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dimanche 27 septembre 2020

L'ivre des livres : La Femme-écrevisse - Oriane Jeancourt Galignani

 



La Femme-écrevisse - Oriane Jeancourt Galignani

 Grasset, « Le Courage », 400 p.


Amsterdam, 1642. Maîtresse d’un peintre célèbre, Margot Von Hauser découvre dans son atelier une fascinante gravure. Qui est cette obsédante Femme-écrevisse à corps humain et à tête de crustacé  ?
Berlin, 1920. Ferdinand Von Hauser rompt avec sa famille pour devenir acteur de cinéma. De film en film, il découvre qu’en lui sommeille un incontrôlable délire. Et à l’image de cette Femme-écrevisse qu’enfant, il adulait, sa personnalité semble se diviser.
Paris, 1999. Grégoire Von Hauser se croit libre de quitter son pays, d’aimer une inconnue, de choisir sa vie. C’est ignorer les ordres mystérieux de la Femme-écrevisse qui se transmet dans sa famille depuis des générations. Avec lui, un désordre fatal surgit.
 Puissant, évocateur, troublant, La femme-écrevisse est le roman de l’éternelle folie des cœurs sensibles dans une société éternellement impitoyable.

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La femme-écrevisse n'existe pas. J'ai cherché, comme beaucoup de lecteurs la gravue de Rembrant et je me suis rendue compte que seule mon imagination me permettrait de vivre ce roman. Me voilà donc transportée en 1642 à Amsterdam chez Rembrant où Margot von Hauser, une veuve, s'installe en tant que nourrice. Bien vite, elle deviendra sa maitresse et prendra possession de sa demeure où se trouve une gravure représentant un corps hybride - celui d'une femme à tête de crustacé. Margot est obsédée par cette image jusqu'à en devenir folle. 
Trois cents ans plus tard, Ferdinand est acteur à Berlin. La gravure du XVIIè siècle trône dans le bureau de son père et agit peu à peu sue son esprit, au rythme de ses rôles. Ces derniers envahissent sa personnalité, le laissant exsangue et délirant alors que le nazisme gagne du terrain et transforme le paysage artistique allemand 
Fin du siècle dernier, la gravure fait son oeuvre sur le petit-fils de Ferdinand, Grégoire qui cherche la paix à Londres et à Paris. 
La folie habite tous ceux qui ont approché l'œuvre maudite ; c'est toute une famille qui est condamnée à l’aliénation.

La plume est belle et poétique. Elle est aussi hachée et fluide. Sans fil conducteur évident. J'ai moyennement aimé sans doute est-ce inhérent à celle que je suis...

dimanche 13 septembre 2020

L'ivre de livres : Changer l'eau des fleurs - Valérie Perrin

 




Changer l'eau des fleurs  
de Valérie Perrin  
Poche 

Violette Toussaint est garde-cimetière dans une petite ville de Bourgogne. Les gens de passage et les habitués viennent se confier et se réchauffer dans sa loge. Avec la petite équipe de fossoyeurs et le jeune curé, elle forme une famille décalée. Mais quels événements ont mené Violette dans cet univers où le tragique et le cocasse s’entremêlent ?
Après le succès des Oubliés du dimanche, un nouvel hymne au merveilleux des choses simples.

Ce livre oscille entre 5 et 1 étoiles. Face à ceux qui ont adoré, il y a ceux qui ont détesté. Ca tangue entre le merveilleusement écrit et c'est vraiment mal écrit. 
Le séquençage est irritant - elle est quand même scénariste ceci explique cela...

"Violette, pourquoi ne pas refaire votre vie ? Parce qu’une vie ne se refait jamais. Prenez une feuille de papier et déchirez la, vous aurez beau recoller chaque morceau, il restera toujours les déchirures, les pliures et le Scotch".

Ce livre n'est pas un roman de chick-litt mais bien un roman beau et profond, avec des émotions. On entre dans la vraie vie, celle qui tache comme le gros rouge.

Violette Toussaint née Trenet, une ex garde-barrière devient garde-cimetière. Est-ce que cela existe vraiment des gardiennes de cimetières comme il y a des gardiennes d'immeuble ? Elles font le même métier, veiller et écouter.

Après une enfance brisée, abandonnée et assistée, elle pense voir le grand amour en Philippe Toussaint, trop séduisant et trop convoité. Elle l'épouse enceinte à dix-huit ans, sans que ce soit la joie dans sa belle-famille. 

Mais les difficultés de l'existence forgent le caractère et Violette a déploie des trésors pour protéger sa famille et lui donner ce dont elle a manqué. 

Le 15 août 1997 ils s’installent au cimetière de Brancion en Chalon. Sa cuisine devient un hall de gare où passent Nono, Gaston, Elvis... les fossoyeurs et ceux qui visitent leurs défunts.

Violette est un coeur mais aussi une oreille. Elle voir juste en chacun. 

L’écriture coule en rythme. La plume est fine, poétique, sensible, bref très belle. 

Bref, j'ai beaucoup aimé.

