maison de la poulette.
« Bonsoir, la poule grise! Bée, bée, bonsoir à toi.
– Et qui es-tu?
– Je suis le bélier cornu. Bée, bée! Ouvre-moi donc.
– Je coule la lessive.
– Bée, bée! pour affaire qui presse, j'aurais à te parler.
– Eh bien, montre patte blanche?
– A tantôt, poule grise, je repasserai tantôt. »
« Il est allé chez le meunier, est venu dire le pinson.
Ne te laisse pas tromper, surtout, poulette grise ! »
« Bée, bée ! C'est moi le bélier cornu, a crié un moment après le renard. Vois-tu mes pattes blanches ! »
Il les a passées sous la porte.
De sa hache à fendre le bois, la poule grise a déchargé un grand coup sur ces pattes enfarinées.
Si grand coup qu'elles en ont demeuré sur la place, tandis que le renard se traînait où il pouvait.
Toujours est-il que la poulette grise ne l'a jamais revu et a pu vivre en paix dans son petit château de
broutillettes et épinglettes.

jeudi 20 avril 2017

Henri Pourrat



Henri Pourrat est né à Ambert le 7 mai 1887 et mort dans la même commune le 16 juillet 1959. C'est un écrivain français qui après avoir recueilli la littérature orale de l'Auvergne, a écrit des contes, romans et essais concernant cette région.

Le conte des trois poulettes
Le conte du batelier scrupuleux
Le conte des deux prouesses
Le conte des trépassés venus à l'aide
Le conte de l'exécution à faire
Le conte du bourreau et du juge
Le conte du pistolet déchargé

mardi 18 avril 2017

Saint-Antoine - Guy de Maupassant



À X. Charmes.

On l’appelait Saint-Antoine, parce qu’il se nommait Antoine, et aussi peut-être parce qu’il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu’il eût plus de soixante ans. C’était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient trop maigres pour l’ampleur du corps. Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme qu’il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu dans les affaires et dans l’élevage du bétail, et dans la culture de ses terres. Ses deux fils et ses trois filles mariés avec avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d’alentour : on disait, en manière de proverbe : « Il est fort comme Saint-Antoine. » Lorsque arriva l’invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et il criait, la face rouge et l’œil sournois, dans une fausse colère de bon vivant : « Faudra que j’en mange, nom de Dieu ! » Il comptait bien que les Prussiens ne viendraient pas jusqu’à Tanneville ; mais lorsqu’il apprit qu’ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine, s’attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes. Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte s’ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d’un soldat coiffé d’un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se dressa d’un bond ; et tout son monde le regardait, s’attendant à le voir écharper le Prussien ; mais il se contenta de serrer la main du maire qui lui dit : « – En v’là un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c’te nuit. Fais pas de bêtises surtout, vu qu’ils parlent de fusiller et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v’là prévenu. Donne-li à manger, il a l’air d’un bon gars. Bonsoir, je vas chez l’s’ autres. Y en a pour tout le monde. » Et il sortit. Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C’était un gros garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, barbu jusqu’aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de s’asseoir. Puis il lui demanda : « Voulez-vous de la soupe ? » L’étranger ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d’audace, et, lui poussant sous le nez une assiette pleine : « Tiens, avale ça, gros cochon. » Le soldat répondit : « Ya » et se mit à manger goulûment pendant que le fermier triomphant sentant sa réputation reconquise, clignait de l’œil à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même temps grand’peur et envie de rire. Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en servit une autre qu’il fit disparaître également ; mais il recula devant la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en répétant : « Allons fous-toi ça dans le ventre. T’engraisseras ou tu diras pourquoi, va, mon cochon ! » Et le soldat, comprenant seulement qu’on voulait le faire manger tout son soûl, riait d’un air content, en faisant signe qu’il était plein. Alors Saint-Antoine, devenu tout à fait familier, lui tapa sur le ventre en criant : « Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon ! » Mais soudain il se tordit, rouge à tomber d’une attaque, ne pouvant plus parler. Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire : « C’est ça, c’est ça, saint Antoine et son cochon. V’là mon cochon ! » Et les trois serviteurs éclatèrent à leur tour. Le vieux était si content qu’il fit apporter l’eau-de-vie, la bonne, le fil-en-dix, et qu’il en régala tout le monde. On trinqua avec le Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu’il trouvait ça fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez : « Hein ? En v’là d’ la fine ! T’en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.

Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouvé là son affaire, c’était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la plaisanterie, il n’avait pas son pareil. Il n’y avait que lui pour inventer des choses comme ça. Cré coquin, va ! Il s’en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus bras dessous avec son Allemand qu’il présentait d’un air gai en lui tapant sur l’épaule : « Tenez, v’là mon cochon, r’gardez-moi s’il engraisse, c’t’ animal-là ! » Et les paysans s’épanouissaient. « Est-il donc rigolo, ce bougre d’Antoine ! – J’ te l’ vends, Césaire, trois pistoles.
– Je l’ prends, Antoine, et j’ t’invite à manger du boudin. – Mé, c’ que j’ veux, c’est d’ ses pieds. – Tâte-li l’ ventre, tu verras qu’il n’a que d’ la graisse. » Et tout le monde clignait de l’œil, sans rire trop haut cependant, de peur que le Prussien devinât à la fin qu’on se moquait de lui. Antoine seul, s’enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant : « Rien qu’ du gras » ; lui tapait sur le derrière en hurlant : « Tout ça d’ la couenne » ; l’enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter une enclume en déclarant : « Il pèse six cents, et pas de déchet. » Et il avait pris l’habitude de faire offrir à manger à son cochon partout où il entrait avec lui. C’était là le grand plaisir, le grand divertissement de tous les jours : « Donnez-li de c’ que vous voudrez, il avale tout. » Et on offrait à l’homme du pain et du beurre, des pommes de terre, du fricot froid, de l’andouille qui faisait dire : « De la vôtre, et du choix. »

Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces attentions, se rendait malade pour ne pas refuser ; et il engraissait vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait Saint-Antoine et lui faisait répéter : « Tu sais, mon cochon, faudra te faire faire une autre cage. » Ils étaient devenus, d’ailleurs, les meilleurs amis du monde ; et quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien l’accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d’être avec lui. Le temps était rigoureux ; il gelait dur ; le terrible hiver de 1870 semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France. Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des occasions, prévoyant qu’il manquerait de fumier pour les travaux du printemps, acheta celui d’un voisin qui se trouvait dans la gêne ; et il fut convenu qu’il irait chaque soir avec son tombereau chercher une charge d’engrais. Chaque jour donc il se mettait en route à l’approche de la nuit et se rendait à la ferme des Haules, distante d’une demi-lieue, toujours accompagné de son cochon. Et chaque jour c’était une fête de nourrir l’animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la grand’messe. Le soldat, cependant, commençait à se méfier ; et quand on riait trop fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s’allumaient d’une flamme de colère. Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d’avaler un morceau de plus ; et il essaya de se lever pour s’en aller. Mais Saint-Antoine l’arrêta d’un tour de poignet, et lui posant ses deux mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise s’écrasa sous l’homme. Une gaieté de tempête éclata ; et Antoine radieux, ramassant son cochon, fit semblant de le panser pour le guérir ; puis il déclara : « Puisque tu n’ veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu ! » Et on alla chercher de l’eau-de-vie au cabaret.

