dimanche 19 août 2018

Croyez en l'extase - Julos Beaucarne



Croyez en l'extase des nuages
qui traversent les grands horizons,
au petit vent du soir,
au coeur de l'été chaud.
Croyez en la douceur
d'une amitié,
d'un amour,
à la main qui serre votre main.

Car demain,
mais n'y pensez pas,
demain éclateront peut-être les nuages
et l'orage emportera vos amours.

Tenez-vous serrés,
ne vous endormez pas sur un reproche non formulé,
endormez-vous réconciliés.
Vivez le peu que vous vivez dans la clarté.

Julos Beaucarne

samedi 18 août 2018

Mon grand nettoyage Facebook


L'été est propice à faire des choses qu'on n'aurait pas faites en un autre moment. Je me suis attaquée à ma grande communauté d'amis Facebook qui ne sont malheureusement "amis" que de nom. J'ai composé un petit texte partir d'un article que j'avais reçu dans ma boite mail et je me suis lancée dans un jeu qui pourrait s'appeler "Tu pars ou tu restes ?" D'ici au 31 août, je verrai qui est intéressé à continuer un bout de chemin avec moi...

Cher ami Facebook

Cet été, j'ai entamé une réflexion sur l'utilité de Facebook dans ma vie et j'ai réalisé que la majorité de mes «amis» m’étaient inconnus, et ce malgré le fait que plusieurs d’entre vous avaient partagé à un moment où un autre un morceau de ma vie. J’ai pressenti que la majorité n’avaient aucun intérêt à devenir de «vrais» amis, c’est-à-dire, à me rencontrer en personne, à partager des moments festifs ou culturels ou à m’appuyer et être là quand j’en avais réellement besoin. J’ai donc décidé de faire le grand ménage dans ma vie «sociale» et d'effacer tous les «amis» qui ne me donnaient pas à penser que je pourrais un jour les rencontrer en personne et développer avec eux une vraie relation.
Je souhaite me débarrasser des énergivores qui ne m’amènent rien et qui ne sont qu’un bruit de fond sans signification, des profiteurs qui ne me contactent que pour en tirer un bénéfice, des absents qui ne sont pas vraiment là... J'ai envie de voir les articles de ceux qui comptent vraiment pour moi alors que mon fil d’actualité est obstrué par des articles d’inconnus sans intérêt la plupart du temps ou des mises à jour personnelles de gens que je ne connais pas. Cela m’empêche de faire un suivi de qualité avec ceux et celles qui sont mes vrais amis..
Quand je me suis inscrite sur Facebook, je ne pensais pas faire tout ce chemin. Et aujourd'hui, je veux faire quelque chose de drastique pour rétablir l’équilibre dans ma vie.
Je vais donc enlever de ma liste d’amis ceux et celles que je n’ai jamais rencontré personnellement ou avec qui je n’ai pas de contact dans la vie réelle malgré notre lien sur Facebook. S’il vous plaît donc ne vous sentez pas offensé ce geste n’a rien de personnel. Il s'agit de moi, pas de vous,
Si vous êtes intéressé-e à developper une amitié plus personnelle avec moi – c’est à dire me rencontrer en personne à l’occasion, aller prendre un verre, manger un morceau, discuter, devenir un ami, une amie, je vous invite à me le faire savoir afin que je ne vous enlève pas de ma liste le 31 août.
Soyez heureux.

vendredi 17 août 2018

V. La cassette



V. La cassette.

Toute la journée se passa ainsi ; Rosalie souffrait cruellement de la soif.

« Ne dois-je pas souffrir bien plus encore, se disait-elle, pour me punir de ce que j’ai fait souffrir à mon père et à mon cousin ? J’attendrai ici mes quinze ans. »

La nuit commençait à tomber, quand une vieille femme qui passait s’approcha d’elle et lui dit :

« Ma belle enfant, voudriez-vous me rendre le service de me garder cette cassette qui est bien lourde à porter, pendant que je vais aller près d’ici voir une parente ?

– Volontiers, Madame », dit Rosalie, qui était très complaisante. La vieille lui remit la cassette en disant :

« Merci, la belle enfant ; je ne serai pas longtemps absente. Ne regardez pas ce qu’il y a dans cette cassette, car elle contient des choses…, des choses comme vous n’en avez jamais vu… et comme vous n’en reverrez jamais. Ne la posez pas trop rudement, car elle est en écorce fragile, et un choc un peu rude pourrait la rompre… Et alors vous verriez ce qu’elle contient… Et personne ne doit voir ce qui s’y trouve enfermé. »

Elle partit en disant ces mots. Rosalie posa doucement la cassette près d’elle, et réfléchit à tous les événements qui s’étaient passés. La nuit vint tout à fait ; la vieille ne revenait pas. Rosalie jeta les yeux sur la cassette, et vit avec surprise qu’elle éclairait la terre autour d’elle.

« Qu’est-ce, dit-elle, qui brille dans cette cassette ? »

Elle la retourna, la regarda de tous côtés, mais rien ne put lui expliquer cette lueur extraordinaire ; elle la posa de nouveau à terre, et dit :

« Que m’importe ce que contient cette cassette ? Elle n’est pas à moi, mais à la bonne vieille qui me l’a confiée. Je ne veux plus y penser, de crainte d’être tentée de l’ouvrir. »

En effet, elle ne la regarda plus et tâcha de n’y plus penser ; elle ferma les yeux, résolue d’attendre ainsi le retour du jour.

« Alors j’aurai quinze ans, je reverrai mon père et Gracieux, et je n’aurai plus rien à craindre de la méchante fée.

– Rosalie, Rosalie, dit précipitamment la petite voix de la Souris, me voici près de toi ; je ne suis plus ton ennemie, et pour te le prouver, je vais, si tu veux, te faire voir ce que contient la cassette. »

Rosalie ne répondit pas.

« Rosalie, tu n’entends donc pas ce que je te propose ? Je suis ton amie, crois-moi, de grâce. »

Pas de réponse.

Alors la Souris grise, qui n’avait pas de temps à perdre, s’élança sur la cassette et se mit en devoir d’en ronger le couvercle.

« Monstre, s’écria Rosalie en saisissant la cassette et la serrant contre sa poitrine, si tu as le malheur de toucher à cette cassette, je te tords le cou à l’instant ! »

La Souris lança à Rosalie un coup d’œil diabolique, mais elle n’osa pas braver sa colère. Pendant qu’elle combinait un moyen
– 120 –
d’exciter la curiosité de Rosalie, une horloge sonna minuit. Au même moment, la Souris poussa un cri lugubre et dit à Rosalie :

« Rosalie, voici l’heure de ta naissance qui a sonné ; tu as quinze ans ; tu n’as plus rien à craindre de moi ; tu es désormais hors de mon atteinte, ainsi que ton odieux père et ton affreux prince. Et moi je suis condamnée à garder mon ignoble forme de souris, jusqu’à ce que je parvienne à faire tomber dans mes pièges une jeune fille belle et bien née comme toi. Adieu, Rosalie ; tu peux maintenant ouvrir ta cassette. »

Et, en achevant ces mots, la Souris grise disparut.

Rosalie, se méfiant des paroles de son ennemie, ne voulut pas suivre son dernier conseil, et se résolut à garder la cassette intacte jusqu’au jour. À peine eut-elle pris cette résolution, qu’un Hibou qui volait au-dessus de Rosalie laissa tomber une pierre sur la cassette qui se brisa en mille morceaux. Rosalie poussa un cri de terreur ; au même moment elle vit devant elle la reine des fées, qui lui dit :

« Venez, Rosalie ; vous avez enfin triomphé de la cruelle ennemie de votre famille ; je vais vous rendre à votre père ; mais auparavant, buvez et mangez. »

Et la fée lui présenta un fruit dont une seule bouchée rassasia et désaltéra Rosalie. Aussitôt, un char attelé de deux dragons se trouva près de la fée qui y monta et y fit monter Rosalie.

Rosalie, revenue de sa surprise, remercia vivement la fée de sa protection, et lui demanda si elle n’allait pas revoir son père et le prince Gracieux.

« Votre père vous attend dans le palais du prince.

jeudi 16 août 2018

IV. L’arbre de la rotonde



IV. L’arbre de la rotonde.

Rosalie admira beaucoup toutes les fleurs ; elle croyait que le prince allait soulever ou déchirer la toile de cet arbre mystérieux, mais il se disposa à quitter la serre sans en avoir parlé à Rosalie.

« Qu’est-ce donc que cet arbre si bien enveloppé, prince ? demanda Rosalie.

– Ceci est le cadeau de noces que je vous destine ; mais vous ne devez pas le voir avant vos quinze ans, dit le prince gaiement.

– Mais qu’y a-t-il de si brillant sous la toile ? insista Rosalie.

– Vous le saurez dans peu de jours, Rosalie, et je me flatte que mon présent ne sera pas un présent ordinaire.

– Et ne puis-je le voir avant ?

– Non, Rosalie ; la reine des fées m’a défendu de vous le montrer avant que vous soyez ma femme, sous peine de grands malheurs. J’ose espérer que vous m’aimerez assez pour contenir pendant quelques jours votre curiosité. »

Ces derniers mots firent trembler Rosalie, en lui rappelant la Souris grise et les malheurs qui la menaçaient ainsi que son père si elle se laissait aller à la tentation qui lui était sans doute envoyée par son ennemie, la fée Détestable. Elle ne parla donc plus de cette toile mystérieuse, et elle continua sa promenade avec le prince ; toute la journée se passa agréablement. Le prince lui présenta les dames de sa cour, et leur dit à toutes qu’elles eussent à respecter dans la princesse Rosalie l’épouse que lui avait choisie la reine des fées. Rosalie fut très aimable pour tout le monde, et chacun se réjouit de l’idée d’avoir une si charmante reine. Le lendemain et les jours suivants se passèrent en fêtes, en chasses, en promenades, le prince et Rosalie voyaient approcher avec bonheur le jour de la naissance de Rosalie, qui devait être aussi celui de leur mariage ; le prince, parce qu’il aimait tendrement sa cousine, et Rosalie, parce qu’elle aimait le prince, parce qu’elle désirait vivement revoir son père, et aussi parce qu’elle souhaitait ardemment voir ce que contenait la caisse de la rotonde. Elle y pensait sans cesse ; la nuit elle y rêvait, et, dans les moments où elle était seule, elle avait une peine extrême à ne pas aller dans les serres, pour tâcher de découvrir le mystère.

Enfin arriva le dernier jour d’attente : le lendemain Rosalie devait avoir quinze ans. Le prince était très occupé des préparatifs de son mariage, auquel devaient assister toutes les bonnes fées de sa connaissance et la reine des fées. Rosalie se trouva seule dans la matinée ; elle alla se promener, et, tout en réfléchissant au bonheur du lendemain, elle se dirigea machinalement vers la rotonde ; elle y entra pensive et souriante, et se trouva en face de la toile qui recouvrait le trésor.