vendredi 8 juin 2018

Poil de Carotte - L’album de Poil de Carotte



I Si un étranger feuillette l’album de photographies des Lepic, il ne manque pas de s’étonner. Il voit sœur Ernestine et grand frère Félix sous divers aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, au milieu de riches décors. – Et Poil de Carotte ? – J’avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il était si beau qu’on me l’arrachait, et je n’ai pu en garder une seule. La vérité c’est qu’on ne fait jamais tirer Poil de Carotte.
II Il s’appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de retrouver son vrai nom de baptême. – Pourquoi l’appelez-vous Poil de Carotte ? À cause de ses cheveux jaunes ? – Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.
III Autres signes particuliers : La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. Poil de Carotte a toujours, quoiqu’on en ôte, des croûtes de pain dans les oreilles. Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur sa langue. Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu’on le croirait bossu. Le cou de Poil de Carotte se teinte d’une crasse bleue comme s’il portait un collier. Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le musc.
IV Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d’hiver, il saute du lit avant le jour, et regarde l’heure avec ses mains, en tâtant les aiguilles du bout du doigt. Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n’importe quoi sur le pouce.
V Quand on le présente à quelqu’un, il tourne la tête, tend la main par derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur. Et si on lui demande : – Veux-tu m’embrasser, Poil de Carotte ? Il répond : – Oh ! ce n’est pas la peine !
VI MADAME LEPIC Poil de Carotte, réponds donc, quand on te parle. POIL DE CAROTTE Boui, banban. MADAME LEPIC Il me semble t’avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la bouche pleine.
VII Il ne peut s’empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite qu’il les retire, à l’approche de madame Lepic, il les retire trop tard. Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
VIII – Quoi qu’on te fasse, lui dit amicalement Parrain, tu as tort de mentir. C’est un vilain défaut, et c’est inutile, car toujours tout se sait. – Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
IX Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études. Il s’étire et soupire d’aise. – Quels sont tes goûts ? lui demande M. Lepic. Tu es à l’âge qui décide de la vie. Que vas-tu faire ? – Comment ! Encore ! dit grand frère Félix.
X On joue aux jeux innocents. Mlle Berthe est sur la sellette : – Parce qu’elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte. On se récrie : – Très joli ! Quel galant poète ! – Oh ! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela comme je dirais autre chose. C’est une formule de convention, une figure de rhétorique.
XI Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s’étend au loin parce qu’il met des pierres dans les boules. Il vise à la tête : c’est plus court. Quand il gèle et que les autres glissent, il s’organise une petite glissoire, à part, à côté de la glace, sur l’herbe. À saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes. Aux barres, il se laisse prendre tant qu’on veut, insoucieux de sa liberté. Et à cache-cache, il se cache si bien qu’on l’oublie.
XII Les enfants se mesurent leur taille. À vue d’œil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la tête. Mais Poil de Carotte et sœur Ernestine, qui pourtant n’est qu’une fille, doivent se mettre l’un à côté de l’autre. Et tandis que sœur Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien à la petite idée de différence.
XIII Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe : – Pour vous mettre bien avec madame Le-pic, dites-lui du mal de moi. Il y a une limite. Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu’une autre qu’elle touche à Poil de Carotte. Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude. – Et maintenant, à nous deux ! lui dit-elle.
XIV – Faire câlin ! Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Poil de Carotte au petit Pierre que sa maman gâte. Et renseigné à peu près, il s’écrie : – Moi, ce que je voudrais, c’est picoter une fois des pommes frites, dans le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le noyau. Il réfléchit : – Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
XV Quelquefois, fatigués de jouer, sœur Ernestine et grand frère Félix prêtent volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne. Et il n’a jamais trop l’air de s’amuser, par crainte qu’on ne les lui redemande.
XVI POIL DE CAROTTE Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues ? MATHILDE Je les trouve drôles. Prête-les moi ? J’ai envie d’y mettre du sable pour faire des pâtés. POIL DE CAROTTE Ils y cuiraient, si maman les avait d’abord allumées.
XVII – Veux-tu t’arrêter ! Que je t’entende encore ! Alors tu aimes mieux ton père que moi ? dit, çà et là, madame Lepic. – Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas mieux l’un que l’autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.
XVIII MADAME LEPIC Qu’est-ce que tu fais, Poil de Carotte ? POIL DE CAROTTE Je ne sais pas, maman. MADAME LEPIC Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours exprès ? POIL DE CAROTTE Il ne manquerait plus que cela.
XIX Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte flatté, sourit aussi. Mais madame Lepic qui ne souriait qu’à elle-même, dans le vague, fait subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, décontenancé, ne sait où disparaître.
XX – Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit ? dit madame Lepic. – Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle. Elle dit encore : – Qu’est-ce que vous voulez que je devienne ? Il ne pleure même plus une goutte quand on le gifle.
XXI
Elle dit encore : – S’il y a une tache dans l’air, une crotte sur la route, elle est pour lui. – Quand il a une idée dans la tête, il ne l’a pas dans le derrière. – Il est si orgueilleux qu’il se suiciderait pour se rendre intéressant.
XXII En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d’eau fraîche, où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte renverse le seau d’eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie.
XXIII Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte ? – Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb pour inventer la poudre. Tantôt elle se plaît à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent pas, il fera, plus tard, un gars huppé.
XXIV – Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix, un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.
XXV Dehors, afin de se prouver qu’il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. Mais la vue de madame Lepic qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c’est douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet d’un sou. Toutefois, il faut convenir que dès qu’il a le hoquet, rien qu’en surgissant, elle le lui fait passer.
XXVI Il sert de trait d’union entre son père et sa mère. M. Lepic dit : – Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise. Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit : – Est-ce que j’ai besoin de tes ordres, pierrot ? mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.
XXVII Si ton père n’était plus là, s’écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu m’aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le cœur, et mise sur la paille !
XXVIII – Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant. Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l’ourlet. Et s’il se trompe, il rarrange. Certes, quand il s’enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le barbouille à rendre jaloux sœur Ernestine et grand frère Félix. Mais elle ajoute exprès pour lui : – C’est plutôt un bien qu’un mal. Ça dégage le cerveau de la tête.
XXIX Comme monsieur Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil de Carotte : – Laisse-moi donc tranquille, imbécile ! Il lui semble aussitôt que l’air gèle autour de lui, et qu’il a deux sources brûlantes dans les yeux. Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
XXX Sœur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu’elle se promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte. – Passe devant, dit-elle, et gambade ! Poil de Carotte passe devant. Il s’efforce de gambader, fait des lieues de chien, et s’il s’oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers furtifs. Il tousse. Cela l’énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village, il jette sa casquette par terre, l’écrase sous son pied et s’écrie : – Personne ne m’aimera jamais, moi ! Au même instant, madame Lepic, qui n’est pas sourde, se dresse derrière le mur, un sourire aux lèvres, terrible. Et Poil de Carotte ajoute, éperdu : – Excepté maman.

jeudi 7 juin 2018

Poil de Carotte - Le mot de la fin



Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n’a point paru, où chacun s’est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. Lepic noue sa serviette qu’il jette sur la table et dit : – Personne ne vient se promener avec moi jusqu’au biquignon, sur la vieille route ? Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l’inviter. Il se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit docilement son père. D’abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de suite. Poil de Carotte, en son esprit, s’exerce à la deviner et à lui répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu dans sa journée une telle émotion qu’il n’en craint pas de plus forte. Et le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure. MONSIEUR LEPIC Qu’est-ce que tu attends pour m’expliquer ta dernière conduite qui chagrine ta mère ? POIL DE CAROTTE Mon cher papa, j’ai longtemps hésité, mais il faut en finir. Je l’avoue : je n’aime plus maman. MONSIEUR LEPIC Ah ! À cause de quoi ? Depuis quand ? POIL DE CAROTTE À cause de tout. Depuis que je la connais. MONSIEUR LEPIC Ah ! c’est malheureux, mon garçon ! Au moins, raconte-moi ce qu’elle t’a fait. POIL DE CAROTTE Ce serait long. D’ailleurs, ne t’aperçois-tu de rien ? MONSIEUR LEPIC Si. J’ai remarqué que tu boudais souvent. POIL DE CAROTTE Ça m’exaspère qu’on dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n’ayez pas l’air de vous occuper de lui. C’est sans importance. Je te demande pardon, mon papa, ce n’est sans importance que pour les père et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j’en conviens, pour la forme, mais il arrive aussi, je t’assure, que je rage énergiquement de tout mon cœur, et je n’oublie plus l’offense. MONSIEUR LEPIC Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries. POIL DE CAROTTE Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison. MONSIEUR LEPIC Je suis obligé de voyager. POIL DE CAROTTE avec suffisance Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t’absorbent, tandis que maman, c’est le cas de le dire, n’a pas d’autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m’en prendre à toi. Certainement je n’aurais qu’à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l’exiges, je te mettrai au courant du passé. Tu verras si j’exagère et si j’ai de la mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple ? MONSIEUR LEPIC Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances. POIL DE CAROTTE Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J’y progresserais. MONSIEUR LEPIC C’est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je t’abandonne. D’ailleurs, ne pense pas qu’à toi. En ce qui me concerne, ta société me manquerait. POIL DE CAROTTE Tu viendrais me voir, papa. MONSIEUR LEPIC Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte. POIL DE CAROTTE Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.
MONSIEUR LEPIC Non. Je t’ai traité jusqu’ici comme ton frère et ta sœur, avec le soin de ne privilégier personne. Je continuerai. POIL DE CAROTTE Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j’y vole ton argent, et je choisirai un métier. MONSIEUR LEPIC Lequel ? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par exemple ? POIL DE CAROTTE Là ou ailleurs. Je gagnerais ma vie et je serais libre. MONSIEUR LEPIC Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles ? POIL DE CAROTTE Si pourtant je te disais, papa, que j’ai essayé de me tuer. MONSIEUR LEPIC Tu charges ! Poil de Carotte. POIL DE CAROTTE Je te jure que pas plus tard qu’hier, je voulais encore me pendre. MONSIEUR LEPIC Et te voilà. Donc tu n’en avais guère envie. Mais au souvenir de ton suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t’imagines que la mort n’a tenté que toi. Poil de Carotte, l’égoïsme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu te crois seul dans l’univers. POIL DE CAROTTE Papa, mon frère est heureux, ma sœur est heureuse, et si maman n’éprouve aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu’il y a des gens heureux parmi l’espèce humaine. MONSIEUR LEPIC Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des cœurs ? Comprends-tu déjà toutes les choses ?
POIL DE CAROTTE Mes choses à moi, oui, papa ; du moins je tâche. MONSIEUR LEPIC Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais. POIL DE CAROTTE Ça promet. MONSIEUR LEPIC Résigne-toi, blinde-toi, jusqu’à ce que majeur et ton maître, tu puisses t’affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et d’humeur. D’ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et observe les autres, ceux même qui vivent le plus près de toi ; tu t’amuseras ; je te garantis des surprises consolantes. POIL DE CAROTTE Sans doute, les autres ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je réclame aujourd’hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait préférable au mien ? J’ai une mère. Cette mère ne m’aime pas et je ne l’aime pas. – Et moi, crois-tu donc que je l’aime ? dit avec brusquerie M. Lepic impatienté. À ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme honteuse d’avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d’oie et ses paupières baissées qui lui donnent l’air de dormir en marche. Un instant Poil de Carotte s’empêche de parler. Il a peur que sa joie secrète et cette main qu’il saisit et qu’il garde presque de force, tout ne s’envole. Puis il ferme le poing, menace le village qui s’assoupit là-bas dans les ténèbres, et il lui crie avec emphase : – Mauvaise femme ! te voilà complète. Je te déteste. – Tais-toi, dit M. Lepic, c’est ta mère, après tout. – Oh ! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça parce que c’est ma mère.