Le soldat roulait des yeux méchants ; mais il but néanmoins ; il but tant qu’on voulut ; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des assistants. Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les verres, trinquait en gueulant : « à la tienne ! » Et le Prussien, sans prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac. C’était une lutte, une bataille, une revanche ! À qui boirait le plus, nom d’un nom ! Ils n’en pouvaient plus ni l’un ni l’autre quand le litre fut séché. Mais aucun d’eux n’était vaincu. Ils s’en allaient manche à manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain ! Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de fumier que traînaient lentement les deux chevaux. La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s’éclairait tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de n’avoir pas triomphé, s’amusait à pousser l’épaule de son cochon pour le faire culbuter dans le fossé. L’autre évitait les attaques par des retraites ; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. À la fin, le Prussien se fâcha ; et juste au moment où Antoine lui lançait une nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler le colosse. Alors, enflammé d’eau-de-vie, le vieux saisit l’homme à bras-le-corps, le secoua quelques secondes comme il eût fait d’un petit enfant, et il le lança à toute volée de l’autre côté du chemin. Puis, content de cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau. Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et, dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine. Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de bœuf. Le Prussien arriva, le front baissé, l’arme en avant, sûr de tuer. Mais le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui crever le ventre, l’écarta, et il frappa d’un coup sec sur la tempe, avec la poignée du fouet, son ennemi qui s’abattit à ses pieds. Puis il regarda, effaré, stupide d’étonnement, le corps d’abord secoué de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le considéra quelque temps. L’homme avait les yeux clos ; et un filet de sang coulait d’une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige. Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s’en allait toujours, au pas tranquille des chevaux. Qu’allait-il faire ? Il serait fusillé ! On brûlerait sa ferme, on ruinerait le pays ! Que faire ? que faire ? Comment cacher le corps, cacher la mort, tromper les Prussiens ? Il entendit des voix au loin, dans le grand silence des neiges. Alors, il s’affola, et, ramassant le casque, il recoiffa sa victime, puis, l’empoignant par les reins, il l’enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le fumier. Une fois chez lui, il aviserait. Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore ; alors il fit vivement reculer sa voiture jusqu’au bord du trou à l’engrais. Il songeait qu’en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait dessous dans la fosse ; et il fit basculer le tombereau. Comme il l’avait prévu, l’homme fut enseveli sous le fumier. Antoine aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l’écurie ; et il rentra dans sa chambre. Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu’il allait faire, mais aucune idée ne l’illuminait, son épouvante allait croissant dans l’immobilité du lit. On le fusillerait ! Il suait de peur ; ses dents claquaient ; il se releva grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses draps. Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine, dans le buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite, jetant une ivresse nouvelle par-dessus l’ancienne, sans calmer l’angoisse de son âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d’imbécile ! Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des explications et des malices ; et, de temps en temps, il se rinçait la bouche avec une gorgée de fil-en-dix pour se mettre du cœur au ventre. Et il ne trouvait rien. Mais rien. Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu’il appelait « Dévorant » se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque dans les moelles ; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux. Il s’était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n’en pouvant plus, attendant avec anxiété que « Dévorant » recommençât sa plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos nerfs. L’horloge d’en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne plus l’entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s’avança dans la nuit. La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme faisaient de grandes taches noires. L’homme s’approcha de la niche. Le chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors « Dévorant » fit un bond, puis s’arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au vent, le nez tourné vers le fumier. Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia : « Qué qu’ t’as donc, sale rosse ? » et il avança de quelques pas, fouillant de l’œil l’ombre indécise, l’ombre terne de la cour. Alors, il vit une forme, une forme d’homme assis sur son fumier ! Il regardait cela, perclus d’horreur et haletant. Mais, soudain, il aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre ; il l’arracha du sol ; et, dans un de ces transports de peur qui rendent téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.

