Débats, couverts et coups de fourchette : Les secrets de l'Académie Goncourt
Chaque automne, c'est le même rituel : les médias retiennent leur souffle devant un célèbre restaurant parisien. Mais que sait-on vraiment de l'Académie Goncourt ? Loin des dorures de l'Académie française, ce jury ultra-sélect de dix écrivains fait la pluie et le beau temps sur les librairies françaises depuis plus d'un siècle. Plongée dans les coulisses du prix littéraire le plus convoité (et le plus disputé) de France.
1. Un peu d'histoire : La vengeance posthume d'Edmond de Goncourt
L'histoire de l'Académie Goncourt est née d'un testament et... d'une certaine rancœur. En 1892, l'écrivain Edmond de Goncourt rédige ses dernières volontés. Marqué par la mort de son frère Jules, avec qui il écrivait à quatre mains, et agacé par le conservatisme de l'Académie française qui boudait le courant naturaliste (Zola, Daudet), il décide de créer une autre académie.
Il lègue sa fortune pour que soit constituée une société littéraire chargée de décerner, chaque année, un prix récompensant « le meilleur ouvrage d'imagination en prose ». Après de longues batailles juridiques avec la famille Goncourt, la Société littéraire des Goncourt (son vrai nom) est officiellement reconnue en 1902 et remet son tout premier prix en 1903.
2. Statut, organisation et missions : Une affaire de « couverts »
L'Académie Goncourt n'est pas un monument public, mais une association indépendante dotée d'une existence juridique propre.
Ses dix membres (les dix « couverts »)
Contrairement aux 40 Immortels, l'Académie Goncourt ne compte que dix membres. On n'y parle pas de « fauteuil », mais de « couverts ». En effet, chaque académicien se voit attribuer un couvert en vermeil gravé à son nom.
Sa mission reine
Sa mission principale est de désigner le lauréat du Prix Goncourt au début du mois de novembre. Elle a également décliné sa formule avec d'autres prix (le Goncourt du premier roman, de la poésie, de la nouvelle, ou le très populaire Goncourt des lycéens).
3. Les rituels : La table de chez Drouant
Si l'Académie française a sa Coupole, l'Académie Goncourt a ses fourchettes.
Le Salon Drouant : C’est le cœur du réacteur. Depuis 1914, les membres de l'Académie se réunissent tous les premiers mardis du mois dans un salon privé au premier étage du célèbre restaurant parisien Drouant (situé place Gaillon) pour déjeuner et débattre.
L'annonce de l'escalier : C'est l'un des moments les plus photographiés de la rentrée littéraire. Le secrétaire général de l'Académie descend le grand escalier de chez Drouant, fend la foule de journalistes et proclame le nom du gagnant à la mi-journée.
Le chèque de 10 euros : Le gagnant du prix Goncourt reçoit une récompense financière ridicule : un chèque de 10 euros. La plupart des lauréats choisissent d'ailleurs de l'encadrer plutôt que de l'encaisser ! La véritable récompense réside dans le tirage moyen qui dépasse généralement les 300 000 exemplaires.
4. Ce qu'elle fait... et ce qu'elle ne fait pas (les polémiques)
Le Goncourt est une formidable machine à vendre, mais c’est aussi un nid à controverses récurrentes.
| Ce qu'elle fait (ses forces) | Ce qu'elle ne fait pas (les polémiques) |
| Elle couronne des chefs-d'œuvre : Des génies comme Proust (pour À l'ombre des jeunes filles en fleurs en 1919) ou Simone de Beauvoir (pour Les Mandarins en 1954) l'ont reçu. | Elle rate parfois l'Histoire : Le jury est passé à côté de géants comme Céline (Voyage au bout de la nuit, snobé en 1932 au profit de Guy Mazeline), Colette ou encore Aragon. |
| Elle applique des règles strictes : En théorie, un auteur ne peut recevoir le Goncourt qu'une seule fois dans sa vie. | Le coup de génie de Romain Gary : C’est la seule exception historique. Ayant déjà reçu le prix en 1956, il l'a remporté à nouveau en 1975 sous le pseudonyme d'Émile Ajar avec La Vie devant soi. L'Académie s'est fait mystifier en beauté ! |
| Elle fait vivre l'économie du livre : Obtenir le Goncourt garantit à l'éditeur un jackpot financier majeur en quelques semaines. | Les soupçons de copinage : On a longtemps reproché à l'Académie le "Galligrasseuil" (contraction de Gallimard, Grasset et Le Seuil), accusant les jurés de favoriser systématiquement les trois grandes maisons d'édition parisiennes, parfois par conflit d'intérêts. |
Conclusion : Le roi des prix littéraires
Plus intime mais tellement plus féroce que sa grande sœur de l'Institut de France, l'Académie Goncourt reste le véritable baromètre de la vie littéraire française. Elle montre que chez nous, la littérature ne se déguste jamais aussi bien qu'autour d'une bonne table, accompagnée d'un zeste de scandale et d'une passion débordante pour les belles lettres.

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