mercredi 6 juin 2018

Poil de Carotte - La révolte




MADAME LEPIC Mon petit Poil de Carotte chéri, je t’en prie, tu serais bien mignon d’aller me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t’attendra pour se mettre à table. POIL DE CAROTTE Non, maman. MADAME LEPIC Pourquoi réponds-tu : non, maman Si, nous t’attendrons. POIL DE CAROTTE Non, maman, je n’irai pas au moulin, MADAME LEPIC Comment ! tu n’iras pas au moulin ? Que dis-tu ? Qui te demande ?… Est-ce que tu rêves ? POIL DE CAROTTE Non, maman. MADAME LEPIC Voyons, Poil de Carotte, je n’y suis plus. Je t’ordonne d’aller tout de suite chercher une livre de beurre au moulin. POIL DE CAROTTE J’ai entendu. Je n’irai pas. MADAME LEPIC C’est donc moi qui rêve ? Que se passe-t-il ? Pour la première fois de ta vie, tu refuses de m’obéir. POIL DE CAROTTE Oui, maman. MADAME LEPIC Tu refuses d’obéir à ta mère. POIL DE CAROTTE À ma mère, oui, maman.
MADAME LEPIC Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu ? POIL DE CAROTTE Non, maman. MADAME LEPIC Veux-tu te taire et filer ? POIL DE CAROTTE Je me tairai, sans filer. MADAME LEPIC Veux-tu te sauver avec cette assiette ?
II Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas. – Voilà une révolution ! s’écrie madame Lepic sur l’escalier, levant les bras. C’est, en effet, la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore elle le dérangeait ! S’il avait été en train de jouer ! Mais, assis par terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n’y comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours. – Ernestine, Félix, il y a du neuf ! Venez voir avec votre père et Agathe aussi. Personne ne sera de trop. Et même, les rares passants de la rue peuvent s’arrêter. Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de s’affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le battre. L’instant est si grave qu’elle perd ses moyens. Elle renonce à ses gestes habituels d’intimidation, au regard aigu et brûlant comme une pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la pression d’une rage intérieure qui s’échappe avec un sifflement. – Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un léger service, de pousser, en se promenant, jusqu’au moulin. Devinez ce qu’il m’a répondu ; interrogez-le, vous croiriez que j’invente. Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. La tendre Ernestine s’approche et lui dit bas à l’oreille : – Prends garde, il t’arrivera malheur. Obéis, écoute ta sœur qui t’aime. Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part des commissions reviendra de droit au frère aîné ; il l’encouragerait plutôt. Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd’hui il l’observe en égal et le considère. Il gambade et s’amuse beaucoup. – Puisque c’est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne m’en mêle plus. Je me retire. Qu’un autre prenne la parole et se charge de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. Qu’ils se débrouillent. – Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d’une voix étranglée, car il manque encore d’habitude, si tu exiges que j’aille chercher cette livre de beurre au moulin, j’irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d’y aller pour ma mère. Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça le gêne d’exercer ainsi son autorité, parce qu’une galerie l’y invite, à propos d’une livre de beurre. Mal à l’aise, il fait quelques pas dans l’herbe, hausse les épaules, tourne le dos et rentre à la maison. Provisoirement l’affaire en reste là.

mardi 5 juin 2018

Poil de Carotte - La tempête de feuilles


Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille du grand peuplier. Il songe creux et attend qu’elle remue. Elle semble détachée de l’arbre, vivre à part, seule, sans queue, libre. Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait un signe. Au-dessous d’elle, une feuille proche fait le même signe. D’autres feuilles le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement. Et c’est un signe d’alarme, car, à l’horizon, paraît l’ourlet d’une calotte brune. Le peuplier déjà frissonne ! Il tente de se mouvoir, de déplacer les pesantes couches d’air qui le gênent. Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres du jardin s’avertissent, par gestes, qu’au ciel, la calotte s’élargit, pousse en avant sa bordure nette et sombre. D’abord, ils excitent leurs branches minces et font taire les oiseaux, le merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que Poil de Carotte voyait tout à l’heure, verser, par saccades, les roucoulements de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie. Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l’ennemi. La calotte livide continue son invasion lente. Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l’azur, bouche les trous qui laisseraient pénétrer l’air, prépare l’étouffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu’elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village ; mais elle s’arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de s’y déchirer. La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les clameurs s’élèvent. Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles Poil de Carotte imagine des nids pleins d’yeux ronds et de becs blancs. Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. Les feuilles s’envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l’acacia, fines, soupirent ; celles du bouleau écorché se plaignent ; celles du marronnier sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le mur.
Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de coups sourds. Plus bas, les groseillers saignent des gouttes rouges, et les cassis des gouttes d’encre. Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d’âne et les oignons montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines. Pourquoi ? Qu’ont-ils donc ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? Il ne tonne pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c’est le noir orageux d’en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui les affole, qui épouvante Poil de Carotte. Maintenant, la calotte s’est toute déployée sous le soleil masqué. Elle bouge, Poil de Carotte le sait ; elle glisse et, faite de nuages mobiles, elle fuira : il reverra le soleil. Pourtant, bien qu’elle plafonne le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et elle lui bande douloureusement les paupières. Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son cœur comme un papier de rue. Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit. Et Poil de Carotte n’a bientôt plus qu’une boulette de cœur.