« C’est demain, dit-elle, que je dois enfin savoir ce que referme cette toile… Si je voulais, je pourrais bien le savoir dès aujourd’hui, car j’aperçois quelques petites ouvertures dans lesquelles j’introduirais facilement les doigts… et en tirant un peu dessus… Au fait, qui est-ce qui le saurait ? Je rapprocherais la toile après y avoir un peu regardé… Puisque ce doit être à moi demain, je puis bien y jeter un coup d’œil aujourd’hui. »

Elle regarda autour d’elle, ne vit personne, et, oubliant entièrement, dans son désir extrême de satisfaire sa curiosité, la bonté du prince et les dangers qui les menaçaient si elle cédait à la tentation, elle passa ses doigts dans une des ouvertures, tira légèrement : la toile se déchira du haut en bas avec un bruit semblable au tonnerre, et offrit aux yeux étonnés de Rosalie un arbre dont la tige était en corail et les feuilles en émeraudes ; les fruits qui couvraient l’arbre étaient des pierres précieuses de
toutes couleurs, diamants, perles, rubis, saphirs, opales, topazes, etc., aussi gros que les fruits qu’ils représentaient, et d’un tel éclat que Rosalie en fut éblouie. Mais à peine avait-elle envisagé cet arbre sans pareil, qu’un bruit plus fort que le premier la tira de son extase : elle se sentit enlever et transporter dans une plaine, d’où elle aperçut le palais du prince s’écroulant ; des cris effroyables sortaient des ruines du palais, et bientôt Rosalie vit le prince lui-même sortir des décombres, ensanglanté, couvert de haillons. Il s’avança vers elle et lui dit tristement :

« Rosalie, ingrate Rosalie, vois à quel état tu m’as réduit, moi et toute ma cour. Après ce que tu viens de faire, je ne doute pas que tu ne cèdes une troisième fois à ta curiosité, que tu consommes mon malheur, celui de ton père et le tien. Adieu, Rosalie, adieu ! Puisse le repentir expier ton ingratitude envers un malheureux prince qui t’aimait et qui ne voulait que ton bonheur ! »

En disant ces mots, il s’éloigna lentement. Rosalie s’était jetée à genoux ; inondée de larmes, elle l’appelait, mais il disparut à ses yeux, sans même se retourner pour contempler son désespoir. Elle était prête à s’évanouir, lorsqu’elle entendit le petit rire discordant de la Souris grise, qui était devant elle.

« Remercie-moi donc, Rosalie, de t’avoir si bien aidée. C’est moi qui t’envoyais la nuit ces beaux rêves de la toile mystérieuse ; c’est moi qui ai rongé la toile pour te faciliter les moyens d’y regarder ; sans cette dernière ruse, je crois bien que tu étais perdue pour moi, ainsi que ton père et ton prince Gracieux. Mais encore une petite peccadille, ma mie, et vous serez à moi pour toujours. »

Et la Souris, dans sa joie infernale, se mit à danser autour de Rosalie ; ces paroles, toutes méchantes qu’elles étaient, n’excitèrent pas la colère de Rosalie.

« C’est ma faute, se dit-elle ; sans ma fatale curiosité, sans ma coupable ingratitude, la Souris grise n’aurait pas réussi à me faire commettre une si indigne action. Je dois l’expier par ma douleur, par ma patience et par la ferme volonté de résister à la troisième épreuve, quelque difficile qu’elle soit. D’ailleurs, je n’ai que quelques heures d’attente, et de moi dépendent, comme le disait mon cher prince, son bonheur, celui de mon père et le mien. »

Rosalie ne bougea donc pas ; la Souris grise avait beau employer tous les moyens possibles pour la faire marcher, Rosalie persista à rester en face des ruines du palais.


mercredi 15 août 2018

III. Le prince Gracieux


III. Le prince Gracieux.

Pendant que Rosalie dormait, le prince Gracieux faisait une chasse aux flambeaux dans la forêt ; le cerf, vivement poursuivi par les chiens, vint se blottir effaré près du buisson où dormait Rosalie. La meute et les chasseurs s’élancèrent après le cerf ; mais tout d’un coup les chiens cessèrent d’aboyer et se groupèrent silencieux autour de Rosalie. Le prince descendit de cheval pour remettre les chiens en chasse. Quelle ne fut pas sa surprise en apercevant une belle jeune fille qui dormait paisiblement dans cette forêt ! Il regarda autour d’elle et ne vit personne ; elle était seule, abandonnée. En l’examinant de plus près, il vit la trace de larmes qu’elle avait répandues et qui s’échappaient encore de ses yeux fermés. Rosalie était vêtue simplement, mais d’une étoffe de soie qui dénotait plus que de l’aisance ; ses jolies mains blanches, ses ongles roses, ses beaux cheveux châtains, soigneusement relevés par un peigne d’or, sa chaussure élégante, un collier de perles fines, indiquaient un rang élevé.

Elle ne s’éveillait pas, malgré le piétinement des chevaux, les aboiements des chiens, le tumulte d’une nombreuse réunion d’hommes. Le prince, stupéfait, ne se lassait pas de regarder Rosalie ; aucune des personnes de la cour ne la connaissait. Inquiet de ce sommeil obstiné, Gracieux lui prit doucement la main : Rosalie dormait toujours ; le prince secoua légèrement cette main, mais sans pouvoir l’éveiller.

« Je ne puis, dit-il à ses officiers, abandonner ainsi cette malheureuse enfant, qui aura peut-être été égarée à dessein, victime de quelque odieuse méchanceté. Mais comment l’emporter endormie ?

– Prince, lui dit son grand veneur Hubert, ne pourrions-nous faire un brancard de branchages et la porter ainsi dans quelque hôtellerie voisine, pendant que Votre Altesse continuera la chasse ?

– Votre idée est bonne, Hubert ; faites faire un brancard sur lequel nous la déposerons ; mais ce n’est pas à une hôtellerie que vous la porterez, c’est dans mon propre palais. Cette jeune personne doit être de haute naissance, elle est belle comme un ange ; je veux veiller moi-même à ce qu’elle reçoive les soins auxquels elle a droit. »

Hubert et les officiers eurent bientôt arrangé un brancard sur lequel le prince étendit son propre manteau ; puis, s’approchant de Rosalie toujours endormie, il l’enleva doucement dans ses bras et la posa sur le manteau. À ce moment, Rosalie sembla rêver ; elle sourit, et murmura à mivoix : « Mon père, mon père !… sauvé, à jamais !… la reine des fées… le prince Gracieux… je le vois… qu’il est beau ! »

Le prince, surpris d’entendre prononcer son nom, ne douta plus que Rosalie ne fût une princesse sous le joug de quelque enchantement. Il fit marcher bien doucement les porteurs du brancard, afin que le mouvement n’éveillât pas Rosalie ; il se tint tout le temps à ses côtés.

On arriva au palais de Gracieux ; il donna des ordres pour qu’on préparât l’appartement de la reine, et, ne voulant pas souffrir que personne touchât à Rosalie, il la porta lui-même jusqu’à sa chambre, où il la déposa sur un lit, en recommandant aux femmes qui devaient la servir de le prévenir aussitôt qu’elle serait réveillée.

Rosalie dormit jusqu’au lendemain ; il faisait grand jour quand elle s’éveilla ; elle regarda autour d’elle avec surprise : la méchante Souris n’était pas près d’elle ; elle avait disparu.

« Serais-je délivrée de cette méchante fée Détestable ? dit Rosalie avec joie ; suis-je chez quelque fée plus puissante qu’elle ? »

Elle alla à la fenêtre ; elle vit des hommes d’armes, des officiers parés de brillants uniformes. De plus en plus surprise, elle allait appeler un de ces hommes qu’elle croyait être autant de génies et d’enchanteurs, lorsqu’elle entendit marcher ; elle se retourna et vit le prince Gracieux, qui, revêtu d’un élégant et riche costume de chasse, était devant elle, la regardant avec admiration. Rosalie reconnut immédiatement le prince de son rêve, et s’écria involontairement :

« Le prince Gracieux !

– Vous me connaissez, Madame ? dit le prince étonné. Comment, si vous m’avez reconnu, ai-je pu, moi, oublier votre nom et vos traits ?

– Je ne vous ai vu qu’en rêve, prince, répondit Rosalie en rougissant ; quant à mon nom, vous ne pouvez le connaître, puisque moi-même je ne connais que depuis hier celui de mon père.

– Et quel est-il, Madame, ce nom qui vous a été caché si longtemps ? »

Rosalie lui raconta alors tout ce qu’elle avait appris de son père ; elle lui avoua naïvement sa coupable curiosité et les fatales conséquences qui s’en étaient suivies.

« Jugez de ma douleur, prince, quand je dus quitter mon père pour me soustraire aux flammes que la méchante fée avait allumées, quand, repoussée de partout à cause de la Souris grise, je me trouvai exposée à mourir de froid et de faim ! Mais, bientôt, un sommeil lourd et plein de rêves s’empara de moi ; j’ignore comment je suis ici et si c’est chez vous que je me trouve. »

Gracieux lui raconta comment il l’avait trouvée endormie dans la forêt, les paroles de son rêve qu’il avait entendus, et il ajouta :

« Ce que votre père ne vous a pas dit, Rosalie, c’est que la reine des fées, notre parente, avait décidé que vous seriez ma femme lorsque vous auriez quinze ans ; c’est elle sans doute qui m’a inspiré le désir d’aller chasser aux flambeaux, afin que je pusse vous trouver dans cette forêt où vous étiez perdue. Puisque vous aurez quinze ans dans peu de jours, Rosalie, daignez considérer mon palais comme le vôtre ; veuillez d’avance y commander en reine. Bientôt votre père vous sera rendu, et nous pourrons aller faire célébrer notre mariage. »

Rosalie remercia vivement son jeune et beau cousin ; elle passa dans sa chambre de toilette, où elle trouva des femmes qui l’attendaient avec un grand choix de robes et de coiffures. Rosalie, qui ne s’était jamais occupée de sa toilette, mit la première robe qu’on lui présenta, qui était en gaze rose garnie de dentelles, et une coiffure en dentelles avec des roses moussues ; ses beaux cheveux châtains furent relevés en tresse formant une couronne. Quand elle fut prête, le prince vint la chercher pour la mener déjeuner.

Rosalie mangea comme une personne qui n’a pas dîné la veille ; après le repas, le prince la mena dans le jardin ; il lui fit voir les serres, qui étaient magnifiques ; au bout d’une des serres, il y avait une petite rotonde garnie de fleurs choisies ; au milieu était une caisse qui semblait contenir un arbre, mais une toile cousue l’enveloppait entièrement ; on voyait seulement, à travers la toile, quelques points briller d’un éclat extraordinaire.

mardi 14 août 2018

II. La fée Détestable



II. La fée Détestable.

Rosalie regarda avidement ; la maisonnette était sombre ; elle ne voyait rien ; elle entendit la petite voix qui dit :

« Merci, Rosalie, c’est à toi que je dois ma délivrance. »

La voix semblait venir de terre ; elle regarda, et aperçut dans un coin deux petits yeux brillants qui la regardaient avec malice.

« Ma ruse a réussi, Rosalie, pour te faire céder à ta curiosité. Si je n’avais chanté et parlé, tu t’en serais retournée et j’étais perdue. Maintenant que tu m’as délivrée, toi et ton père vous êtes en mon pouvoir. »

Rosalie, sans bien comprendre encore l’étendue du malheur qu’elle avait causé par sa désobéissance, devina pourtant que c’était une ennemie dangereuse que son père retenait captive, et elle voulut se retirer et fermer la porte.

« Halte-là, Rosalie, il n’est plus en ton pouvoir de me retenir dans cette odieuse prison, d’où je ne serais jamais sortie si tu avais attendu tes quinze ans. »

Au même moment la maisonnette disparut ; la clef seule resta dans les mains de Rosalie consternée. Elle vit alors près d’elle une petite Souris grise qui la regardait avec ses petits yeux étincelants et qui se mit à rire d’une petite voix discordante.

« Hi ! hi ! hi ! quel air effaré tu as, Rosalie ! En vérité, tu m’amuses énormément. Que tu es donc gentille d’avoir été si curieuse ! Voilà près de quinze ans que je suis enfermée dans cette affreuse prison, ne pouvant faire du mal à ton père, que je hais, et à toi que je déteste parce que tu es sa fille.

– Et qui êtes-vous donc, méchante Souris ?

– Je suis l’ennemie de ta famille, ma mie ! Je m’appelle la fée Détestable, et je porte bien mon nom, je t’assure ; tout le monde me déteste et je déteste tout le monde. Je te suivrai partout, Rosalie.