C’était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d’ordure qui l’avait réchauffé, ranimé. Il s’était assis machinalement, et il était resté là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saleté et de sang, encore hébété par l’ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure. Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu’il l’eut reconnu, écuma ainsi qu’une bête enragée. Il bredouillait : « Ah ! cochon ! cochon ! t’es pas mort ! Tu vas me dénoncer, à c’t’ heure... Attends... attends ! » Et, s’élançant sur l’Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça jusqu’au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine. Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l’estomac, dans la gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps palpitant dont le sang  fuyait par gros bouillons. Puis il s’arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l’air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli. Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour allait poindre, il se mit à l’œuvre pour ensevelir l’homme. Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas encore, travaillant d’une façon désordonnée dans un emportement de force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps. Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait sa besogne, et couvrait les traces de son voile blanc. Puis il repiqua sa fourche sur le tas d’ordure et rentra chez lui. Sa bouteille encore à moitié pleine d’eau-de-vie était restée sur la table. Il la vida d’une haleine, se jeta sur son lit, et s’endormit profondément. Il se réveilla dégrisé, l’esprit calme et dispos, capable de juger le cas et de prévoir l’événement. Au bout d’une heure il courait le pays en demandant partout des nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir, disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme. Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas ; et il dirigea même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir courir le cotillon. Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé.

lundi 17 avril 2017

Un fils - Guy de Maupassant



À René Maizeroy.

Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où le gai Printemps remuait de la vie. L’un était sénateur, et l’autre de l’Académie française, graves tous deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de marque et de réputation. Ils parlotèrent d’abord de politique, échangeant des pensées, non pas sur des Idées, mais sur des hommes : les personnalités, en cette matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs ; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout amollis par la tiédeur de l’air. Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et délicats ; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient leurs odeurs dans la brise, tandis qu’un faux-ébénier, vêtu de grappes jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d’or qui sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des parfumeurs, sa semence embaumée à travers l’espace. Le sénateur s’arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra l’arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes s’envolaient. Et il dit : « Quand on songe que ces imperceptibles atomes, qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues d’ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d’arbres femelles et produire des êtres à racines, naissant d’un germe comme nous, mortels comme nous, et qui seront remplacés par d’autres êtres de même essence, comme nous toujours ! » Puis, planté devant l’ébénier radieux dont les parfums vivifiants se détachaient à tous les frissons de l’air, M. le sénateur ajouta : « Ah ! mon gaillard, s’il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui les lâche sans remords, et qui ne s’en inquiète guère. » L’académicien ajouta : « Nous en faisons autant, mon ami. » Le sénateur reprit : « Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre supériorité. » Mais l’autre secoua la tête : « Non, ce n’est pas là ce que je veux dire ; voyez-vous, mon cher, il n’est guère d’homme qui ne possède des enfants ignorés, ces enfants dits de père inconnu, qu’il a faits, comme cet arbre reproduit, presque inconsciemment. S’il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous serions, n’est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier que vous interpelliez le serait pour numéroter ses descendants. De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les rencontres passagères, les contacts d’une heure, on peut bien admettre que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents femmes. Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n’en ayez pas fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé, ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes gens, c’est-à-dire nous ; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu ; ou peut-être, si elle a eu la chance d’être abandonnée par sa mère, cuisinière en quelque famille. Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons publiques possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces rejetons-là constituent les « pertes » de leur profession. Quels sont les générateurs ? – Vous, – moi, – nous tous, les hommes dits comme il faut ! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d’amis, de nos soirs de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux accouplements d’aventure. Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants. Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car ils reproduisent aussi, ces gredins-là ! Tenez, j’ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire que je veux vous dire. C’est pour moi un remords incessant, plus que cela, c’est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui, parfois, me torture horriblement. À l’âge de vingt-cinq ans j’avais entrepris avec un de mes amis, aujourd’hui conseiller d’État, un voyage en Bretagne, à pied. Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez ; de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait en of ; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait simplement de deux bottes de paille. Impossible d’être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir. Le lendemain, il allait un peu mieux ; on repartit ; mais, en route, il fut pris de malaises intolérables, et c’est à grand’peine que nous pûmes atteindre Pont-Labbé. Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le médecin, qu’on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans en déterminer la nature. Connaissez-vous Pont-Labbé ? – Non. – Eh bien, c’est la ville la plus bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz au Morbihan, de cette contrée qui contient l’essence des mœurs, des légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd’hui, ce coin de pays n’a presque pas changé. Je dis : encore aujourd’hui, car j’y retourne à présent tous les ans, hélas ! Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la ville. Et dans les rues étroites aux maisons antiques, les  hommes portent le grand chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées : la première, grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s’arrêtant juste au-dessus du fond de culotte. Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas deviner leur gorge puissante et martyrisée ; et elles sont coiffées d’une étrange façon : sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu souvent d’or ou d’argent. La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout bleus, d’un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la pupille ; et ses dents courtes, serrées, qu’elle montrait sans cesse en riant, semblaient faites pour broyer du granit. Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme la plupart de ses compatriotes. Or, mon ami n’allait guère mieux, et, bien qu’aucune maladie ne se déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la petite bonne entrait, apportant, soit mon dîner, soit de la tisane. Je la lutinais un peu, ce qui semblait l’amuser, mais nous ne causions pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point. Or, une nuit, comme j’étais resté fort tard auprès du malade, je croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la sienne. C’était juste en face de ma porte ouverte ; alors brusquement, sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie qu’autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu’elle fût revenue de sa stupeur, je l’avais jetée et enfermée chez moi. Elle me regardait, effarée, affolée, épouvantée, n’osant pas crier de peur d’un scandale, d’être chassée sans doute par ses maîtres d’abord, et peut-être par son père ensuite. J’avais fait cela en riant ; mais, dès qu’elle fut chez moi, le désir de la posséder m’envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh ! elle se débattit vaillamment ; et parfois nous heurtions un meuble, une cloison, une chaise : alors, toujours enlacés, nous restions immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n’eût éveillé quelqu’un ; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi l’attaquant, elle résistant. Épuisée enfin, elle tomba ; et je la pris brutalement, par terre, sur le pavé. Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s’enfuit. Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point l’approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me retirer. Elle se jeta dans mes bras, m’étreignit passionnément, puis, jusqu’au jour, m’embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu’une femme nous peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue. Huit jours après, j’avais oublié cette aventure, commune et fréquente quand on voyage, les servantes d’auberge étant généralement destinées à distraire ainsi les voyageurs. Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé. Or, en 1876, j’y retournai par hasard au cours d’une excursion en Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer des paysages. Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs grisâtres dans l’étang, à l’entrée de la petite ville ; et l’auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, casquées d’argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.
Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et, comme le patron s’empressait lui-même à me servir, la fatalité sans doute me fit dire : « Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison ? J’ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je vous parle de loin. » Il répondit : « C’étaient mes parents, monsieur. » Alors je lui racontai en quelle occasion je m’étais arrêté, comment j’avais été retenu par l’indisposition d’un camarade. Il ne me laissa pas achever. « – Oh ! je me rappelle parfaitement. J’avais alors quinze ou seize ans. Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j’ai fait la mienne, sur la rue. » C’est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me revint. Je demandai : « – Vous rappelez-vous une gentille petite servante qu’avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches ? »
Il reprit : « – Oui, monsieur ; elle est morte en couches quelque temps après. » Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait du fumier, il ajouta : « – Voilà son fils. » Je me mis à rire. « – Il n’est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. Il tient du père sans doute. » L’aubergiste reprit : « – Ça se peut bien ; mais on n’a jamais su à qui c’était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait de galant. Ç’a été un fameux étonnement quand on a appris qu’elle était enceinte. Personne ne voulait le croire. » J’eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le cœur, comme l’approche d’un lourd chagrin. Et je regardai l’homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l’eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu’ils lui tombaient comme des cordes sur les joues. L’aubergiste ajouta : « – Il ne vaut pas grandchose, ç’a été gardé par charité dans la maison. Peut-être qu’il aurait mieux tourné si on l’avait élevé comme tout le monde. Mais que voulezvous, monsieur ? Pas de père, pas de mère, pas d’argent ! Mes parents ont eu pitié de l’enfant, mais ce n’était pas à eux, vous comprenez. » Je ne dis rien. Et je couchai dans mon ancienne chambre ; et toute la nuit je pensai à cet affreux valet d’écurie en me répétant : « – Si c’était mon fils, pourtant ? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être ? » – C’était possible, enfin ! Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de sa naissance. Une différence de deux mois devait m’arracher mes doutes. Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non plus. Il avait l’air de ne rien comprendre, d’ailleurs, ignorant absolument son âge qu’une des bonnes lui demanda de ma part.