lundi 4 juin 2018

Poil de Carotte - Les idées personnelles




M. Lepic, grand frère Félix, sœur Ernestine et Poil de Carotte veillent près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que madame Lepic n’est pas là, développe ses idées personnelles. – Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je t’aime ! or, je t’aime, non parce que tu es mon père ; je t’aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n’as aucun mérite à être mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me dois pas et que tu m’accordes généreusement. – Ah ! répond M. Lepic. – Et moi, et moi ? demandent grand frère Félix et sœur Ernestine. – C’est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon frère et ma sœur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant ? À qui la faute, si nous sommes tous trois des Lepic ? Vous ne pouviez l’empêcher. Inutile que je vous sache gré d’une parenté involontaire. Je vous remercie seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, sœur, de tes soins efficaces. – À ton service, dit grand frère Félix. – Où va-t-il chercher ces réflexions de l’autre monde ? dit sœur Ernestine. – Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l’affirme d’une manière générale, j’évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais en sa présence. – Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix. – Quel mal vois-tu à mes propos ? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de dénaturer ma pensée ! Loin de manquer de cœur, je vous aime plus que je n’en ai l’air. Mais cette affection, au lieu d’être banale, d’instinct et de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que je cherchais. – Quand perdras-tu la manie d’user de mots dont tu ne connais pas le sens, dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, en remontrer aux autres ? Si défunt votre grand-père m’avait entendu débiter le quart de tes balivernes, il m’aurait vite prouvé par un coup de pied et une claque que je n’étais toujours que son garçon. – Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà inquiet. – Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main. Et il disparaît. Grand frère Félix le suit. – Au plaisir, vieux camarade à la grillade ! dit-il à Poil de Carotte.
Puis sœur Ernestine se dresse et grave : – Bonsoir, cher ami ! dit-elle. Poil de Carotte reste seul, dérouté. Hier, M. Lepic lui conseillait d’apprendre à réfléchir : – Qui ça, on ? lui disait-il. On n’existe pas. Tout le monde, ce n’est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, n’en aurais-tu qu’une pour commencer. La première qu’il risque étant mal accueillie. Poil de Carotte couvre le feu, range les chaises le long du mur, salue l’horloge et se retire dans la chambre où donne l’escalier d’une cave et qu’on appelle la chambre de la cave. C’est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s’y conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules et Poil de Carotte ne se lasse jamais de le remuer avec ses bras nus qu’il plonge jusqu’au coude. D’ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau l’impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la planche. Mais, ce soir, Poil de Carotte n’a pas peur. Il ne glisse pas un coup d’œil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l’effraient, ni le puits du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s’y jeter par la fenêtre. Il aurait peur, s’il pensait à avoir peur, mais il n’y pense plus. En chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir le froid du carreau rouge. Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu’il faut les garder pour soi.

dimanche 3 juin 2018

Poil de Carotte - La pièce d’argent




I
MADAME LEPIC Tu n’as rien perdu, Poil de Carotte ? POIL DE CAROTTE Non, maman. MADAME LEPIC Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir ? Retourne d’abord tes poches. POIL DE CAROTTE Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des oreilles d’âne. Ah ! oui, maman ! Rends-le-moi. MADAME LEPIC Rends-moi quoi ? Tu as donc perdu quelque chose ? Je te questionnais au hasard et je devine ! Qu’est-ce que tu as perdu ? POIL DE CAROTTE Je ne sais pas. MADAME LEPIC Prends garde ! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. Réponds lentement. Qu’as-tu perdu ? Est-ce ta toupie ? POIL DE CAROTTE Juste. Je n’y pensais plus. C’est ma toupie, oui, maman. MADAME LEPIC Non, maman. Ce n’est pas ta toupie. Je te l’ai confisquée la semaine dernière. POIL DE CAROTTE Alors, c’est mon couteau. MADAME LEPIC Quel couteau ? Qui t’a donné un couteau ? POIL DE CAROTTE Personne.
MADAME LEPIC Mon pauvre enfant, nous n’en sortirons plus. On dirait que je t’affole. Pourtant nous sommes seuls. Je t’interroge doucement. Un fils qui aime sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d’argent. Je n’en sais rien, mais j’en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue. POIL DE CAROTTE Maman, cette pièce m’appartenait. Mon parrain me l’avait donnée dimanche. Je la perds ; tant pis pour moi. C’est contrariant, mais je me consolerai. D’ailleurs je n’y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins ! MADAME LEPIC Voyez-vous ça, péroreur ! Et je t’écoute, moi, bonne femme. Ainsi tu comptes pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux ? POIL DE CAROTTE Imaginons, maman, que j’ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il seulement la surveiller toute ma vie ! MADAME LEPIC Assez, grimacier ! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller sans permission. Tu ne l’as plus ; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas. POIL DE CAROTTE Oui, maman. MADAME LEPIC Et je te défends de dire « oui maman  », de faire l’original ; et gare à toi, si je t’entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.
II
Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l’observe, il s’immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l’oseille, le sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l’air. Où diable peut-elle être, cette pièce d’argent ? Là-haut, sur l’arbre, au creux d’un vieux nid ? Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d’or. On l’a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait ses genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
Las d’errer, d’espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l’état de sa mère. Peutêtre qu’elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on y renoncera. Il ne voit pas madame Lepic. Il l’appelle, timide. – Maman, eh ! maman ! Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé ouvert le tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces d’argent. Elles semblent vieillir là. Elles ont l’air d’y dormir, rarement réveillées, poussées d’un coin à l’autre, mêlées et sans nombre. Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et puis comment faire la preuve ? Avec cette présence d’esprit qui ne l’abandonne que dans les grandes occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se sauve. La peur d’être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour périlleux vers la table à ouvrage. Il va droit, trop lancé pour s’arrêter, parcourt les allées, choisit sa place, y « perd » la pièce, l’enfonce d’un coup de talon, se couche à plat-ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, autour de l’objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents se frappe anxieusement les mollets et s’écrie : – Attention ! ça brûle, ça brûle !
III
POIL DE CAROTTE
Maman maman, je l’ai.
MADAME LEPIC
Moi aussi.
POIL DE CAROTTE
Comment ? la voilà.
MADAME LEPIC
La voici.
POIL DE CAROTTE
Tiens ! fais voir.
MADAME LEPIC
Fais voir, toi.
POIL DE CAROTTE Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase. C’est drôle. Où l’as-tu retrouvée, toi, maman ? Moi, je l’ai retrouvée dans cette allée, au pied du poirier. J’ai marché vingt fois dessus, avant de la voir. Elle brillait. J’ai cru d’abord que c’était un morceau de papier, ou une violette blanche. Je n’osais pas la prendre. Elle sera tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l’herbe, faisant le fou. Penche-toi, maman, remarque l’endroit où la sournoise se cachait, son gîte. Elle peut se vanter de m’avoir causé du tracas. MADAME LEPIC Je ne dis pas non. Moi je l’ai retrouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu oublies encore de vider tes poches, quand tu changes d’effets. J’ai voulu te donner une leçon d’ordre. Je t’ai laissé chercher pour t’apprendre. Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant tu possèdes deux pièces d’argent au lieu d’une seule. Te voilà cousu d’or. Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l’argent ne fait pas le bonheur. POIL DE CAROTTE Alors, je peux aller jouer, maman ? MADAME LEPIC Sans doute. Amuse-toi, tu ne t’amuseras jamais plus jeune. Emporte tes deux pièces. POIL DE CAROTTE Oh ! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu’à ce que j’en aie besoin. Tu serais gentille. MADAME LEPIC Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux t’appartiennent, celle de ton parrain et l’autre, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce ? Je me creuse la tête. Et toi, astu une idée ? POIL DE CAROTTE Ma foi non et je m’en moque, j’y songerai demain. À tout à l’heure, maman, et merci. MADAME LEPIC Attends ! si c’était le jardinier ?
POIL DE CAROTTE Veux-tu que j’aille vite le lui demander ? MADAME LEPIC Ici, mignon aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père de négligence à son âge. Ta sœur met ses économies dans sa tirelire. Ton frère n’a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. Après tout, c’est peut-être moi. POIL DE CAROTTE Maman, cela m’étonnerait ; tu ranges si soigneusement tes affaires. MADAME LEPIC Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N’en parlons plus. Cesse de t’inquiéter ; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d’œil dans le tiroir de ma table à ouvrage. Poil de Carotte, qui s’élançait déjà, se retourne, il suit un instant sa mère qui s’éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue. MADAME LEPIC Sa main droite levée, menace ruine. Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commence par voler un œuf. Ensuite on vole un bœuf. Et puis on assassine sa mère. La première gifle tombe.