– Laissez-moi, misérable ! Une Souris n’est pas bien à craindre, et je trouverai bien moyen de me débarrasser de vous.

– C’est ce que nous verrons, ma mie ; je m’attache à vos pas partout où vous irez. »

Rosalie courut du côté de la maison ; chaque fois qu’elle se retournait, elle voyait la Souris qui galopait après elle en riant d’un air moqueur. Arrivée dans la maison, elle voulut écraser la Souris dans la porte, mais la porte resta ouverte malgré les efforts de Rosalie tandis que la Souris restait sur le seuil.

« Attends, méchante bête ! » s’écria Rosalie, hors d’elle de colère et d’effroi.

Elle saisit un balai et allait en donner un coup violent sur la Souris, lorsque le balai devint flamboyant et lui brûla les mains ; elle le jeta vite à terre et le poussa du pied dans la cheminée pour que le plancher ne prît pas feu. Alors, saisissant un chaudron qui bouillait au feu, elle le jeta sur la Souris ; mais l’eau bouillante était devenue du bon lait frais ; la Souris se mit à boire en disant :

« Que tu es aimable, Rosalie ! Non contente de m’avoir délivrée, tu me donnes un excellent déjeuner ! » La pauvre Rosalie se mit à pleurer amèrement ; elle ne savait que devenir, lorsqu’elle entendit son père qui rentrait. « Mon père ! dit-elle, mon père ! Oh Souris, par pitié, va-t’en ! que mon père ne te voie pas !

– Je ne m’en irai pas, mais je veux bien me cacher derrière tes talons, jusqu’à ce que ton père apprenne ta désobéissance. »

À peine la Souris était-elle blottie derrière Rosalie, que Prudent entra ; il regarda Rosalie, dont l’air embarrassé et la pâleur trahissaient l’effroi.

« Rosalie, dit Prudent d’une voix tremblante, j’ai oublié la clef de la maisonnette ; l’as-tu trouvée ?

– La voici, mon père, dit Rosalie en la lui présentant et devenant très rouge.

– Qu’est-ce donc que cette crème renversée ?

– Mon père, c’est le chat.

– Comment, le chat ? Le chat a apporté au milieu de la chambre une chaudronnée de lait pour le répandre ?

– Non, mon père, c’est moi qui, en le portant, l’ai renversé. »

Rosalie parlait bien bas et n’osait pas regarder son père. « Prends le balai, Rosalie, pour enlever cette crème.

– Il n’y a plus de balai, mon père.

– Plus de balai !Il y en avait un quand je suis sorti.

– Je l’ai brûlé, mon père, par mégarde, en… en… » Elle s’arrêta. Son père la regarda fixement, jeta un coup d’œil inquiet autour de la chambre, soupira et se dirigea lentement vers la maisonnette du parc. Rosalie tomba sur une chaise en sanglotant ; la Souris ne bougeait pas. Peu d’instants après, Prudent rentra précipitamment, le visage bouleversé d’effroi.

« Rosalie, malheureuse enfant, qu’as-tu fait ? Tu as cédé à ta fatale curiosité, et tu as délivré notre plus cruelle ennemie.

– Mon père, pardonnez-moi, pardonnez-moi, s’écria Rosalie en se jetant à ses pieds ; j’ignorais le mal que je faisais.

– C’est ce qui arrive toujours quand on désobéit, Rosalie : on croit ne faire qu’un petit mal, et on en fait un très grand à soi et aux autres.

– Mais, mon père, qu’est-ce donc que cette Souris qui vous cause une si grande frayeur ? Comment, si elle a tant de pouvoir, la reteniez-vous prisonnière, et pourquoi ne pouvezvous pas la renfermer de nouveau ?

– Cette Souris, ma fille, est une fée méchante et puissante ; moi-même je suis le génie Prudent, et puisque tu as délivré mon ennemie, je puis te révéler ce que je devais te cacher jusqu’à l’âge de quinze ans.

« Je suis donc, comme je te le disais, le génie Prudent ; ta mère n’était qu’une simple mortelle ; mais ses vertus et sa beauté touchèrent la reine des fées aussi bien que le roi des génies, et ils me permirent de l’épouser.

« Je donnai de grandes fêtes pour mon mariage ; malheureusement j’oubliai d’y convoquer la fée Détestable, qui, déjà irritée de me voir épouser une princesse, après mon refus d’épouser une de ses filles, me jura une haine implacable ainsi qu’à ma femme et à mes enfants.

« Je ne m’effrayai pas de ses menaces, parce que j’avais moi-même une puissance presque égale à la sienne, et que j’étais fort aimé de la reine des fées. Plusieurs fois j’empêchai par mes enchantements l’effet de la haine de Détestable. Mais, peu d’heures après ta naissance, ta mère ressentit des douleurs très vives, que je ne pus calmer ; je m’absentai un instant pour invoquer le secours de la reine des fées. Quand je revins, ta mère n’existait plus : la méchante fée avait profité de mon absence pour la faire mourir, et elle allait te douer de tous les vices et de tous les maux possibles ; heureusement que mon retour paralysa sa méchanceté. Je l’arrêtai au moment où elle venait de te douer d’une curiosité qui devait faire ton malheur et te mettre à quinze ans sous son entière dépendance. Par mon pouvoir uni à celui de la reine des fées, je contrebalançai cette fatale influence, et nous décidâmes que tu ne tomberais à quinze ans en son pouvoir que si tu succombais trois fois à ta curiosité dans des circonstances graves. En même temps, la reine des fées, pour punir Détestable, la changea en souris, l’enferma dans la maisonnette que tu as vue, et déclara qu’elle ne pourrait pas en sortir, Rosalie, à moins que tu ne lui en ouvrisses volontairement la porte ; qu’elle ne pourrait reprendre sa première forme de fée que si tu succombais trois fois à ta curiosité avant l’âge de quinze ans ; enfin, que si tu résistais au moins une fois à ce funeste penchant, tu serais à jamais affranchie, ainsi que moi, du pouvoir de Détestable. Je n’obtins toutes ces faveurs qu’à grand-peine, Rosalie, et en promettant que je partagerais ton sort et que je deviendrais comme toi l’esclave de Détestable si tu te laissais aller trois fois à ta curiosité. Je me promis de t’élever de manière à détruire en toi ce fatal défaut, qui pouvait causer tant de malheurs.

« C’est pour cela que je t’enfermai dans cette enceinte ; que je ne te permis jamais de voir aucun de tes semblables, pas même de domestiques. Je te procurais par mon pouvoir tout ce que tu pouvais désirer, et déjà je m’applaudissais d’avoir si bien réussi ; dans trois semaines tu devais avoir quinze ans, et te trouver à jamais délivrée du joug odieux de Détestable, lorsque tu me demandas cette clef à laquelle tu semblais n’avoir jamais pensé. Je ne pus te cacher l’impression douloureuse que fit sur moi cette demande ; mon trouble excita ta curiosité ; malgré ta gaieté, ton insouciance factice, je pénétrai dans ta pensée, et juge de ma douleur quand la reine des fées m’ordonna de te rendre la tentation possible et la résistance méritoire, en laissant ma clef à ta portée au moins une fois ! Je dus la laisser, cette clef fatale, et te faciliter, par mon absence, les moyens de succomber ; imagine, Rosalie, ce que je souffris pendant l’heure que je dus te laisser seule, et quand je vis à mon retour ton embarras et ta rougeur, qui ne m’indiquaient que trop que tu n’avais pas eu le courage de résister. Je devais tout te cacher et ne t’instruire de ta naissance et des dangers que tu avais courus le jour où tu aurais quinze ans, sous peine de te voir tomber au pouvoir de Détestable.

« Et maintenant, Rosalie, tout n’est pas perdu ; tu peux encore racheter ta faute en résistant pendant quinze jours à ton funeste penchant. Tu devais être unie à quinze ans à un charmant prince de nos parents, le prince Gracieux ; cette union est encore possible.

« Ah ! Rosalie, ma chère enfant ; par pitié pour toi, si ce n’est pas pour moi, aie du courage et résiste. »

Rosalie était restée aux genoux de son père, le visage caché dans ses mains et pleurant amèrement ; à ces dernières paroles, elle reprit un peu de courage, et, l’embrassant tendrement, elle lui dit :

« Oui, mon père, je vous le jure, je réparerai ma faute ; ne me quittez pas, mon père, et je chercherai près de vous le courage qui pourrait me manquer si j’étais privée de votre sage et paternelle surveillance.

– Ah ! Rosalie, il n’est plus en mon pouvoir de rester près de toi ; je suis sous la puissance de mon ennemie ; elle ne me permettra sans doute pas de rester pour te prémunir contre les pièges que te tendra sa méchanceté. Je m’étonne de ne l’avoir pas encore vue, car le spectacle de mon affliction doit avoir pour elle de la douceur.

– J’étais près de toi aux pieds de ta fille, dit la Souris grise de sa petite voix aigre, en se montrant au malheureux génie. Je me suis amusée au récit de ce que je t’ai déjà fait souffrir, et c’est ce qui fait que je ne me suis pas montrée plus tôt. Dis adieu à ta chère Rosalie ; je l’emmène avec moi, et je te défends de la suivre. »

En disant ces mots, elle saisit, avec ses petites dents aiguës, le bas de la robe de Rosalie, pour l’entraîner après elle. Rosalie poussa des cris perçants en se cramponnant à son père ; une force irrésistible l’entraînait. L’infortuné génie saisit un bâton et le leva sur la Souris ; mais, avant qu’il eût le temps de l’abaisser, la Souris posa sa petite patte sur le pied du génie, qui resta immobile et semblable à une statue. Rosalie tenait embrassés les genoux de son père et criait grâce à la Souris ; mais celle-ci, riant de son petit rire aigu et diabolique, lui dit :

« Venez, venez, ma mie, ce n’est pas ici que vous trouveriez de quoi succomber deux autres fois à votre gentil défaut ; nous allons courir le monde ensemble, et je vous ferai voir du pays en quinze jours. »

La Souris tirait toujours Rosalie, dont les bras, enlacés autour de son père, résistaient à la force extraordinaire qu’employait son ennemie. Alors la Souris poussa un petit cri discordant, et subitement toute la maison fut en flammes. Rosalie eut assez de présence d’esprit pour réfléchir qu’en se laissant brûler elle perdait tout moyen de sauver son père qui resterait éternellement sous le pouvoir de Détestable, tandis qu’en conservant sa propre vie, elle conservait aussi les chances de le sauver.

« Adieu, mon père ! s’écria-t-elle ; au revoir dans quinze jours ! Votre Rosalie vous sauvera après vous avoir perdu. »

Et elle s’échappa pour ne pas être dévorée par les flammes.

Elle courut quelque temps, ne sachant où elle allait ; elle marcha ainsi plusieurs heures ; enfin, accablée de fatigue, demimorte de faim, elle se hasarda à aborder une bonne femme qui était assise à sa porte.

« Madame, dit-elle, veuillez me donner asile ; je meurs de faim et de fatigue ; permettez-moi d’entrer et de passer la nuit chez vous.

– Comment une si belle fille se trouve-t-elle sur les grandes routes, et qu’est-ce que cette bête qui vous accompagne et qui a la mine d’un petit démon ? »

Rosalie, se retournant, vit la Souris grise qui la regardait d’un air moqueur.