Et il se tenait d’un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux. Mais le patron survenant alla chercher l’acte de naissance du misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à Lorient le 15 août. L’acte portait la mention : « Père inconnu ». La mère s’était appelée Jeanne Kerradec. Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus parler tant je me sentais suffoqué ; et je regardais cette brute dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des bêtes ; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la tête, cherchait à s’en aller. Tout le jour j’errai le long de la petite rivière, en réfléchissant douloureusement Mais à quoi bon réfléchir ? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m’énervant en des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était mon fils. Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir à dormir ; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m’appelait « papa » ; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j’avais beau me sauver, il me suivait toujours, et, au lieu d’aboyer, il parlait, m’injuriait ; puis il comparaissait devant mes collègues de l’Académie réunis pour décider si j’étais bien son père ; et l’un d’eux s’écriait : « C’est indubitable ! Regardez donc comme il lui ressemble. » Et en effet je m’apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de revoir l’homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits communs.

Je le joignis comme il allait à la messe (c’était un dimanche) et je lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire d’une ignoble façon, prit l’argent, puis, gêné de nouveau par mon œil, il s’enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui voulait dire « merci », sans doute. La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. Vers le soir, je fis venir l’hôtelier, et avec beaucoup de précautions, d’habiletés, de finesses, je lui dis que je m’intéressais à ce pauvre être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire quelque chose pour lui. Mais l’homme répliqua : « Oh ! n’y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n’en aurez que du désagrément. Moi, je l’emploie à vider l’écurie, et c’est tout ce qu’il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la-lui, mais elle sera en pièces dans huit jours. » Je n’insistai pas, me réservant d’aviser.

Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, s’endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses. On me pria le lendemain de ne plus lui donner d’argent. L’eau-de-vie le rendait furieux, et, dès qu’il avait deux sous en poche, il les buvait. L’aubergiste ajouta : « Lui donner de l’argent, c’est vouloir sa mort. » Cet homme n’en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d’autre destination à ce métal que le cabaret. Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, mon fils ! mon fils ! en tâchant de découvrir s’il avait quelque chose de moi. À force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d’une ressemblance que dissimulaient l’habillement différent et la crinière hideuse de l’homme. Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l’aubergiste quelque argent pour adoucir l’existence de son valet. Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m’imaginer qu’il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux. J’ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource. J’ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boire tout l’argent qu’on lui donne et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l’eau-de-vie. J’ai essayé d’apitoyer sur lui son patron pour qu’il le ménageât, en offrant toujours de l’argent. L’aubergiste, étonné à la fin, m’a répondu fort sagement : « Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu’à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu’il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais choisissez-en un qui réponde à votre peine. » Que dire à cela ? Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour m’exploiter, me compromettre, me perdre, il me crierait « papa », comme dans mon rêve. Et je me dis que j’ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d’écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme d’autres, aurait été pareil aux autres. Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j’éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi, qu’il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que, grâce aux terribles lois de l’hérédité, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu’il a jusqu’aux mêmes germes de maladies, aux mêmes ferments de passions. Et j’ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir ; et sa vue me fait horriblement souffrir ; et de ma fenêtre, là-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me répétant : « C’est mon fils. » Et je sens, parfois, d’intolérables envies de l’embrasser. Je n’ai même jamais touché sa main sordide.

L’académicien se tut. Et son compagnon, l’homme politique, murmura : « Oui, vraiment nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui n’ont pas de père. »

Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses grappes, enveloppa d’une nuée odorante et fine les deux vieillards qui la respirèrent à longs traits.

Et le sénateur ajouta : « C’est bon vraiment d’avoir vingt-cinq ans, et même de faire des enfants comme ça. »