jeudi 31 mai 2018

Poil de Carotte - L’hameçon




Poil de Carotte est en train d’écailler ses poissons, des goujons, des ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché sur le seau blanc d’écume, et prend garde de se mouiller. Madame Lepic vient donner un coup d’œil. – À la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, aujourd’hui. Tu n’es pas maladroit, quand tu veux. Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, elle pousse des cris de douleur. Elle a un hameçon piqué au bout du doigt. Sœur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic luimême arrive. – Montre voir, disent-ils. Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l’hameçon s’enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et sœur Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l’air, et chacun peut voir le doigt. L’hameçon l’a traversé. M. Lepic tente de l’ôter. – Oh non ! pas comme ça ! dit madame Le-pic d’une voix aiguë. En effet, l’hameçon est arrêté d’un côté par son dard et de l’autre côté par sa boucle. M. Lepic met son lorgnon. – Diable, dit-il, il faut casser l’hameçon ! Comment le casser ! Au moindre effort de son mari, qui n’a pas de prise, madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le cœur, la vie ? D’ailleurs l’hameçon est d’un acier de bonne trempe. – Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt une lame mal aiguisée, si faiblement, qu’elle ne pénètre pas. Il appuie ; il sue. Du sang paraît. – Oh ! là ! oh ! là ! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble. – Plus vite, papa ! dit sœur Ernestine. – Ne fais donc pas ta lourde comme ça ! dit grand frère Félix à sa mère.
M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame Lepic, après avoir murmuré : « Boucher ! boucher ! » se trouve mal, heureusement. M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt n’est plus qu’une plaie sanglante d’où l’hameçon tombe. Ouf ! Pendant cela, Poil de Carotte n’a servi à rien. Au premier cri de sa mère, il s’est sauvé. Assis sur l’escalier, la tête en ses mains, il s’explique l’aventure. Sans doute, une fois qu’il lançait sa ligne au loin, son hameçon lui est resté dans le dos. – Je ne m’étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il. Il écoute les plaintes de sa mère, et d’abord n’est guère chagriné de les entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l’heure, non moins fort qu’elle, aussi fort qu’il pourra, jusqu’à l’enrouement, afin qu’elle se croie plus tôt vengée et le laisse tranquille ? Des voisins attirés le questionnent : – Qu’est-ce qu’il y a donc, Poil de Carotte ? Il ne répond rien ; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. Les voisins se rangent au bas de l’escalier et attendent les nouvelles. Enfin madame Lepic s’avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière d’avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté avec soin. Elle triomphe d’un reste de souffrance. Elle sourit aux assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte : – Tu m’as fait mal, va, mon cher petit. Oh ! je ne t’en veux pas ; ce n’est pas de ta faute. Jamais elle n’a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, propre, gros et carré, pareil à une poupée d’enfant pauvre. Ses yeux secs s’emplissent de larmes. Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s’abriter derrière son coude. Mais, généreuse, elle l’embrasse devant tout le monde. Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux. – Puisqu’on te dit que c’est fini, que je te pardonne ! Tu me crois donc bien méchante ? Les sanglots de Poil de Carotte redoublent. – Est-il bête ? On jurerait qu’on l’égorge, dit madame Lepic aux voisins attendris par sa bonté. Elle leur passe l’hameçon, qu’ils examinent curieusement L’un d’eux affirme que c’est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et elle raconte le drame au public, d’une langue volubile.
– Ah ! sur le moment, je l’aurais tué, si je ne l’aimais tant. Est-ce malin, ce petit outil d’hameçon ! J’ai cru qu’il m’enlevait au ciel. Sœur Ernestine propose d’aller l’encroter loin, au bout du jardin, dans un trou, et de piétiner la terre. – Ah ! mais non ! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher avec. Bigre ! un hameçon trempé dans le sang à maman, c’est ça qui sera bon ! Ce que je vais les sortir, les poissons ! malheur ! des gros comme la cuisse ! Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d’avoir échappé au châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge des gémissements rauques et lave à grande eau les taches de son de sa laide figure à claques.

mercredi 30 mai 2018

Poil de Carotte - La première bécasse




– Mets-toi là, dit M Lepic. C’est la meilleure place. Je me promènerai dans le bois avec le chien ; nous ferons lever les bécasses, et quand tu entendras : pit, pit, dresse l’oreille et ouvre l’œil. Les bécasses passeront sur ta tête. Poil de Carotte tient le fusil couché entre ses bras. C’est la première fois qu’il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une perdrix, et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic. Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D’abord il regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol. – Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu es trop près. Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, déchargea son arme à bout portant et rentra dans la terre la boulette grise. Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et un bec sanglant. Toutefois, ce qui consacre la renommée d’un jeune chasseur, c’est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de Carotte. Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le vol d’un moustique trouble autant que l’approche du tonnerre. Aussi, Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l’heure. Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il les ajuste pour se faire l’œil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là. Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant. Elles font pit, pit, pit, comme M. Lepic l’avait promis, mais si faiblement, que Poil de Carotte doute qu’elles viennent de son côté. Ses yeux se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l’air. Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l’écho disperse la détonation formidable aux quatre coins du bois. Poil de Carotte ramasse la bécasse dont l’aile est cassée, l’agite glorieusement et respire l’odeur de la poudre. Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s’attarde ni ne se hâte plus que d’ordinaire. – Il n’en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d’une voix calme à son fils encore fumant : – Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux ?