Elle voulut la chasser, mais la Souris refusait obstinément de s’en aller. La bonne femme, voyant cette lutte, hocha la tête et dit :

« Passez votre chemin, la belle : je ne loge pas chez moi le diable et ses protégés. »

Rosalie continua sa route en pleurant, et partout où elle se présenta, on refusa de la recevoir avec sa Souris qui ne la quittait pas. Elle entra dans une forêt où elle trouva heureusement un ruisseau pour étancher sa soif, des fruits et des noisettes en abondance ; elle but, mangea, et s’assit près d’un arbre, pensant avec inquiétude à son père et à ce qu’elle deviendrait pendant quinze jours. Tout en réfléchissant, Rosalie, pour ne pas voir la maudite Souris grise, ferma les yeux ; la fatigue et l’obscurité amenèrent le sommeil : elle s’endormit profondément.

lundi 13 août 2018

La petite souris grise I. La maisonnette


I. La maisonnette.

Il y avait un homme veuf qui s’appelait Prudent et qui vivait avec sa fille. Sa femme était morte peu de jours après la naissance de cette fille, qui s’appelait Rosalie.

Le père de Rosalie avait de la fortune ; il vivait dans une grande maison qui était à lui : la maison était entourée d’un vaste jardin où Rosalie allait se promener tant qu’elle voulait.

Elle était élevée avec tendresse et douceur, mais son père l’avait habituée à une obéissance sans réplique. Il lui défendait d’adresser des questions inutiles et d’insister pour savoir ce qu’il ne voulait pas lui dire. Il était parvenu, à force de soin et de surveillance, à presque déraciner en elle un défaut malheureusement trop commun, la curiosité.

Rosalie ne sortait jamais du parc, qui était entouré de murs élevés. Jamais elle ne voyait personne que son père ; il n’y avait aucun domestique dans la maison ; tout semblait s’y faire de soi-même ; Rosalie avait toujours ce qu’il lui fallait, soit en vêtements, soit en livres, soit en ouvrages ou en joujoux. Son père l’élevait lui-même, et Rosalie, quoiqu’elle eût près de quinze ans, ne s’ennuyait pas et ne songeait pas qu’elle pouvait vivre autrement et entourée de monde.

Il y avait au fond du parc une maisonnette sans fenêtres et qui n’avait qu’une seule porte, toujours fermée. Le père de Rosalie y entrait tous les jours, et en portait toujours sur lui la clef ; Rosalie croyait que c’était une cabane pour enfermer les outils du jardin ; elle n’avait jamais songé à en parler. Un jour qu’elle cherchait un arrosoir pour ses fleurs, elle dit à son père :

« Mon père, donnez-moi, je vous prie, la clef de la maisonnette du jardin.

– Que veux-tu faire de cette clef, Rosalie ?

– J’ai besoin d’un arrosoir ; je pense que j’en trouverai un dans cette maisonnette.

– Non, Rosalie, il n’y a pas d’arrosoir là-dedans. » La voix de Prudent était si altérée en prononçant ces mots, que Rosalie le regarda et vit avec surprise qu’il était pâle et que la sueur inondait son front. « Qu’avez-vous, mon père ? dit Rosalie effrayée.

– Rien, ma fille, rien.

– C’est la demande de cette clef qui vous a bouleversé, mon père ; qu’y a-t-il donc dans cette maison qui vous cause une telle frayeur ?

– Rosalie, tu ne sais ce que tu dis ; va chercher ton arrosoir dans la serre.

– Mais, mon père, qu’y a-t-il dans cette maisonnette ?

– Rien qui puisse t’intéresser, Rosalie.

– Mais pourquoi y allez-vous tous les jours sans jamais me permettre de vous accompagner ?

– Rosalie, tu sais que je n’aime pas les questions, et que la curiosité est un vilain défaut. »

Rosalie ne dit plus rien, mais elle resta pensive. Cette maisonnette, à laquelle elle n’avait jamais songé, lui trottait dans la tête.

« Que peut-il y avoir là-dedans ? se disait-elle. Comme mon père a pâli quand j’ai demandé d’y entrer !… Il pensait donc que je courais quelque danger en y allant !… Mais pourquoi luimême y va-t-il tous les jours ?… C’est sans doute pour porter à manger à la bête féroce qui s’y trouve enfermée… Mais s’il y avait une bête féroce, je l’entendrais rugir ou s’agiter dans sa prison ; jamais on n’entend aucun bruit dans cette cabane ; ce n’est donc pas une bête ! D’ailleurs elle dévorerait mon père quand il y va… à moins qu’elle ne soit attachée… Mais si elle est attachée, il n’y a pas de danger pour moi non plus. Qu’est-ce que cela peut être ?… Un prisonnier !… Mais mon père est bon ; il ne voudrait pas priver d’air et de liberté un malheureux innocent !… Il faudra absolument que je découvre ce mystère… Comment faire ?… Si je pouvais soustraire à mon père cette clef, seulement pour une demi-heure ! Peut-être l’oubliera-t-il un jour… »

Elle fut tirée de ses réflexions par son père, qui l’appelait d’une voix altérée.

« Me voici, mon père ; je rentre. »

Elle rentra en effet et examina son père, dont le visage pâle et défait indiquait une vive agitation. Plus intriguée encore, elle résolut de feindre la gaieté et l’insouciance pour donner de la sécurité à son père, et arriver ainsi à s’emparer de la clef, à laquelle il ne penserait peut-être pas toujours si Rosalie avait l’air de n’y plus songer elle-même.

Ils se mirent à table ; Prudent mangea peu, et fut silencieux et triste, malgré ses efforts pour paraître gai. Rosalie montra une telle gaieté, une telle insouciance, que son père finit par retrouver sa tranquillité accoutumée.

Rosalie devait avoir quinze ans dans trois semaines ; son père lui avait promis pour sa fête une agréable surprise. Quelques jours se passèrent ; il n’y en avait plus que quinze à attendre.

Un matin Prudent dit à Rosalie :

« Ma chère enfant, je suis obligé de m’absenter pour une heure. C’est pour tes quinze ans que je dois sortir. Attends-moi dans la maison, et, crois-moi, ma Rosalie, ne te laisse pas aller à la curiosité. Dans quinze jours tu sauras ce que tu désires tant savoir, car je lis dans ta pensée ; je sais ce qui t’occupe. Adieu, ma fille, garde-toi de la curiosité. »

Prudent embrassa tendrement sa fille et s’éloigna comme s’il avait de la répugnance à la quitter.

Quand il fut parti, Rosalie courut à la chambre de son père, et quelle fut sa joie en voyant la clef oubliée sur la table !

Elle la saisit et courut bien vite au bout du parc ; arrivée à la maisonnette, elle se souvint des paroles de son père : Garde-toi de la curiosité ; elle hésita et fut sur le point de reporter la clef sans avoir regardé dans la maisonnette, lorsqu’elle entendit sortir un léger gémissement ; elle colla son oreille contre la porte et entendit une toute petite voix qui chantait doucement :

Je suis prisonnière, Et seule sur la terre. Bientôt je dois mourir, D’ici jamais sortir.

« Plus de doute, se dit-elle ; c’est une malheureuse créature que mon père tient enfermée. »

Et frappant doucement à la porte, elle dit :

« Qui êtes-vous et que puis-je faire pour vous ?

– Ouvrez-moi, Rosalie ; de grâce, ouvrez-moi.

– Mais pourquoi êtes-vous prisonnière ? N’avez-vous pas commis quelque crime ?

– Hélas ! non, Rosalie ; c’est un enchanteur qui me retient ici. Sauvez-moi, et je vous témoignerai ma reconnaissance en vous racontant ce que je suis. »

Rosalie n’hésita plus, sa curiosité l’emporta sur son obéissance ; elle mit la clef dans la serrure, mais sa main tremblait et elle ne pouvait ouvrir ; elle allait y renoncer, lorsque la petite voix continua :

« Rosalie, ce que j’ai à vous dire vous instruira de bien des choses qui vous intéressent ; votre père n’est pas ce qu’il paraît être. »

À ces mots, Rosalie fit un dernier effort ; la clef tourna et la porte s’ouvrit.

dimanche 12 août 2018

V. Troisième et dernière journée.



Pendant que Rosette dormait paisiblement, le roi, la reine, Orangine et Roussette rugissaient de colère, se querellaient, s’accusaient réciproquement des succès de Rosette et de leur propre humiliation. Un dernier espoir leur restait. Le lendemain, devait avoir lieu une course en chars. Chaque char, attelé de deux chevaux, devait être conduit par une dame. On résolut de donner à Rosette un char très élevé et versant, attelé de deux jeunes chevaux fougueux et non dressés.

« Le roi Charmant n’aura pas, dit la reine, un char et des chevaux de rechange comme le cheval de selle de ce matin : il lui était facile de prendre un des siens ; mais il ne pourra pas trouver un char tout attelé. »

La consolante pensée que Rosette pouvait être tuée ou grièvement blessée et défigurée le lendemain, ramena la paix entre ces quatre méchantes personnes ; elles allèrent se coucher, rêvant aux meilleurs moyens de se débarrasser de Rosette, si la course en chars ne suffisait pas.

Orangine et Roussette dormirent peu, de sorte qu’elles étaient encore plus laides et plus défaites que la veille.

Rosette, qui avait la conscience tranquille et le cœur content, reposa paisiblement toute la nuit ; elle avait été fatiguée de sa journée et elle dormit tard dans la matinée.

Quand elle s’éveilla, elle avait à peine le temps de faire sa toilette. La grosse fille de basse-cour lui apporta sa tasse de lait et son morceau de pain bis. C’étaient les ordres de la reine, qui voulait qu’elle fût traitée comme une servante. Rosette n’était pas difficile ; elle mangea son pain grossier et son lait avec appétit, et commença sa toilette.

Le coffre d’ivoire avait disparu ; elle mit, comme les jours précédents, sa robe de torchon, son aile de poule et les accessoires, et alla se regarder dans la glace.

Elle avait un costume d’amazone en satin paille brodé devant et au bas de saphirs et d’émeraudes. Sa toque était en velours blanc, ornée de plumes de mille couleurs empruntées aux oiseaux les plus rares et rattachées par un saphir gros comme un œuf. Elle avait au cou une chaîne de montre en saphirs admirables, au bout de laquelle était une montre dont le cadran était une opale, le dessus un seul saphir taillé, et le verre un diamant. Cette montre allait toujours, ne se dérangeait jamais et n’avait jamais besoin d’être remontée.

Rosette entendit frapper à sa porte et suivit le page.

En entrant dans le salon, elle aperçut le roi Charmant, qui l’attendait avec une vive impatience ; il se précipita au-devant de Rosette, lui offrit son bras et dit avec empressement :

« Eh bien, chère princesse, que vous a dit la fée ? Quelle réponse me donnerez-vous ?

– Celle que me dictait mon cœur, cher prince ; je vous consacrerai ma vie comme vous me donnez la vôtre.

– Merci, cent fois merci, chère, charmante Rosette. Quand puis-je vous demander à votre père ?

– Au retour de la course aux chars, cher prince.

– Me permettrez-vous d’ajouter à ma demande celle de conclure notre mariage aujourd’hui même ? car j’ai hâte de vous soustraire à la tyrannie de votre famille, et de vous emmener dans mon royaume. »

Rosette hésitait ; la voix de la fée dit à son oreille : « Acceptez. » La même voix dit à l’oreille de Charmant : « Pressez le mariage, prince, et parlez au roi sans retard. La vie de Rosette est menacée, et je ne pourrai pas veiller sur elle pendant huit jours à partir de ce soir au coucher du soleil. »

Charmant tressaillit et dit à Rosette ce qu’il venait d’entendre. Rosette répondit que c’était un avertissement qu’il ne fallait pas négliger, car il venait certainement de la fée Puissante.

Elle alla saluer le roi, la reine, ses sœurs ; aucun ne lui parla ni ne la regarda. Elle fut immédiatement entourée d’une foule de princes et de rois qui tous se proposaient de la demander en mariage le soir même ; mais aucun n’osa lui en parler, à cause de Charmant qui ne la quittait pas.

Après le repas, on descendit pour prendre les chars ; les hommes devaient monter à cheval, et les femmes conduire les chars.

On amena pour Rosette celui désigné par la reine. Charmant saisit Rosette au moment où elle sautait dans le char et la déposa à terre.

