Loin s'en faut / Tant s'en faut"On utilise chaque jour ces expressions en pensant bien faire, et pourtant, elles font trembler les murs de la Coupole. "Loin s’en faut" et "Tant s’en faut" : entre élégance naturelle et fronde linguistique, découvrons pourquoi ces expressions ne sont pas tout à fait celles que vous croyez. Plongée au cœur d'un duel entre l'usage et la règle. "1. Loin s'en faut
C'est la plus courante des deux. Elle signifie " pas du tout ", " bien au contraire " ou " il s'en faut de beaucoup ". On l'utilise pour souligner un écart important entre ce qui est affirmé et la réalité.
Exemples :
"Est-ce que le projet est terminé ? Loin s'en faut ! Nous n'avons même pas commencé la deuxième phase. "
" Le film n'a pas été un succès, loin s'en faut, les critiques ont été désastreuses. "
2. Tant s'en faut
C'est une variante un peu plus soutenue (plus "littéraire") de Loin s'en faut. Elle a exactement le même sens : « il s'en faut de beaucoup ».
Origine : Le "tant" insiste sur la quantité de ce qui manque pour atteindre le but.
Usage : On l'utilise souvent après une négation pour renforcer l'idée que la réalité est bien pire (ou bien différente) que ce qu'on pourrait croire.
Exemples :
" Ce n'est pas un expert, tant s'en faut ; c'est un débutant qui ignore les bases. "
" La situation ne s'est pas améliorée, tant s'en faut ; elle a empiré depuis hier. "
Comparaison et nuances
| Expression | Registre | Fréquence |
| Loin s'en faut | Standard / Soutenu | Très courante |
| Tant s'en faut | Soutenu / Littéraire | Plus rare, plus élégante |
Un petit piège à éviter : "Peu s'en faut"
Attention à ne pas confondre avec " Peu s'en faut ", qui signifie l'inverse !
En résumé
Si quelqu'un vous demande si vous avez faim après avoir mangé un festin, vous pourriez répondre :
"Pas du tout, loin s'en faut !" C'est une manière très élégante de dire que vous êtes totalement rassasié.
L'Académie française recommande de ne pas utiliser l'expression "Loin s'en faut" et la classe dans ses "emplois fautifs" pour la "pureté" de la langue telle que la conçoivent les Immortels. Aujourd'hui pourtant, elle est extrêmement courante - même chez les meilleurs auteurs.
Raison précise de cette mise à l'index :
1. L'origine du "problème" : Le télescopage
Pour l'Académie, "Loin s'en faut" n'existe pas historiquement. C'est ce qu'on appelle un croisement (ou télescopage) entre deux expressions distinctes qui ont fusionné dans l'usage populaire :
" Loin de là " : Utilisé pour rejeter une idée ou une allégation ("Il est méchant ? Loin de là !").
" Tant s'en faut " : Utilisé pour marquer une distance, un manque ou un écart quantitatif ("Il n'a pas réuni la somme, tant s'en faut").
En mélangeant le "Loin" de l'une et le "s'en faut" de l'autre, les locuteurs ont créé une "expression hybride" que les puristes considèrent comme illogique.
2. La nuance sémantique (selon l'Académie)
L'Académie insiste sur une distinction très fine entre les deux formes "correctes" que nous avons tendance à oublier :
Tant s'en faut (ou Il s'en faut) : On l'utilise pour souligner une différence de nombre ou de quantité. C'est le domaine de la mesure.
Exemple : « Nous ne sommes pas assez nombreux pour partir, tant s'en faut. » (Il manque du monde).
Loin de là : On l'utilise pour repousser une opinion ou un jugement. C'est le domaine de l'idée.
Exemple : « Pensez-vous qu'il soit coupable ? Loin de là ! » (Je rejette totalement cette pensée).
3. Faut-il arrêter de l'utiliser ?
Dans la vie de tous les jours et même dans un cadre professionnel classique, vous pouvez continuer à dire « loin s'en faut ».
Le célèbre grammairien Maurice Grevisse, dans Le Bon Usage, note que cette expression est devenue "habituelle" et qu'elle domine même parfois l'usage actuel. Cependant, si vous rédigez un discours officiel, un examen de haut niveau ou un texte littéraire très classique, préférez « tant s'en faut » ou « loin de là » pour éviter les foudres des correcteurs les plus rigides.
En résumé : L'Académie la rejette parce qu'elle la considère comme une erreur de construction née d'une confusion entre deux autres locutions.
"Que l'on suive la rigueur de l'Académie ou la liberté de l'usage, ces expressions nous rappellent une chose essentielle : la langue française est une matière vivante. Elle se courbe, s'adapte et s'orne de nuances, un peu comme les entrelacs d'une affiche d'Alfons Mucha. Car au fond, entre le "bon usage" et le plaisir de dire, l'écart n'est jamais si grand... loin s'en faut ! "