mardi 29 mai 2018

Poil de Carotte - La mouche




La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle ardeur, s’applique à poser exactement le pied gauche là où M. Lepic a posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s’il fuyait un ogre. Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage, et des prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la soif. D’ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d’eau-de-vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, que la chasse grise, oublie d’en demander. – Une goutte, papa ? Le vent n’apporte qu’un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte qu’il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite de son père. Soudain, il s’arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, l’agite vivement, le retire, puis feint d’écouter, et il crie à M. Lepic : – Tu sais, papa, je crois que j’ai une mouche dans l’oreille. MONSIEUR LEPIC Ôte-la, mon garçon. POIL DE CAROTTE Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l’entends qu’elle bourdonne. MONSIEUR LEPIC Laisse-la mourir toute seule. POIL DE CAROTTE Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid ? MONSIEUR LEPIC Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir. POIL DE CAROTTE Si je versais un peu d’eau-de-vie pour la noyer ? Me donnes-tu la permission ? – Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi. Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de réclamer sa part.
Et bientôt, Poil de Carotte s’écrie, allègre, en courant : – Tu sais, papa, je n’entends plus la mouche. Elle doit être morte. Seulement, elle a tout bu.

lundi 28 mai 2018

Poil de Carotte - En chasse




M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses souliers le blessent, il n’en dit mot, et ses doigts se cordellent ; le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux. Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit – Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous le reprendrons ce soir ? – Non, papa, dit Poil de Carotte, j’aime mieux le garder. Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix. Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer son épaule endolorie. S’il rencontre quelqu’un, il montre son dos avec affectation et oublie un moment sa charge. Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le soutenir. – Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré. Poil de Carotte, irrité, s’arrête debout au soleil. Il regarde son père piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l’égaliser comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les chardons, tandis que Pyrame même, n’en pouvant plus, cherche l’ombre, se couche un peu et halette toute sa langue dehors. – Mais il n’y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des orties, fourrage. Si j’étais lièvre gîté au creux d’un fossé, sous les feuilles, c’est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur ! Et en sourdine il maudit M. Lepic ; il lui adresse de menues injures. Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d’à côté, où, cette fois, il serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de lièvre. – Il me dit de l’attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c’est comme si on s’asseyait. Nous rentrerons bredouilles, ce soir. Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux. Chaque fois qu’il touche le bord de sa casquette, voilà Pyrame en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s’approche le plus près possible, la crosse au défaut de l’épaule. Poil de Carotte s’immobilise, et un premier jet d’émotion le fait suffoquer. Il soulève sa casquette. Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte laisse retomber la casquette ou qu’il simule un grand salut M. Lepic manque ou tue. Poil de Carotte l’avoue, ce système n’est pas infaillible. Le geste trop souvent répété ne produit plus d’effet, comme si la fortune se fatiguait de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et à cette condition, ça réussit presque toujours. – As-tu vu le coup ? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. Pourquoi ris-tu ? – Parce que tu l’as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte. Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode. – Tu parles sérieusement ? dit M. Lepic. POIL DE CAROTTE Mon Dieu ! je n’irai pas jusqu’à prétendre que je ne me trompe jamais. MONSIEUR LEPIC Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si tu tiens à ta réputation de garçon d’esprit, de débiter ces bourdes devant des étrangers. On t’éclaterait au nez. À moins que, par hasard, tu ne te moques de ton père. POIL DE CAROTTE Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis qu’un serin.

dimanche 27 mai 2018

Poil de Carotte - Coup de théâtre




Scène première
MADAME LEPIC
Où vas-tu ?
POIL DE CAROTTE
Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer. Je vas me promener avec papa.
MADAME LEPIC
Je te défends d’y aller, tu m’entends ? Sans ça… Sa main droite recule comme pour prendre son élan. POIL DE CAROTTE, bas. Com
pris.
Scène II
POIL DE CAROTTE
En méditation près de l’horloge. Qu’est-ce que je veux, moi ? Éviter les calottes. Papa m’en donne moins que maman. J’ai fait le calcul. Tant pire pour lui !
Scène III
MONSIEUR LEPIC
Il chérit Poil de Carotte, mais ne s’en occupe jamais, toujours courant la prétentaine, pour affaires. Allons ! partons.
POIL DE CAROTTE
Non, mon papa.
MONSIEUR LEPIC
Comment, non ? Tu ne veux pas venir ?
POIL DE CAROTTE
Oh si ! mais je ne peux pas.
MONSIEUR LEPIC
Explique-toi. Qu’est-ce qu’il y a ?
POIL DE CAROTTE
Y a rien, mais je reste.
MONSIEUR LEPIC
Ah, oui ! encore une de tes lubies. Quel petit animal tu fais ! On ne sait par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche à ton aise.
Scène IV
MADAME LEPIC
Elle a toujours la précaution d’écouter aux portes, pour mieux entendre. Pauvre chéri ! Cajoleuse elle lui passe la main dans les cheveux et les tire. Le voilà tout en larmes, parce que son père… Elle regarde en dessous M. Lepic… voudrait l’emmener malgré lui. Ce n’est pas ta mère qui te tourmenterait avec cette cruauté. Les Lepic père et mère se tournent le dos.
Scène V P
OIL DE CAROTTE
Au fond d’un placard. Dans sa bouche, deux doigts ; dans son nez, un seul. Tout le monde ne peut pas être orphelin.

samedi 26 mai 2018

Poil de Carotte - Les têtards



Poil de Carotte joue seul dans la cour, au milieu, afin que madame Lepic puisse le surveiller par la fenêtre, et il s’exerce à jouer comme il faut, quand le camarade Rémy paraît. C’est un garçon du même âge, qui boite et veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière l’autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit : – Viens-tu, Poil de Carotte ? Papa met le chanvre dans la rivière. Nous l’aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers. – Demande à maman, dit Poil de Carotte. RÉMY – Pourquoi moi ? POIL DE CAROTTE Parce qu’à moi elle ne me donnera pas la permission. Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre. – Madame, dit Rémy, voulez-vous, s’il vous plaît, que j’emmène Poil de Carotte pêcher des têtards ? Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n’entendent rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait clairement signe que non. – Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de moi, tout à l’heure. RÉMY Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas. POIL DE CAROTTE Reste. Nous jouerons ici. RÉMY Ah non, par exemple. J’aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. J’en ramasserai des pleins paniers. POIL DE CAROTTE Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, elle se ravise.
RÉMY – J’attendrai un petit quart, mais pas plus. Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement l’escalier et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude. – Qu’est-ce que je te disais ? En effet, la porte s’ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s’arrête, défiante. – Tiens, te voilà encore, Rémy ! Je te croyais parti. J’avertirai ton papa que tu musardes et il te grondera. RÉMY – Madame, c’est Poil de Carotte qui m’a dit d’attendre. MADAME LEPIC – Ah ! vraiment, Poil de Carotte ? Poil de Carotte n’approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît madame Lepic sur le bout du doigt. Il l’avait devinée une fois encore. Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l’herbe sous son pied et regarde ailleurs. – Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n’ai pas l’habitude de me rétracter. Elle n’ajoute rien. Elle remonte l’escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu’elle avait vidé de ses noix fraîches, exprès. Rémy est déjà loin. Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s’approchent d’elle prudemment et la redoutent presque autant que le maître d’école. Rémy se sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme une casserole. Sa journée perdue, Poil de Carotte n’essaie plus de se divertir. Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend. Solitaire, sans défense, il laisse venir l’ennui, et la punition s’appliquer d’elle-même.