« Vous ne monterez pas dans ce char, princesse ; regardez les chevaux. »

Rosette vit alors que chacun des chevaux était contenu par quatre hommes et qu’ils piaffaient et sautaient avec fureur.

Au même instant, un joli petit jockey, vêtu d’une veste de satin paille avec des nœuds bleus, cria d’une voix argentine :

« L’équipage de la princesse Rosette. »

Et on vit approcher un petit char de perles et de nacre, attelé de deux magnifiques chevaux blancs, dont les harnais étaient en velours paille orné de saphirs.

Charmant ne savait s’il devait laisser Rosette monter dans un char inconnu ; il craignait encore quelque scélératesse du roi et de la reine. La voix de la fée dit à son oreille :

« Laissez monter Rosette ; ce char et ces chevaux sont un présent de moi. Suivez-la partout où la mènera son équipage. La journée s’avance, je n’ai que quelques heures à donner à Rosette ; il faut qu’elle soit dans votre royaume avant ce soir. »

Charmant aida Rosette à monter dans le char et sauta sur son cheval. Tous les chars partirent ; celui de Rosette partit aussi : Charmant ne le quittait pas d’un pas. Au bout de quelques instants, deux chars montés par des femmes voilées cherchèrent à devancer celui de Rosette ; l’un d’eux se précipita avec une telle force contre celui de Rosette qu’il l’eût inévitablement mis en pièces, si ce char n’eût pas été fabriqué par les fées : ce fut donc le char lourd et massif qui fut brisé ; la femme voilée fut lancée sur des pierres, où elle resta étendue sans mouvement. Pendant que Rosette, qui avait reconnu Orangine, cherchait à arrêter ses chevaux, l’autre char s’élança sur celui de Rosette et l’accrocha avec la même violence que le premier ; il éprouva aussi le même sort : il fut brisé, et la femme voilée lancée sur des pierres qui semblèrent se placer là pour la recevoir.

Rosette reconnut Roussette ; elle allait descendre, lorsque Charmant l’en empêcha en disant :

« Écoutez, Rosette.

– Marchez, dit la voix ; le roi accourt avec une troupe nombreuse pour vous tuer tous les deux ; le soleil se couche dans peu d’heures ; je n’ai que le temps de vous sauver. Laissez aller mes chevaux, abandonnez le vôtre, roi Charmant. »

Charmant sauta dans le char, près de Rosette, qui était plus morte que vive ; les chevaux partirent avec une vitesse telle qu’ils faisaient plus de vingt lieues à l’heure. Pendant longtemps ils se virent poursuivis par le roi, suivi d’une troupe nombreuse d’hommes armés, mais qui ne purent lutter contre des chevaux fées ; le char volait toujours avec rapidité ; les chevaux redoublaient tellement de vitesse qu’ils finirent par faire cent lieues à l’heure. Ils coururent ainsi pendant six heures, au bout desquelles ils s’arrêtèrent au pied de l’escalier du roi Charmant.

Tout le palais était illuminé ; toute la cour, en habits de fête, attendait le roi au bas du perron.

Le roi et Rosette, surpris, ne savaient comment s’expliquer cette réception inattendue. À peine Charmant eut-il aidé Rosette à descendre du char, qu’ils virent devant eux la fée Puissante, qui lui dit :

« Soyez les bienvenus dans vos États. Roi Charmant, suivezmoi ; tout est préparé pour votre mariage. Menez Rosette dans son appartement, pour qu’elle change de toilette, pendant que je vous expliquerai ce que vous ne pouvez comprendre dans les événements de cette journée. J’ai encore une heure à moi. »

La fée et Charmant menèrent Rosette dans un appartement orné et meublé avec le goût le plus exquis ; elle y trouva des femmes pour la servir.

« Je viendrai vous chercher dans peu, chère Rosette, dit la fée, car mes instants sont comptés. »

Elle sortit avec Charmant et lui dit :

« La haine du roi et de la reine contre Rosette était devenue si violente, qu’ils étaient résolus à braver ma vengeance et à se défaire de Rosette. Voyant que leur ruse de la course en chars n’avait pas réussi, puisque j’ai substitué mes chevaux à ceux qui devaient tuer Rosette, ils résolurent d’employer la force. Le roi s’entoura d’une troupe de brigands qui lui jurèrent tous une aveugle obéissance ; ils coururent sur vos traces, et comme le roi voyait votre amour pour Rosette et qu’il prévoyait que vous la défendriez jusqu’à la mort, il résolut de vous sacrifier aussi à sa haine. Orangine et Roussette, qui ignoraient ce dernier projet du roi, tentèrent de faire mourir Rosette par le moyen que vous avez vu, en brisant son char, petit et léger, avec les leurs, pesants et massifs. Je viens de les punir tous comme ils le méritent.

« Orangine et Roussette ont eu la figure tellement meurtrie par les pierres, qu’elles sont devenues affreuses ; je les ai fait revenir de leur évanouissement, j’ai guéri leurs blessures, mais en laissant les hideuses cicatrices qui les défigurent ; j’ai changé leurs riches costumes en ceux de pauvres paysannes, et je les ai mariées sur-le-champ avec deux palefreniers brutaux qui ont mission de les battre et maltraiter jusqu’à ce que leur cœur soit changé, ce qui n’arrivera sans doute jamais.

« Quant au roi et à la reine, je les ai métamorphosés en bêtes de somme, et je les ai donnés à des maîtres méchants et exigeants qui leur feront expier leur scélératesse à l’égard de Rosette. De plus ils sont tous quatre transportés dans votre royaume, et condamnés à entendre sans cesse louer Rosette et son époux.

« Il me reste une recommandation à vous faire, cher prince ; cachez à Rosette la punition que j’ai dû infliger à ses parents et à ses sœurs. Elle est si bonne que son bonheur en serait troublé, et je ne veux ni ne dois faire grâce à des méchants dont le cœur est vicieux et incorrigible. »

Charmant remercia vivement la fée, et lui promit le secret. Ils allèrent chercher Rosette, qui était revêtue de la robe de noce préparée par la fée.

C’était un tissu de gaze d’or brillante, brodée de plusieurs guirlandes de fleurs et d’oiseaux en pierreries de toutes couleurs, d’une admirable beauté. Les pierreries qui formaient les oiseaux étaient disposées de manière à produire, au moindre mouvement que faisait Rosette, un gazouillement plus doux que la musique la plus mélodieuse. Rosette était coiffée d’une couronne de fleurs en pierreries plus belles encore que celles de la robe ; son cou et ses bras étaient entourés d’escarboucles qui brillaient comme des soleils.

Charmant resta ébloui de la beauté de Rosette. La fée le tira de son extase en lui disant :

« Vite, vite, marchons ; je n’ai plus qu’une demi-heure, après laquelle je dois me rendre près de la reine des fées, où je perds toute ma puissance pendant huit jours. Nous sommes toutes soumises à cette loi dont rien ne peut nous affranchir. »

Charmant présenta la main à Rosette ; la fée les précédait ; ils marchèrent vers la chapelle, qui était splendidement éclairée ; Charmant et Rosette reçurent la bénédiction nuptiale. En rentrant dans les salons, ils s’aperçurent que la fée avait disparu ; comme ils étaient sûrs de la revoir dans huit jours, ils ne s’en affligèrent pas. Le roi présenta la nouvelle reine à toute sa cour ; tout le monde la trouva aussi charmante, aussi bonne que le roi, et chacun se sentit disposé à l’aimer comme on aimait le roi.

Par une attention très aimable, la fée avait transporté dans le royaume de Charmant la ferme où avait été élevée Rosette, et tous ses habitants. Cette ferme se trouva placée au bout du parc, de sorte que Rosette pouvait tous les jours, en se promenant, aller voir sa nourrice. La fée avait eu soin aussi de transporter

samedi 11 août 2018

IV. Seconde journée.



Une grosse servante apporta à Rosette du pain et du lait, et lui offrit ses services pour l’habiller. Rosette, qui ne se souciait pas que la grosse servante vit la métamorphose de sa toilette, la remercia et dit qu’elle avait l’habitude de s’habiller et de se coiffer seule.

Elle commença sa toilette ; quand elle se fut bien lavée, bien peignée, elle se coiffa et voulut mettre dans ses cheveux la superbe escarboucle de la veille ; mais elle vit avec surprise que le coffre d’ébène avait disparu. À sa place était la petite caisse de bois, avec un papier dessus ; elle le prit et lut :

« Vos effets sont chez vous, Rosette ; revêtez comme hier les vêtements que vous avez apportés de la ferme. »

Rosette n’hésita pas, certaine que sa marraine viendrait à son secours ; elle arrangea son aile de poule d’une manière différente de la veille, ainsi que l’attache en nèfles, mit sa robe, sa chaussure, son collier et ses bracelets ; ensuite elle alla se poser devant la glace ; quand elle s’y regarda, elle demeura éblouie ; elle avait le plus ravissant et le plus riche costume de cheval : la robe était une amazone en velours bleu de ciel, avec des boutons de perles grosses comme des noix ; le bas était bordé d’une torsade de perles grosses comme des noisettes ; elle était coiffée d’une petite toque en velours bleu de ciel, avec une plume d’une blancheur éblouissante, qui retombait jusqu’à sa taille et qui était rattachée par une perle d’une grosseur et d’une beauté inouïes. Les brodequins étaient également en velours bleu, brodés de perles et d’or. Les bracelets et le collier étaient en perles si belles, qu’une seule eût payé tout le palais du roi. Au moment où elle allait quitter sa chambre pour suivre le page qui frappait à la porte, une voix dit à son oreille :

« Rosette, ne montez pas d’autre cheval que celui que vous présentera le roi Charmant. »

Elle se retourna, ne vit personne, et ne douta pas que cet avis ne lui vînt de sa marraine.

« Merci, chère marraine », dit-elle à demi-voix.

Elle sentit un doux baiser sur sa joue, et sourit avec bonheur et reconnaissance.

Le page la mena, comme la veille, dans les salons, où elle produisit plus d’effet encore ; son air doux et bon, sa ravissante figure, sa tournure élégante, sa toilette magnifique, captivèrent tous les regards et tous les cœurs. Le roi Charmant, qui l’attendait, alla au-devant d’elle, lui offrit son bras et la mena jusque près du roi et de la reine, qui la reçurent avec plus de froideur encore que la veille. Orangine et Roussette crevaient de dépit à la vue de la nouvelle toilette de Rosette, elles ne voulurent même pas lui dire bonjour.

Rosette restait un peu embarrassée de cet accueil ; le roi Charmant, voyant son embarras, s’approcha d’elle et lui demanda la permission d’être son chevalier pendant la chasse dans la forêt.

« Ce sera un grand plaisir pour moi, sire, répondit Rosette, qui ne savait pas dissimuler.

– Il me semble, dit-il, que je suis votre frère, tant je me sens d’affection pour vous, charmante princesse : permettez-moi de ne pas vous quitter et de vous défendre envers et contre tous.

– Ce sera pour moi un honneur et un plaisir que d’être en compagnie d’un roi si digne du nom qu’il porte. »

Le roi Charmant fut ravi de cette réponse ; et, malgré le dépit d’Orangine et de Roussette et leurs tentatives pour l’attirer vers elles, il ne bougea plus d’auprès de Rosette.

Après le déjeuner, on descendit dans la cour d’honneur pour monter à cheval. Un page amena à Rosette un beau cheval noir, que deux écuyers contenaient avec peine, et qui semblait vicieux et méchant.

« Vous ne pouvez monter ce cheval, princesse, dit le roi Charmant, il vous tuerait. Amenez-en un autre, ajouta-t-il en se tournant vers le page.

– Le roi et la reine ont donné des ordres pour que la princesse ne montât pas d’autre cheval que celui-ci, répondit le page.