vendredi 25 mai 2018

Poil de Carotte - Le coffre-fort



Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit : – Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j’ai reçu une bonne fessée. Et toi ? POIL DE CAROTTE Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d’être battue, nous ne faisions rien de mal. MATHILDE Non, pour sûr. POIL DE CAROTTE Je t’affirme que je parlais sérieusement, quand je te disais que je me marierais bien avec toi. MATHILDE Moi, je me marierais bien avec toi aussi. POIL DE CAROTTE Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais n’aie pas peur, je t’estime. MATHILDE Tu es riche à combien, Poil de Carotte ? POIL DE CAROTTE Mes parents ont au moins un million. MATHILDE Combien que ça fait un million ? POIL DE CAROTTE Ça fait beaucoup ; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur argent. MATHILDE Souvent, mes parents se plaignent de n’en avoir guère. POIL DE CAROTTE Oh ! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu’on le plaigne, et pour flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J’entends grincer la serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma sœur, personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s’ouvre. Papa y prend de l’argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite l’argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, preuve qu’il y a plus d’un million dans le coffre-fort. MATHILDE Et pour l’ouvrir, il dit un mot. Quel mot ? POIL DE CAROTTE Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter. MATHILDE Dis-le moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le répéter. POIL DE CAROTTE Non, c’est notre secret à papa et à moi. MATHILDE Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais. POIL DE CAROTTE Pardon, je le sais. MATHILDE Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C’est bien fait, c’est bien fait. – Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement. – Parions quoi ? dit Mathilde hésitante. – Laisse-moi te toucher où je voudrai dit Poil de Carotte, et tu sauras le mot. Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités au lieu d’une. – Dis le mot d’abord, Poil de Carotte. POIL DE CAROTTE Tu me jures qu’après tu te laisseras toucher où je voudrai. MATHILDE Maman me défend de jurer.
POIL DE CAROTTE
Tu ne sauras pas le mot.
MATHILDE Je m’en fiche bien de ton mot. Je l’ai deviné, oui, je l’ai deviné. Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses. Écoute, Mathilde, tu n’as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta parole d’honneur. Le mot que papa prononce avant d’ouvrir son coffre-fort, c’est « Lustucru ». À présent, je peux toucher où je veux. – Lustucru ! Lustucru ! dit Mathilde, qui recule avec le plaisir de connaître un secret et la peur qu’il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t’amuses pas de moi ? Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s’avance, décidé, la main tendue, elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu’elle rit sec. Et elle a disparu qu’il entend qu’on ricane derrière lui. Il se retourne. Par la lucarne d’une écurie, un domestique du château sort la tête et montre les dents. – Je t’ai vu, Poil de Carotte, s’écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère. POIL DE CAROTTE Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est un faux nom que j’ai inventé. D’abord, je ne connais point le vrai. PIERRE Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n’en parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste. POIL DE CAROTTE Du reste ? PIERRE Oui, du reste. Je t’ai vu, je t’ai vu, Poil de Carotte ; dis voir un peu que je ne t’ai pas vu. Ah ! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s’élargiront ce soir ! Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s’éteindre, il s’éloigne, les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.

jeudi 24 mai 2018

Poil de Carotte - Mathilde



– Tu sais, maman, dit sœur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le pré. Grand frère Félix les habille. C’est pourtant défendu, si je ne me trompe. En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle semble vraiment une fiancée garnie d’oranger. Et elle en a, de quoi calmer toutes les coliques de la vie. La clématite d’abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se lasse pas d’allonger. Il se recule et dit : – Ne bouge plus ! À ton tour, Poil de Carotte. À son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu’on puisse le distinguer de Mathilde. Il n’a pas envie de rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, jusqu’à la fin, et grave aux mariages, jusqu’après la messe. Sinon, ce n’est plus amusant de jouer. – Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant ! doucement. Ils s’avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s’empêtre, elle retrousse sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l’attend, une jambe levée. Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit M. le Maire et les salue, puis M. le Curé et les bénit, puis l’ami qui félicite et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un autre bâton. Il les promène de long en large. – Halte ! dit-il, ça se dérange. Mais le temps d’aplatir d’une claque la couronne de Mathilde, il remet le cortège en branle. – Aïe ! fait Mathilde qui grimace. Une vrille de clématite lui tire les cheveux. Grand frère Félix arrache le tout. On continue. – Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous. Comme ils hésitent :
– Eh bien ! quoi ! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites vous la cour, une déclaration. Vous avez l’air plombés. Supérieur, il se moque de leur inhabileté, lui qui, peut-être, a déjà prononcé des paroles d’amour. Il donne l’exemple et biche Mathilde le premier, pour sa peine. Poil de Carotte s’enhardit, cherche à travers la plante grimpante le visage de Mathilde et la baise sur la joue. – Ce n’est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi. Mathilde, comme elle l’a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, gênés, ils rougissent tous deux. Grand frère Félix leur montre les cornes. – Soleil ! soleil ! Il se frotte deux doigts l’un contre l’autre et trépigne, des bousilles aux lèvres. – Sont-ils buses ! ils croient que c’est arrivé ! – D’abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, ricane, ce n’est pas toi qui m’empêcheras de me marier avec Mathilde, si maman veut. Mais voici que maman vient répondre elle-même qu’elle ne veut pas. Elle pousse la barrière du pré. Elle entre, suivie d’Ernestine la rapporteuse. En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l’orage. – Gare les calottes, dit grand frère Félix. Il s’enfuit au bout du pré. Il est à l’abri et peut voir. Poil de Carotte ne se sauve jamais. D’ordinaire, quoique lâche, il préfère en finir vite, et aujourd’hui il se sent brave. Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets. POIL DE CAROTTE Ne crains rien. Je connais maman ; elle n’en a que pour moi. J’attraperai tout. MATHILDE Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre. POIL DE CAROTTE Corriger ; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce qu’elle te corrige, ta maman ? MATHILDE Des fois ; ça dépend. POIL DE CAROTTE Pour moi, c’est toujours sûr.
MATHILDE
Mais je n’ai rien fait.
POIL DE CAROTTE
Ça ne fait rien. Attention ! Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit son allure. Elle est si près que sœur Ernestine, par peur des chocs en retour, s’arrête au bord du cercle où l’action se concentrera. Poil de Carotte se campe devant « sa femme », qui sanglote plus fort. Les clématites sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d’avance, il a l’orgueil de s’écrier : – Qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’on rigole !

mercredi 23 mai 2018

Poil de Carotte - Les prunes


Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit : – Canard, dors-tu ? POIL DE CAROTTE Non, parrain. PARRAIN Moi non plus. J’ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher des vers. – C’est une idée, dit Poil de Carotte. Ils sautent du lit, s’habillent, allument une lanterne et vont dans le jardin. Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers pour sa pêche. Il les recouvre d’une mousse humide, de sorte qu’il n’en manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante. – Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l’attrape que s’il s’éloigne trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, pour qu’il ne glisse pas. S’il est à demi rentré, lâche-le : tu le casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D’abord il pourrit les autres, et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent leurs vers ; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu’avec des vers entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l’eau. Le poisson s’imagine qu’ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance. – Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j’ai les doigts barbouillés de leur sale bave. PARRAIN Un ver n’est pas sale. Un ver est ce qu’on trouve de plus propre au monde. Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la terre. Pour ma part, j’en mangerais. POIL DE CAROTTE Pour la mienne, je te la cède. Mange voir. PARRAIN Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d’abord les faire griller, puis les écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des prunes.
POIL DE CAROTTE Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu’elle pense à toi, elle a mal au cœur. Moi, je t’approuve sans t’imiter, car tu n’es pas difficile et nous nous entendons très bien. Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier, et cueille quelques prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les avalant d’un coup, toutes rondes, noyau compris. – Ce sont les meilleures. POIL DE CAROTTE Oh ! je finirai par m’y mettre et j’en mangerai comme toi. Je crains seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m’embrasse. – Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul. POIL DE CAROTTE C’est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. Je t’aime bien, mon vieux parrain, mais je t’aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe. PARRAIN Canard ! canard ! ça conserve.