– Chère princesse, veuillez attendre un moment, je vais vous amener un cheval digne de vous porter ; mais, de grâce, ne montez pas celui-ci.

– Je vous attendrai, sire », dit Rosette avec un gracieux sourire.

Peu d’instants après, le roi Charmant reparut, menant luimême un magnifique cheval, blanc comme la neige ; sa selle était en velours bleu, brodée de perles ; sa bride était en or et en perles. Quand Rosette voulut monter dessus, le cheval s’agenouilla, et ne se releva que lorsque Rosette fut bien placée sur sa selle.

Le roi Charmant sauta lestement sur son beau cheval alezan, et vint se placer aux côtés de Rosette.

Le roi, la reine et les princesses, qui avaient tout vu, étaient pâles de colère, mais ils n’osèrent rien faire, de peur de la fée Puissante.

Le roi donna le signal du départ. Chaque dame avait son cavalier ; Orangine et Roussette durent se contenter de deux petits princes, qui n’étaient ni beaux ni aimables comme le roi Charmant ; elles furent si maussades, que ces princes jurèrent que jamais ils n’épouseraient des princesses si peu aimables.

Au lieu de suivre la chasse, le roi Charmant et Rosette restèrent dans les belles allées de la forêt ; ils causaient et se racontaient leur vie.

« Mais, dit Charmant, si le roi votre père s’est privé de votre présence, comment vous a-t-il donné ses plus beaux bijoux, des bijoux dignes d’une fée ?

– C’est à ma bonne marraine que je les dois », répondit Rosette ; et elle raconta au roi comme quoi elle avait été élevée dans une ferme, comme quoi elle devait tout ce qu’elle savait et tout ce qu’elle valait à la fée Puissante, qui avait veillé à son éducation et qui lui donnait tout ce qu’elle pouvait désirer.

Charmant l’écoutait avec un vif intérêt et une tendre compassion.

À son tour, il lui raconta qu’il était resté orphelin dès l’âge de sept ans, que la fée Prudente avait présidé à son éducation, que c’était elle qui l’avait envoyé aux fêtes que donnait le roi, en lui disant qu’il trouverait à ces fêtes la femme parfaite qu’il cherchait.

« Je crois, en effet, chère Rosette, avoir trouvé en vous la femme parfaite dont me parlait la fée : daignez associer votre vie à la mienne, et autorisez-moi à vous demander à vos parents.

– Avant de vous répondre, chère prince, il faut que j’obtienne la permission de ma marraine ; mais croyez que je serais bien heureuse de passer ma vie près de vous. »

La matinée s’écoula ainsi fort agréablement pour Rosette et Charmant. Ils revinrent au palais faire leur toilette pour le dîner.

Rosette monta dans sa laide mansarde ; en y entrant, elle vit un magnifique coffre en bois de rose qui était ouvert et vide ; elle se déshabilla, et à mesure qu’elle ôta ses effets, ils allaient se ranger d’eux-mêmes dans le coffre, qui se referma quand tout fut placé.

Elle se recoiffa et se rhabilla encore avec soin, et, quand elle courut à sa glace, elle ne put retenir un cri d’admiration. Sa robe était en gaze qui semblait faite d’ailes de papillons, tant elle était fine, légère et brillante ; elle était parsemée de diamants qui brillaient comme des étincelles ; le bas de la robe, le corsage et la taille étaient garnis de franges de diamants éclatants comme des soleils. Sa tête était à moitié couverte d’une résille de diamants terminée par de gros glands de diamants qui tombaient jusque sur son cou ; chaque diamant était gros comme une poire et valait un royaume. Son collier, ses bracelets étaient en diamants si gros et si étincelants, qu’ils faisaient mal aux yeux lorsqu’on les regardait fixement.

Rosette remercia tendrement sa marraine, et sentit encore sur sa joue le doux baiser du matin. Elle suivit le page, entra dans les salons ; le roi Charmant l’attendait à la porte, lui offrit son bras, la mena jusqu’au salon où étaient le roi et la reine. Rosette alla les saluer ; Charmant vit avec indignation les regards furieux que jetaient à la pauvre Rosette le roi, la reine et les princesses. Comme le matin, il resta près d’elle, et fut témoin de l’admiration qu’inspirait Rosette et du dépit de ses sœurs. Rosette était triste de se voir l’objet de la haine de son père, de sa mère, de ses sœurs. Charmant s’aperçut de sa tristesse et lui en demanda la cause ; elle la lui dit franchement.

« Quand donc, chère Rosette, me permettrez-vous de vous demander à votre père ? Dans mon royaume, tout le monde vous aimera, et moi plus que tous les autres.

– Demain, cher prince, je vous transmettrai la réponse de ma marraine, que j’interrogerai à ce sujet. » On alla dîner ; Charmant se plaça près de Rosette, qui causa de la manière la plus agréable.

Après dîner, le roi donna des ordres pour que le bal commençât. Orangine et Roussette, qui prenaient des leçons de danse depuis dix ans, dansèrent très bien, mais sans grâce ; elles savaient que Rosette n’avait jamais eu occasion de danser, de sorte qu’elles annoncèrent d’un air moqueur que c’était au tour de Rosette. La modeste Rosette s’en défendit vivement, parce qu’il lui répugnait de se montrer en public et d’attirer les regards ; mais plus elle se défendait et plus les envieuses sœurs insistaient, espérant qu’elle allait enfin avoir l’humiliation d’un échec. La reine mit fin au débat, en commandant impérieusement à Rosette d’exécuter la danse de ses sœurs.

Rosette se mit en devoir d’obéir à la reine ; Charmant, voyant son embarras, lui dit :

« Je serai votre cavalier, chère Rosette ; quand vous ne saurez pas un pas, laissez-moi l’exécuter seul.

– Merci, cher prince, je reconnais là votre bonté. Je vous accepte avec joie pour cavalier, et j’espère que je ne vous ferai pas rougir. »

Rosette et Charmant commencèrent ; jamais on n’avait vu une danse plus gracieuse, plus vive, plus légère ; chacun les regardait avec une admiration croissante. C’était tellement supérieur à la danse d’Orangine et de Roussette, que celles-ci, ne pouvant plus contenir leur fureur, voulurent s’élancer sur Rosette pour la souffleter et lui arracher ses diamants ; le roi et la reine, qui ne les perdaient pas de vue et qui devinèrent leurs intentions, les arrêtèrent et leur dirent à l’oreille :

« Prenez garde à la fée Puissante ; patience, demain sera le dernier jour. »

Quand la danse fut terminée, les applaudissements éclatèrent de toute part, et chacun demanda avec instance à Rosette et Charmant de recommencer. Comme ils n’étaient pas fatigués, ils ne voulurent pas se faire prier, et exécutèrent une danse nouvelle plus gracieuse et plus légère encore que la précédente. Pour le coup, Orangine et Roussette n’y tinrent plus ; la colère les suffoquait ; elles s’évanouirent ; on les emporta sans connaissance. Leurs visages étaient tellement enlaidis par la colère et l’envie, qu’elles n’étaient plus jolies du tout ; personne ne les plaignait, parce que tout le monde voyait leur jalousie et leur méchanceté. Les applaudissements et l’enthousiasme pour Rosette devinrent si bruyants, que pour s’y soustraire elle se réfugia dans le jardin, où Charmant la suivit ; ils se promenèrent le reste de la soirée et s’entretinrent de leurs projets d’avenir, si la fée Puissante permettait à Rosette d’unir sa vie à celle de Charmant. Les diamants de Rosette brillaient d’un tel éclat que les allées où ils marchaient, les bosquets où ils s’asseyaient, semblaient éclairés par mille étoiles.

Il fallut enfin se séparer.

« À demain ! dit Charmant ; j’espère demain pouvoir dire : À toujours ! »

Rosette monta dans sa chambre ; quand elle fut déshabillée, sa riche parure alla se ranger dans un coffre plus beau que les précédents : il était en ivoire sculpté, garni de clous en turquoises. Quand Rosette fut déshabillée et couchée, elle éteignit sa bougie et dit à mi-voix :

« Ma chère, ma bonne marraine, que dois-je répondre demain au roi Charmant ? Dictez ma réponse, chère marraine ; quoi que vous m’ordonniez, je vous obéirai.

– Dites oui, ma chère Rosette, répondit la voix douce de la fée ; c’est moi qui ai arrangé ce mariage ; c’est pour vous faire connaître le roi Charmant que j’ai forcé votre père à vous faire assister à ces fêtes. »

Rosette remercia la bonne fée, et s’endormit après avoir senti sur ses deux joues le baiser maternel de sa protectrice.

vendredi 10 août 2018

III. Conseil de famille.




Pendant que Rosette n’était occupée que de pensées riantes et bienveillantes, le roi, la reine et les princesses Orangine et Roussette étouffaient de colère ; ils s’étaient réunis tous quatre chez la reine.

« C’est affreux, disaient les princesses, d’avoir fait venir cette odieuse Rosette, qui a des parures éblouissantes, qui se fait regarder et admirer par tous les nigauds de rois et de princes. Est-ce donc pour nous humilier, mon père, que vous l’avez appelée ?

– Je vous jure, mes belles, répondit le roi, que c’est par ordre de la fée Puissante que je lui ai écrit de venir ; d’ailleurs j’ignorais qu’elle fût si belle et que…

– Si belle ! interrompirent les princesses ; où voyez-vous qu’elle soit belle ? Elle est laide et bête ; c’est sa toilette qui la fait admirer. Pourquoi ne nous avez-vous pas donné vos plus belles pierreries et vos plus belles étoffes ? Nous avons l’air de souillons, près de cette orgueilleuse.

– Et où aurais-je pris des pierreries de cette beauté ? Je n’en ai pas qui puissent leur être comparées. C’est sa marraine, la fée, qui lui a prêté les siennes.

– Pourquoi aussi avoir appelé une fée pour être marraine de Rosette, tandis que nous n’avions eu que des reines pour marraines ?

– Ce n’est pas votre père qui l’a appelée, reprit la reine ; c’est bien la fée elle-même qui, sans être appelée, nous apparut et nous signifia qu’elle voulait être marraine de Rosette.

– Il ne s’agit pas de se quereller, dit le roi, mais de trouver un moyen pour nous débarrasser de Rosette et empêcher le roi Charmant de la revoir.

– Rien de plus facile, dit la reine ; je la ferai dépouiller demain de ses bijoux et de ses belles robes ; je la ferai emmener par mes gens, et on la ramènera à sa ferme, d’où elle ne sortira plus jamais. »

À peine la reine eut-elle achevé ces mots, que la fée Puissante parut, l’air menaçant et irrité.

« Si vous touchez à Rosette, dit-elle d’une voix tonnante, si vous ne la gardez ici, et si vous ne la faites assister à toutes les fêtes, vous ressentirez les effets de ma colère. Vous, roi indigne, vous, reine sans cœur, vous serez changés en crapauds, et vous, filles et sœurs détestables, vous deviendrez des vipères. Osez maintenant toucher à Rosette ! »

En disant ces paroles, elle disparut. Le roi, la reine et les princesses, terrifiés, se séparèrent sans oser prononcer une parole, mais la rage dans le cœur ; les princesses dormirent peu, et furent encore plus furieuses le lendemain, quand elles virent leurs yeux battus, leurs traits contractés par la méchanceté ; elles eurent beau mettre du rouge, du blanc, battre leurs femmes, elles n’en furent pas plus jolies. Le roi et la reine se désolaient autant que les princesses, et ne voyaient pas de remède à leur chagrin.


jeudi 9 août 2018

II. Rosette à la cour du roi son père. Première journée.



On ne fut que deux heures en route, car la ville du roi n’était qu’à six lieues de la ferme de Rosette.

Quand Rosette arriva, elle fut étonnée de voir qu’on la faisait descendre dans une petite cour sale : un page l’attendait.