mardi 22 mai 2018

Poil de Carotte - La fontaine



Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de sa mère. Elle te fait donc bien peur ? dit parrain. POIL DE CAROTTE Ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu’elle s’arrête court. Aussi elle préfère le prendre par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible qu’on n’en ferait rien avec des coups et qu’ils s’appliquent mieux à la mienne. PARRAIN Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte. POIL DE CAROTTE Ah ! si j’osais ! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. Mais je me vois armé d’un balai contre maman. Elle croirait que je l’apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu’elle me dirait merci, avant de taper. PARRAIN Dors, canard, dors ! Ni l’un ni l’autre ne peut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et cherche de l’air, et son vieux parrain en a pitié. Tout à coup, comme Poil de Carotte va s’assoupir, parrain lui saisit le bras. – Es-tu là, canard ? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la fontaine. Te souviens-tu de la fontaine ? POIL DE CAROTTE Comme si j’y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m’en parles souvent. PARRAIN Mon pauvre canard, dès que j’y pense, je tremble de tout mon corps. Je m’étais endormi sur l’herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je n’entendais rien. Il y avait à peine de l’eau pour noyer un chat. Mais tu ne te relevais pas. C’était là le malheur, tu ne pensais donc plus à te relever ? POIL DE CAROTTE Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine ! PARRAIN Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard ! pauvre canard ! Tu vomissais comme une pompe. On t’a changé, on t’a mis le costume des dimanches du petit Bernard. POIL DE CAROTTE Oui, il me piquait. Je me grattais. C’était donc un costume de crin. PARRAIN Non, mais le petit Bernard n’avait pas de chemise propre à te prêter. Je ris aujourd’hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort. POIL DE CAROTTE Je serais loin. PARRAIN Tais-toi. Je m’en suis dit des sottises, et depuis je n’ai jamais passé une bonne nuit. Mon sommeil perdu, c’est ma punition ; je la mérite. POIL DE CAROTTE Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir. PARRAIN Dors, canard, dors, POIL DE CAROTTE Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m’est impossible de dormir quand on me touche.

lundi 21 mai 2018

Poil de Carotte - Parrain




Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d’aller voir son parrain et même de coucher avec lui. C’est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n’aime personne et ne supporte que Poil de Carotte. – Te voilà, canard ! dit-il. – Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l’embrasser, m’as-tu préparé ma ligne ? – Nous en aurons assez d’une pour nous deux, dit parrain. Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s’agit que de ne pas s’y tromper. – Si ça l’amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte. Et ils restent bons camarades. Parrain, qui d’ordinaire ne fait de cuisine qu’une fois par semaine pour toute la semaine, met au feu, en l’honneur de Poil de Carotte, un grand pot de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le force à boire un verre de vin pur. Puis ils vont pêcher. Parrain s’assied au bord de l’eau et déroule méthodiquement son crin de Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes et ne pêche que les gros qu’il roule au frais dans une serviette et lange comme des enfants. – Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton bouchon aura enfoncé trois fois. POIL DE CAROTTE – Pourquoi trois ? PARRAIN La première ne signifie rien : le poisson mordille. La seconde, c’est sérieux : il avale. La troisième, c’est sûr : il ne s’échappera plus. On ne tire jamais trop tard. Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l’eau trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à chaque jet de ligne. À peine a-t-il le temps de crier au parrain :
– Seize, dix-sept, dix-huit !… Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots blancs. – Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en bouillie. J’aimerais mieux mordre le fer d’une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix. POIL DE CAROTTE Ceux-là fondent sur la langue. D’habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n’est plus ça. Elle doit ménager la crème. PARRAIN Canard, j’ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mère. POIL DE CAROTTE Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j’ai fini aussi. PARRAIN On en redemande, bêta. POIL DE CAROTTE C’est facile à dire, mon vieux. D’ailleurs il vaut toujours mieux rester sur sa faim. PARRAIN Et moi qui n’ai pas d’enfant, je lècherais le derrière d’un singe, si ce singe était mon enfant ! Arrangez ça. Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins d’osier.

dimanche 20 mai 2018

Poil de Carotte - Les moutons



Poil de Carotte n’aperçoit d’abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d’école. L’une d’elles se jette dans ses jambes, et il en éprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C’est un agneau. Poil de Carotte sourit d’avoir eu peur. Ses yeux s’habituent graduellement à l’obscurité, et les détails se précisent. L’époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte deux ou trois agneaux de plus. Il les trouve égarés parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs pattes raides : quatre morceaux de bois d’une sculpture grossière. Poil de Carotte n’ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de foin dans la bouche. Les vieux, ceux d’une semaine, se détendent d’un violent effort de l’arrière-train et exécutent un zigzag en l’air. Ceux d’un jour, maigres, tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par sa bourse gonflée d’eau et ballottante, le repousse à coups de tête. – Une mauvaise mère ! dit Poil de Carotte. – C’est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol. – Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice. – Presque, dit Pajol. Il faut à plus d’un donner le biberon, un biberon comme ceux qu’on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s’attendrit. D’ailleurs, on les mate. Il la prend par les épaules et l’isole dans une cage. Il lui noue au cou une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s’échappe. L’agneau l’a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau enveloppé d’une gelée tremblante. – Et vous croyez qu’elle reviendra à des sentiments plus humains ? dit Poil de Carotte. – Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol : elle a eu des couches dures. – Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d’une étrangère ? – Elle le refuserait, dit Pajol.
En effet, des quatre coins de l’écurie, les bêlements des mères se croisent, sonnent l’heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion, chacun se précipite droit aux tétines maternelles. – Ici, dit Pajol, point de voleuse d’enfants. – Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces ballots de laine. Comment l’expliquer ? Peut-être par la finesse de leur nez. Il a presque envie d’en boucher un, pour voir. Il compare profondément les hommes avec les moutons, et voudrait connaître les petits noms des agneaux. Tandis qu’avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque dans l’eau d’une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une pelle usée. – Elle est propre, votre auge ! dit-il d’un ton fin. Assurément, vous enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille ! – Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi ! Il offre à Poil de Carotte de goûter l’eau. Afin qu’elle devienne encore plus fortifiante, il y jette n’importe quoi. – Veux-tu un berdin ? dit-il. – Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir ; merci d’avance. Pajol fouille l’épaisse laine d’une mère et attrape avec ses ongles un berdin jaune, rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille dévoreraient la tête d’un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l’engage, s’il veut rire et s’amuser, à le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et sœur. Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des picotements aux doigts, comme s’il tombait du grésil. Bientôt au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu’il va ronger le bras jusqu’à l’épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre ; il l’écrase et essuie sa main sur le dos d’une brebis, sans que Pajol s’en aperçoive. Il dira qu’il l’a perdu. Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui se calment peu à peu. Tout à l’heure, on n’entendra plus que le bruissement sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes. Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble garder les moutons, toute seule.