« Venez, princesse ; je suis chargé de vous conduire dans votre appartement.

– Ne pourrai-je voir la reine ? demanda timidement Rosette.

– Vous la verrez, princesse, dans deux heures, quand on se réunira pour dîner : en attendant, vous pourrez faire votre toilette. »

Rosette suivit le page, qui la mena dans un long corridor, au bout duquel était un escalier ; elle monta, monta longtemps, avant d’arriver à un autre corridor où était la chambre qui lui était destinée. C’était une petite chambre en mansarde, à peine meublée : la reine avait logé Rosette dans une chambre de servante. Le page déposa la caisse de Rosette dans un coin, et lui dit d’un air embarrassé :

« Veuillez m’excuser, princesse, si je vous ai amenée dans cette chambre si indigne de vous. La reine a disposé de tous ses appartements pour les rois et reines invités ; il ne lui en restait plus, et…

– Bien, bien, dit Rosette en souriant ; je ne vous en veux nullement de mon logement ; je m’y trouverai très bien.

– Je viendrai vous chercher, princesse, pour vous mener chez le roi et la reine, quand l’heure sera venue.

– Je serai prête, dit Rosette ; au revoir, joli page. » Rosette se mit à défaire sa caisse ; elle avait le cœur un peu gros ; elle tira en soupirant sa sale robe en toile à torchons et le reste de sa toilette, et elle commença à se coiffer devant un morceau de glace qu’elle trouva dans un coin de la chambre. Elle était si adroite, elle arrangea si bien ses beaux cheveux blonds, son aile de poule et l’attache faite de nèfles, que sa coiffure la rendait dix fois plus jolie. Quand elle fut chaussée et qu’elle eut revêtu sa robe, quelle ne fut pas sa surprise en voyant que sa robe était devenue une robe de brocart d’or brodée de rubis d’une beauté merveilleuse ! Ses gros chaussons étaient de petits souliers en satin blanc rattachés par une boucle d’un seul rubis d’une beauté idéale ; les bas étaient en soie, et si fins qu’on pouvait les croire tissés en fil d’araignée. Son collier était entourés de gros diamants ; ses bracelets étaient en diamants les plus beaux qu’on eût jamais vus ; elle courut à sa glace, et vit que l’aile de poule était devenue une aigrette magnifique et que l’attache en nèfles était une escarboucle d’une telle beauté, d’un tel éclat, qu’une fée seule pouvait en avoir d’aussi belles.

Rosette, heureuse, ravie, sautait dans sa petite chambre et remerciait tout haut sa bonne marraine, qui avait voulu éprouver son obéissance et qui la récompensait si magnifiquement.

Le page frappa à la porte, entra et recula ébloui par la beauté de Rosette et la richesse de sa parure.

Elle le suivit ; il lui fit descendre bien des escaliers, parcourir bien des appartements, et enfin il la fit entrer dans une série de salons magnifiques qui étaient pleins de rois, de princes et de dames.

Chacun s’arrêtait et se retournait pour admirer Rosette, qui, honteuse d’attirer ainsi tous les regards, n’osait lever les yeux.

Enfin le page s’arrêta et dit à Rosette :

« Princesse, voici le roi et la reine. »

Elle leva les yeux et vit devant elle le roi et la reine, qui la regardaient avec une surprise comique.

« Madame, lui dit enfin le roi, veuillez me dire quel est votre nom. Vous êtes sans doute une grande reine ou une grande fée, dont la présence inattendue est pour nous un honneur et un bonheur.

– Sire, dit Rosette en mettant un genou en terre, je ne suis ni une fée, ni une grande reine, mais votre fille Rosette, que vous avez bien voulu faire venir chez vous.

– Rosette ! s’écria la reine ; Rosette vêtue plus richement que je ne l’ai jamais été ! Et qui donc, Mademoiselle, vous a donné toutes ces belles choses ?

– C’est ma marraine, Madame. » Et elle ajouta : « Permettez-moi, Madame, de vous baiser la main, et faites-moi connaître mes sœurs. »

La reine lui présenta sèchement sa main. « Voilà les princesses vos sœurs », dit-elle en lui montrant Orangine et Roussette qui étaient à ses côtés. La pauvre Rosette, attristée par l’accueil froid de son père et de sa mère, se retourna vers ses sœurs et voulut les embrasser ; mais elles se reculèrent avec effroi, de crainte que Rosette, en les embrassant, n’enlevât le blanc et le rouge dont elles étaient fardées. Orangine mettait du blanc pour cacher la couleur un peu jaune de sa peau, et Roussette pour couvrir ses taches de rousseur. Rosette, repoussée par ses sœurs, ne tarda pas à être entourée de toutes les dames et de tous les princes invités. Comme elle causait avec grâce et bonté et qu’elle parlait diverses langues, elle charma tous ceux qui l’approchaient. Orangine et Roussette étaient d’une jalousie affreuse. Le roi et la reine étaient furieux, car Rosette absorbait toute l’attention ; personne ne s’occupait de ses sœurs. À table, le jeune roi Charmant, qui avait le plus beau et le plus grand de tous les royaumes, et qu’Orangine espérait épouser, se plaça à côté de Rosette et fut occupé d’elle pendant tout le repas. Après le dîner, pour forcer les regards de se tourner vers elles, Orangine et Roussette proposèrent de chanter ; elles chantaient très bien et s’accompagnaient de la harpe. Rosette, qui était bonne et qui désirait que ses sœurs l’aimassent, applaudit tant qu’elle put le chant de ses sœurs et vanta leur talent. Orangine, au lieu d’être touchée de ce généreux sentiment, espéra jouer un mauvais tour à Rosette en l’engageant à chanter à son tour. Rosette s’en défendit modestement ; ses sœurs, qui pensèrent qu’elle ne savait pas chanter, insistèrent vivement ; la reine elle-même, désirant humilier la pauvre Rosette, se joignit à Orangine et à Roussette et lui ordonna de chanter. Rosette fit un salut à la reine. « J’obéis », dit-elle. Elle prit la harpe ; la grâce de son maintien étonna ses sœurs. Quand elle commença à préluder sur la harpe, elles auraient bien voulu l’arrêter, car elles virent que le talent de Rosette était bien supérieur au leur. Mais quand elle chanta de sa voix belle et mélodieuse une romance composée par elle sur le bonheur d’être bonne et d’être aimée de sa famille, il y eut un tel frémissement d’admiration, un enthousiasme si général, que ses sœurs faillirent s’évanouir de dépit. Le roi Charmant semblait transporté d’admiration. Il s’approcha de Rosette, les yeux mouillés de larmes, et lui dit :

« Charmante et aimable princesse, jamais une voix plus douce n’a frappé mes oreilles ; je serais heureux de vous entendre encore. »

Rosette, qui s’était aperçue de la jalousie de ses sœurs, s’excusa en disant qu’elle était fatiguée, mais le roi Charmant, qui avait de l’esprit et de la pénétration, devina le vrai motif du refus de Rosette et l’en admira davantage.

La reine, irritée des succès de Rosette, termina de bonne heure la soirée ; chacun rentra chez soi.

Rosette se déshabilla ; elle ôta sa robe et le reste de sa parure, et mit le tout dans une magnifique caisse en ébène, qui se trouva dans sa chambre sans qu’elle sût comment ; elle retrouva dans sa caisse de bois la robe en torchon, l’aile de poule, les noisettes, les nèfles, les haricots, les chaussons et les bas bleus ; elle ne s’en inquiéta plus, certaine que sa marraine viendrait à son secours. Elle s’attrista un peu de la froideur de ses parents, de la jalousie de ses sœurs ; mais comme elle les connaissait bien peu, cette impression pénible fut effacée par le souvenir du roi Charmant, qui paraissait si bon et qui avait été si aimable pour elle : elle s’endormit promptement, et s’éveilla tard le lendemain.


mercredi 8 août 2018

Histoire de la princesse Rosette - I. La ferme.



Histoire de la princesse Rosette

I. La ferme.

Il y avait un roi et une reine qui avaient trois filles ; ils aimaient beaucoup les deux aînées, qui s’appelaient Orangine et Roussette, et qui étaient jumelles ; elles étaient belles et spirituelles ; mais pas bonnes : elles ressemblaient en cela au roi et à la reine. La plus jeune des princesses, qui avait trois ans de moins que ses sœurs, s’appelait Rosette ; elle était aussi jolie qu’aimable, aussi bonne que belle ; elle avait pour marraine la fée Puissante, ce qui donnait de la jalousie à Orangine et à Roussette, lesquelles n’avaient pas eu de fées pour marraines. Quelques jours après la naissance de Rosette, le roi et la reine l’envoyèrent en nourrice à la campagne, chez une bonne fermière ; elle y vécut très heureuse pendant quinze années, sans que le roi et la reine vinssent la voir une seule fois. Ils envoyaient tous les ans à la fermière une petite somme d’argent, pour payer la dépense de Rosette, faisaient demander de ses nouvelles, mais ne la faisaient jamais venir chez eux et ne s’occupaient pas du tout de son éducation. Rosette eût été mal élevée et ignorante, si sa bonne marraine la fée Puissante ne lui avait envoyé des maîtres et ne lui avait fourni tout ce qui lui était nécessaire. C’est ainsi que Rosette apprit à lire, à écrire, à compter, à travailler ; c’est ainsi qu’elle devint très habile musicienne, qu’elle sut dessiner et parler plusieurs langues étrangères. Rosette était la plus jolie, la plus belle, la plus aimable et la plus excellente princesse du monde entier. Jamais Rosette n’avait désobéi à sa nourrice et à sa marraine. Aussi jamais elle n’était grondée ; elle ne regrettait pas son père et sa mère, qu’elle ne connaissait pas, et elle ne désirait pas vivre ailleurs que dans la ferme où elle avait été élevée.

Un jour qu’elle était assise sur un banc devant la maison, elle vit arriver un homme en habit et chapeau galonnés, qui s’approchant d’elle, lui demanda s’il pouvait parler à la princesse Rosette.

« Oui, sans doute, répondit Rosette, car c’est moi qui suis la princesse Rosette.

– Alors, princesse, reprit l’homme en ôtant son chapeau, veuillez recevoir cette lettre que le roi votre père m’a chargé de vous remettre. »

Rosette prit la lettre, l’ouvrit et lut ce qui suit :

« Rosette, vos sœurs ont dix-huit ans ; elles sont en âge d’être mariées ; j’invite les princes et les princesses de tous les royaumes du monde à venir assister aux fêtes que je dois donner pour choisir des maris à vos sœurs. Vous avez quinze ans, vous êtes d’âge à paraître à ces fêtes. Vous pouvez venir passer trois jours chez moi. Je vous enverrai chercher dans huit jours ; je ne vous envoie pas d’argent pour vos toilettes, car j’ai beaucoup dépensé pour vos sœurs : d’ailleurs, personne ne vous regardera ; ainsi habillez-vous comme vous voudrez.

« Le Roi, votre père. »

Rosette courut bien vite montrer la lettre à sa nourrice. « Es-tu contente, Rosette, d’aller à ces fêtes ?

– Oh oui ! ma bonne nourrice, bien contente : je m’amuserai bien ; je connaîtrai mon père, ma mère, mes sœurs, et puis je reviendrai près de toi.

– Mais, dit la nourrice en hochant la tête, quelle toilette mettras-tu, ma pauvre enfant ?

– Ma belle robe de percale blanche que je mets les jours de fête, ma bonne nourrice.

– Ma pauvre petite, cette robe, convenable pour la campagne, sera bien misérable pour une réunion de rois et de princes.

– Eh ! qu’importe, ma bonne ! Mon père dit lui-même que personne ne me regardera. Cela me mettra beaucoup plus à l’aise : je verrai tout, et personne ne me verra. »

La nourrice soupira, ne répondit rien et se mit à raccommoder, à blanchir et à repasser la robe de Rosette. La veille du jour où l’on devait venir la chercher, elle l’appela et lui dit :

« Voici, ma chère enfant, ta toilette pour les fêtes du roi ; ménage bien ta robe, car tu n’en as pas d’autre, et je ne serai pas là pour la blanchir ou la repasser.

– Merci, ma bonne nourrice ; sois tranquille, j’y ferai bien attention. »

La nourrice réunit dans une petite caisse la robe, un jupon blanc, des bas de coton, des souliers de peau noire et un petit bouquet de fleurs que Rosette devait mettre dans ses cheveux. Au moment où elle allait fermer la caisse, la fenêtre s’ouvrit violemment, et la fée Puissante entra.

« Tu vas donc à la cour du roi ton père, ma chère Rosette ? dit la fée.

– Oui, chère marraine, j’y vais pour trois jours.

– Et quelles toilettes as-tu préparées pour ces trois jours ?

– Voici, ma marraine ; regardez. » Et elle montra la caisse encore ouverte. La fée sourit, tira un flacon de sa poche, et dit :
« Je veux que ma Rosette fasse sensation par sa toilette : ceci n’est pas digne d’elle. » Elle ouvrit le flacon et versa une goutte de liqueur sur sa robe ; immédiatement la robe devint jaune, chiffonnée, et se changea en grosse toile à torchons. Une autre goutte sur les bas en fit de gros bas de filoselle bleus. Une troisième goutte sur le bouquet en fit une aile de poule ; les souliers devinrent de gros chaussons de lisière. « Voilà, dit-elle d’un air gracieux, comment je veux que paraisse ma Rosette. Je veux que tu mettes tout cela, Rosette, et, pour compléter ta parure, voici un collier, une attache pour ta coiffure et des bracelets. » En disant ces mots, elle tira de sa poche et mit dans la caisse un collier de noisettes, une attache de nèfles et des bracelets en haricots secs. Elle baisa le front de Rosette stupéfaite et disparut. Rosette et la nourrice se regardaient ébahies ; enfin, la nourrice éclata en sanglots. « C’était bien la peine de me donner tant de mal pour cette pauvre robe ! le premier torchon venu aurait aussi bien fait l’affaire. Oh ! Rosette, ma pauvre Rosette, n’allez pas aux fêtes ; prétextez une maladie.

– Non, dit Rosette, ce serait désobligeant pour ma marraine : je suis sûre que ce qu’elle fait est pour mon bien, car elle est bien plus sage que moi. J’irai donc, et je mettrai tout ce que ma marraine m’a laissé. »

Et la bonne Rosette ne s’occupa pas davantage de sa toilette : elle se coucha et dormit bien tranquillement.

Le lendemain, à peine était-elle coiffée et habillée, que le carrosse du roi vint la prendre ; elle embrassa sa nourrice, fit mettre sa petite caisse dans la voiture et partit.


mardi 7 août 2018

Défi 18 - Go girl - Je passe à l'action immédiatement - Je me fais un cadeau rien que pour moi


Ce défi, je l'adore... mais en même temps, je le fais tellement souvent que s'en est de la triche.
Qu'importe, recevoir comme prescription de se faire un cadeau... j'adore.

Voyons un peu la liste de mes envies...
Je dois bien avouer que je cale un peu et je dis bravo à ceux qui peuvent lister 100 envies d'un coup de baguette magique.


  1. Aller en Inde
  2. Déménager au calme (même pas sûre)
  3. Avoir une femme de ménage


lundi 6 août 2018

Défi 17 - On s'était dit rendez-vous dans 3 ans


On s'était dit rendez-vous dans 3 ans... ou comment se fixer des objectifs à plus ou moins long terme en sachant que la vie est fragile et qu'ils pourraient fort bien ne pas se réaliser.

Ce défi ne demande qu'un bout de papier, un crayon et une enveloppe. Il propose de s'écrire une lettre à n'ouvrir que dans 3 ans et qui reprendrait ses espoirs, la force d'avoir vaincu ses craintes, ses blocages... avec tout l'inattendu que réserve une existence.

Je serai où dans 3 ans ? Et plus que tout, je serai comment ? La maladie frappe n'importe où, n'importe comment.

Dans trois ans, j'aurai X0 ans, un chiffre rond qui mérite bien un joli défi.

Alors à vos plumes...

dimanche 5 août 2018

VII. La plante de vie.



Henri salua respectueusement le Chat et courut vers le jardin de la plante de vie, qui n’était plus qu’à cent pas de lui. Il tremblait que quelque nouvel obstacle ne retardât sa marche ; mais il atteignit le treillage du jardin. Il chercha la porte et la trouva promptement, car le jardin n’était pas grand ; mais il y avait une si grande quantité de plantes qui lui étaient inconnues, qu’il lui fut impossible de trouver la plante de vie.

Il se souvint heureusement que la fée Bienfaisante lui avait dit d’appeler le docteur qui cultivait ce jardin des fées, et il l’appela à haute voix. À peine l’eut-il appelé, qu’il entendit du bruit dans les plantes qui étaient près de lui, et qu’il en vit sortit un petit homme haut comme un balai de cheminée ; il tenait un livre sous le bras, avait des lunettes sur son nez crochu et portait un grand manteau noir de Docteur.

« Que cherchez-vous, petit ? dit le Docteur en se redressant. Et comment avez-vous pu parvenir jusqu’ici ?

– Monsieur le Docteur, je viens de la part de la fée Bienfaisante vous demander la plante de vie pour guérir ma pauvre maman qui se meurt.

– Ceux qui viennent de la part de la fée Bienfaisante, dit le petit Docteur en soulevant son chapeau, sont les bienvenus. Venez, petit, je vais vous donner la plante que vous cherchez. »

Il s’enfonça dans le jardin botanique, où Henri eut quelque peine à le suivre, parce qu’il disparaissait entièrement sous les tiges ; enfin ils arrivèrent près d’une plante isolée : le petit Docteur tira une petite serpette de sa petite poche, en coupa une tige et la donna à Henri en lui disant :

« Voici, faites-en l’usage que vous a prescrit la fée ; mais ne la laissez pas sortir de vos mains, car si vous la posez n’importe où, elle vous échappera sans que vous puissiez jamais la ravoir. »

Henri voulut le remercier, mais le petit homme avait déjà disparu au milieu de ses herbes médicinales, et Henri se trouva seul.

« Comment ferai-je maintenant pour arriver vite à la maison ? Si en descendant je rencontre les mêmes obstacles qu’en montant, je risque de perdre ma plante, ma chère plante qui doit rendre la vie à ma pauvre maman. »

Il se ressouvint heureusement du bâton que lui avait donné le Loup.

« Voyons, dit-il, s’il a vraiment le pouvoir de me transporter dans ma maison. »

En disant ces mots, il se mit à cheval sur le bâton en souhaitant d’être chez lui. Au même moment il se sentit enlever dans les airs, qu’il fendit avec la rapidité de l’éclair, et il se trouva près du lit de sa maman.

Il se précipita sur elle et l’embrassa tendrement, mais elle ne l’entendait pas ; Henri ne perdit pas de temps, il pressa la plante de vie sur les lèvres de sa maman, qui au même instant ouvrit les yeux et jeta ses bras autour du cou de Henri en s’écriant :

« Mon enfant, mon cher Henri, j’ai été bien malade, mais je me sens bien à présent ; j’ai faim. »

Puis le regardant avec étonnement :

« Comme tu es grandi, mon cher enfant ! Qu’est-ce donc ? Comment as-tu pu grandir ainsi en quelques jours ? »

C’est que Henri était véritablement grandi de toute la tête, car il y avait deux ans sept mois et six jours qu’il était parti. Henri avait près de dix ans. Avant qu’il eût le temps de répondre, la fenêtre s’ouvrit et la fée Bienfaisante parut. Elle embrassa Henri, et, s’approchant du lit de la maman, lui raconta tout ce que le petit Henri avait fait pour la sauver, les dangers qu’il avait courus, les fatigues qu’il avait endurées, le courage, la patience, la bonté qu’il avait montrés. Henri rougissait de s’entendre louer ainsi par la fée ; la maman serrait son petit Henri contre son cœur et ne se lassait pas de l’embrasser. Après les premiers moments de bonheur et d’effusion, la fée dit :

« Maintenant, Henri, tu peux faire usage des présents du petit Vieillard et du Géant de la montagne. »

Henri tira sa tabatière et l’ouvrit ; aussitôt il en sortit une si grande foule de petits ouvriers, pas plus grands qu’une abeille, que la chambre en fut remplie ; ils se mirent à travailler avec une telle adresse et une telle promptitude, qu’en un quart d’heure ils bâtirent et meublèrent une jolie maison qui se trouva au milieu d’un grand jardin, adossée à un bois et à une belle prairie.

« Tout cela est à toi, mon brave Henri, dit la fée. Le chardon du Géant te procurera ce qui te manque, le bâton du Loup te transportera où tu voudras, et la griffe du Chat te conservera la santé et la jeunesse, ainsi qu’à ta maman. Adieu, Henri, vis heureux et n’oublie pas que la vertu et l’amour filial sont toujours récompensés. »

Henri se jeta aux genoux de la fée ; elle lui donna sa main à baiser, lui sourit et disparut.

La maman de Henri aurait bien voulu se lever pour voir et admirer sa nouvelle maison, son jardin, son bois et sa prairie, mais elle n’avait pas de robe ; pendant sa maladie elle avait fait vendre par Henri tout ce qu’elle possédait, pour que Henri ne manquât pas de pain.

« Hélas ! mon enfant, je ne puis me lever, dit-elle, je n’ai ni jupons, ni robes, ni souliers.

– Vous allez avoir tout cela, chère maman », s’écria Henri.

Et tirant son chardon de sa poche, il le sentit en désirant des robes, du linge, des chaussures pour sa maman, pour lui-même, et du linge pour la maison.

Au même instant, les armoires se trouvèrent pleines de linge, la maman se trouva habillée d’une bonne robe de mérinos, et Henri d’un vêtement complet de drap bleu ; il avait de bons souliers, ainsi que sa maman. Tous deux poussèrent un cri de joie ; la maman sauta de son lit pour parcourir avec Henri toute la maison ; rien n’y manquait, partout des meubles confortables et simples ; la cuisine était garnie de casseroles et de marmites ; mais il n’y avait rien dedans. Henri sentit son chardon en désirant avoir un bon dîner tout servi. Une table servie et couverte d’une bonne soupe bien fumante, d’un bon gigot, d’un poulet rôti, d’une bonne salade, se plaça immédiatement devant eux ; ils se mirent à table et mangèrent avec l’appétit de gens qui n’avaient pas mangé depuis près de trois ans. La soupe fut bien vite avalée ; le gigot y passa tout entier, puis le poulet, puis la salade. Quand ils furent rassasiés, la maman, aidée de Henri, ôta le couvert, lava et rangea la vaisselle, nettoya la cuisine. Puis ils firent les lits avec les draps qu’ils trouvèrent dans les armoires, et se couchèrent en remerciant Dieu et la fée Bienfaisante. La maman y ajouta un remerciement sincère pour son fils Henri. Ils vécurent ainsi très heureux, sans jamais manquer de rien, grâce au chardon, sans souffrir ni vieillir, grâce à la griffe, et sans jamais se servir du bâton, car ils étaient heureux dans leur maison et ils ne désiraient pas se transporter ailleurs.

Henri se borna à demander à son chardon deux belles vaches, deux bons chevaux et les choses nécessaires à la vie de chaque jour, mais sans jamais demander du superflu, soit en vêtements, soit en nourriture ; aussi conserva-t-il son chardon tant qu’il vécut. On ne sait pas s’il vécut longtemps ainsi que sa maman ; on croit que la reine des fées les rendit immortels et les transporta dans son palais, où ils sont encore.